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L’esprit du débutant par soeur Mailam

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J’ai rencontré la Maison de l’Inspir juste après ma première retraite au Village des Pruniers, en été 1998. A l’époque la maison était bien plus petite et un peu vétuste, aucune sœur n’y habitait, le jardin n’était pas soigneusement entretenu, et le lieu portait le nom assez évocateur de « Fleur de Cactus ».

Une fois par mois, il y avait là une journée de Pleine Conscience et un·e·, deux ou trois monastiques se déplaçaient du le Village des Pruniers, spécialement pour accompagner les pratiquants parisiens présents ce jour là. Pouvoir retrouver la Sangha, écouter des enseignements « vivants », aller marcher le long de la Marne et partager l’après midi a énormément nourri mon cheminement alors que je regardais en direction de la vie monastique.

Depuis, la maison de l’Inspir, véritable petit monastère abritant une dizaine de moniales, est née, et a, un peu, grandi ! Elle reste profondément liée au cœur des moines et moniales d’origine parisienne. Pour moi, qui  suis résidente du Hameau du Bas du Village des Pruniers, c’est un lieu où je sais que les parisien·ne·s peuvent venir chaque week end passer une journée avec les sœurs, où je peux envoyer celles et ceux qui, après une semaine au Village, ont besoin de poursuivre leur pratique près de chez eux et où je peux moi aussi prendre refuge si j’ai besoin de venir voir ma famille (mon grand père âgé vit dans une maison de retraite du I3ème arrondissement) ou d’accompagner une sœur ayant des soins médicaux ou ayant un rendez vous à l’ambassade. Je m’y sens tout autant chez moi qu’au Village car même si l’espace est différent et la communauté monastique considérablement moins nombreuse, l’essentiel de l’esprit de notre maître est présent dans ces murs.

Un prunier dans la forêt

( version actualisée de la goutte d’eau dans le courant….)

 

Souvent, je me demande pourquoi j’ai dit oui à quelque chose. Mais sans doute jamais autant qu’aujourd’hui ! Pourtant quand cette sœur m’a abordée à la fin d’un enseignement pour me proposer d’écrire un poème ou un article pour la lettre du Village des Pruniers, j’étais parfaitement libre de refuser. Mais non, j’ai dit avec beaucoup de conviction que j’écrirai. Et voilà…

Je vais donc parler un peu de moi. Pour celles et ceux qui ne me connaîtraient pas, j’ai été ordonnée une première fois par Thây en décembre 1999. Puis j’ai demandé à partir pour explorer mes racines chrétiennes en août 2004 et je suis entrée comme postulante dans un monastère bénédictin le 16 juillet 2005. Après 11 ans de vie bénédictine, je suis revenue au Village en juin 2016 pour y être ordonnée de nouveau comme novice en décembre de la même année.

Je me souviens qu’en arrivant au Hameau Nouveau (au siècle dernier !), je ne connaissais rien à la vie monastique, même si j’avais beaucoup lu, étudié et rêvé. Je voulais apprendre plus, j’avais un grand désir de faire des choses, de sauver le monde, peut-être, et de donner tout mon temps et toute mon énergie pour les autres. J’étais très avide…avide de faire le bien, mais avide quand même…

Parce qu’en réalité, je transportais avec moi d’immenses souffrances : celle  du divorce de mes parents lorsque je n’avais que trois ans, celle de la séparation d’avec ma sœur aînée qui a suivie le divorce, celle d’une enfance trimballée d’une ville à l’autre et d’un époux à l’autre avec ma mère qui courait à la recherche du bonheur, celle des disputes incessantes, de la violence parfois, celle de n’avoir pu établir aucune relation de confiance avec mon entourage changeant, de n’avoir pu laisser pousser aucune racine. Puis les souffrances de l’adolescente qui s’est rendue compte à 15 ans qu’elle prenait le chemin de ses ancêtres.

Quoi faire ?

Je ne pensais qu’à partir, qu’à changer de vie. Après avoir interrompue mes études pour passer un an en Asie (Japon, Thaïlande, Malaisie), j’ai compris que j’emmenai mon mal-être partout avec moi et qu’il allait falloir trouver une autre solution. Ma rencontre avec les enseignements de Thây m’est apparue comme la voie du salut et la vie monastique comme la réponse radicale à mon désir d’une « autre »  vie.

Très vite, après ma « première » ordination, j’ai dû reconnaître que mes souffrances n’avaient pas été balayées comme par magie avec ma chevelure mais qu’elles étaient toujours bien vivantes au fond de moi, sur mon coussin de méditation, dans la cuisine, dans la sœur avec laquelle je partageais ma chambre ou ma salle d’étude, partout, tout le temps !

Quoi faire ?

J’ai rapidement pris l’habitude d’écrire à Thây quand des événements venaient toucher avec trop de vigueur ma peine. Au début, je crois que j’étais à la fois très consciente de mes difficultés et très démunie face à elles. Puis, j’ai appris à respirer, à marcher, à faire confiance à quelques sœurs, et le temps a passé… J’avais toujours beaucoup de rêves : le désir de faire partie de nouvelles implantations du Village dans des grandes villes, ou au contraire au bout du monde civilisé, d’aller manifester pour la paix, de m’impliquer dans de nouveaux projets. Petit à petit, ces aspirations ont pris toute la place dans ma vie. Quand nous nous retrouvions entre frères et sœurs, les seules discussions qui m’intéressaient vraiment étaient celles qui tournaient autour de nouveaux projets dans le futur. J’étais contente de faire partie de tel ou tel comité, de faire, tout court.

Parallèlement, mon cœur était insatisfait. Je ne trouvais pas dans mon activité la nourriture dont je sentais le besoin. Mes souffrances revenaient régulièrement me rappeler que je ne prenais pas assez soin d’elles. Quand c’était le cas, j’allais voir une de mes aînées et demandais l’autorisation de disparaître jusqu’à ce que j’ai retrouvé ma sérénité. J’avais peur de gêner, de déranger, de provoquer de la pitié, de paraître ridicule peut-être et plus encore de ne pas savoir « bien pratiquer ». J’allais marcher seule dans les collines ou dans la forêt. Je me levais tôt pour prendre le temps d’écrire, de lire, sans que personne ne puisse venir me parler.  Mon besoin de silence et de solitude devenait énorme car ce n’était que dans ces conditions « idéales», extérieures, de paix et de silence que je pouvais trouver cette paix qui me manquait, qui n’était pas en moi.

Thây m’avait encouragée dans les touts débuts de ma vie monastique à explorer mes racines chrétiennes, je l’ai fait en participant à des rencontres avec des moines et moniales chrétien·ne·s, en lisant un peu la Bible et en écoutant  beaucoup de chants d’église. Ma vie intérieure s’est bientôt nourrie de ce que j’imaginais de la vie monastique catholique, de ce que j’avais pu apercevoir et de l’étude des règles monastiques, bénédictine et autres. Je souffrais toujours mais je  le voyais moins, je couvrais la douleur avec des promesses de vie meilleure. Petit à petit, je perdis contact avec cet esprit du débutant qui demande que l’on recommence sans cesse sans attendre de résultat, qui veut que l’on se contente de ce que l’on est au moment où on l’est. Je m’égarais. Je désirais partir. Comme si on pouvait se séparer de soi pour trouver la paix !

Je correspondais depuis deux ans déjà avec l’abbesse d’un monastère bénédictin qui m’a proposée de m’accueillir quelques temps pour étudier les fondements de la doctrine catholique. J’ai demandé l’autorisation de partir pour deux mois, je suis restée onze ans…

Là bas, je suis redevenue aspirante, puis novice. C’était comme reprendre le chemin au début avec d’autres règles, somme toute pas très différentes des nôtres.  Je me sentais en terrain connu, tout de la vie monastique me semblait facile, compréhensible, intéressant, même les détails les plus inattendus. Je recherchais le silence et la solitude et, pendant la première année au moins, j’ai été comblée. Les hautes murailles d’un monastère contemplatif me paraissaient une protection. Je savais qu’en les franchissant, en laissant la porte de la clôture se refermer sur moi, je coupais la route à toute distraction, à toute échappatoire. C’était moi et l’Absolu, point barre ! Avec ces conditions plutôt extrêmes, la composante « moi » n’avait plus nulle part où se cacher. J’ai vite rencontré tout le plus sombre de moi : mon incapacité à recevoir l’amour des autres, ma dureté de cœur, ma lâcheté, mon orgueil, et plus encore mon besoin d’être aimée et reconnue… Je ne voyais plus que ça. L’absolu était là, sans doute, mais je ne pouvais plus en recevoir la lumière. Je suis restée dans l’ombre pendant 8 ans, je crois. Jusqu’à ce jour de décembre où mon ancienne maîtresse des novices, sœur Cécile, a pris son courage à deux mains pour venir me parler pendant un temps de travail : « Vous n’êtes pas heureuse, il faut que vous fassiez quelque chose, vous ne pouvez pas en rester là »

Certes, mais encore une fois, quoi faire ?

J’ai pris du temps. Pour la première fois de ma vie, j’ai commencé à regarder les choses en face. Pourquoi est ce que j’ai choisi la vie de moniale ? Si c’est pour aider les autres, j’ai besoin de pouvoir le faire, d’avoir la force, le courage et la joie de le faire sans que ce soit une échappatoire. Si c’est pour fuir mes difficultés, je ferai mieux de me donner des conditions plus agréables de le faire. Si c’est pour vivre seule, d’amour de Dieu et d’eau fraiche, je me suis trompée : ce chemin n’est pas pour moi, depuis 8 ans que je suis là, j’essaie, mais je n’y arrive pas. Quelque chose m’échappe. Je parle aussi avec le père prieur de l’abbaye de moines voisine. Il m’écoute avec son infinie bonté. Il me permet d’accueillir un sentiment nouveau en moi :

«  Je m’acharne, je cherche à être quelqu’un d’autre que moi. La vérité c’est que tout cela me dépasse. Je baisse les armes. Je reconnais que je suis seule, faible, démunie et incapable de sauver le monde, d’aider les autres par la seule force de ma prière ou de ma méditation. »

Il sourit, et son sourire n’a jamais été si large, si plein , si rayonnant

« C’est bien »

Il ne dit rien d’autre, il se contente de valider ce que j’exprime, mais pour la première fois de ma vie je sens que j’ai exprimé le fond de mon cœur et pour la première fois aussi, je me sens libre. Imparfaite, médiocre peut être, mais infiniment libre. Parallèlement, la joie revient en moi. Je décide de quitter mon monastère bénédictin, en gardant toujours au cœur et à l’esprit que la seule véritable raison de mon départ, c’est que je ne suis tout simplement pas capable de mener cette vie-là. Mais à chaque fois, ce constat me remplit de joie, je crois que c’est la première fois aussi que j’affronte un échec en face.  Au lieu de m’écraser, je trouve là la liberté.

Je prie pour trouver où aller et je trouve la communauté de L’Arche qui accueille des personnes avec un handicap mental et des jeunes qui acceptent de partager leur vie. Cette communauté de gens cabossés est aussi, et je le sais, un lieu de refuge pour anciens frères et sœurs qui ont besoin d’un sas ou qui recherchent un autre lieu de vie. Je m’y épanouis au contact de gens différents qui parlent francs, qui rient fort et qui vivent avec le cœur. J’apprends plus à leur contact que nulle part ailleurs. Mais surtout, je prends le temps de guérir, c’est à dire avant tout d’accepter, ce qui a été jusque là un obstacle sur mon chemin : chercher la perfection, ne pas m’aimer telle que je suis, vouloir être quelqu’un d’autre.

Pendant deux ans et demi, j’ai le statut de moniale vivant en dehors de son monastère, je suis libre d’y revenir, je suis en contact fréquent avec mon abbesse, je la rencontre tous les trois, quatre mois. L’Arche m’a embauchée à durée indéterminée, m’offrant ainsi les conditions d’une vraie liberté. Je prends mon temps, puis je demande à quitter définitivement la vie bénédictine. Je n’avais jusque là pris aucune décision.

J’ai reçu en octobre 2014 une lettre de Thay m’invitant à revenir. Je ne sais franchement pas quoi répondre, alors je ne réponds pas. Il tombe malade. Je reviens sur la pointe des pieds au Village pendant une retraite santé. Je vais plusieurs fois à la maison de l’Inspir. Mais ce n’est que lorsque j’apprends que je suis relevée de mes vœux bénédictins que je m’autorise à regarder l’avenir. Je veux toujours aider les autres, je veux aussi me donner les conditions de le faire, je connais une communauté qui pratique la Pleine Conscience dans le sud-ouest, au milieu des pruniers…

Je décide de revenir

Bien sûr, il va falloir « recommencer » , mais après tout, n’est ce pas ce qu’il faut faire chaque jour ? Marcher a le goût d’aujourd’hui, s’asseoir aussi. Partager avec mes sœurs, manger, dormir, tout ce qu’on nomme « pratique » peut n’avoir que ce merveilleux goût d’aujourd’hui. Je pourrai croire que « je sais » ce qu’il faut « faire », comment  « pratiquer ». Mais ce n’est pas ce qui se passe.

Depuis que je suis revenue, je reste consciente que mon bonheur ne dépend que de la qualité de ma pratique. Il y a beaucoup de beaux moments, et aussi de plus difficiles, des choses inattendues et des mauvaises habitudes qui sont presque revenues dans ma vie quotidienne, me rappelant régulièrement que rien n’est jamais donné et qu’il faut sans cesse revenir aux bases. Ce que j’apprécie le plus dans la vie communautaire dernièrement, c’est que je peux toujours l’appréhender comme un terrain solide sur lequel construire ma pratique de la compassion, grâce auquel je peux apprendre à aimer. Je peux fermer une porte avec beaucoup de Pleine Conscience, en me réjouissant de ma propre pratique, mais si je le fais non seulement pour moi-même, mais aussi pour aider les autres à conserver une atmosphère paisible et guérissante, c’est beaucoup mieux. Et cela s’applique en toute circonstances : je peux me laver les mains avec amour, marcher avec compassion, laver le sol avec tendresse pour celles qui m’entourent… L’amour, la compassion peuvent être la signification ultime de chacun de mes gestes. Si je garde cela à l’esprit, même si je suis fatiguée, triste ou malade, je ne me décourage pas, je peux continuer à avancer : ma lampe reste allumée car elle contient la lumière inextinguible de l’inter-être.

En vérité, la seule chose que je sache c’est que je ne suis rien sans les autres, sans le vent dans les feuilles, sans le soleil qui se lève, sans un enfant qui rit en courant dans les flaques d’eau ou sans une sœur qui me sourit en ramassant des fleurs. Je ne suis que relations. Vous aussi. Nous pouvons enfin commencer, ensemble…