Enseignement du numero en cours

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Quelques enseignements de Mae Chee Kaew

« Si vous négligez de cultiver votre conscience et votre sagesse inhérentes, en vous efforçant seulement d’un cœur tiède, les obstacles sur votre chemin vont se multiplier jusqu’à ce qu’ils bloquent toute vue du chemin, laissant le bout du chemin pour toujours dans les ténèbres. »

« Étant né dans ce monde, vous devez compter sur votre sagesse innée. Vous pouvez rechercher la douleur ou le plaisir, rechercher des choses de valeur ou des choses sans valeur du tout. Selon la direction que vous choisissez, vous pouvez trouver le paradis ou l’enfer, ou encore les chemins et les fruits menant à Nibbâna. Vous pouvez trouver n’importe quoi: c’est à vous de décider. »

« Si vous ne pratiquez pas, vous n’apprendrez pas à méditer. Si vous ne voyez pas la vérité par vous-même, vous ne comprendrez pas vraiment sa signification.

 » Regardez attentivement votre propre cœur et votre esprit. Examinez-les attentivement. C’est là que se trouve le paradis et l’enfer, le noble chemin menant à l’illumination et ce qui est sûr, au-delà de toute souffrance.

Un jour, quelqu’un a demandé à Ajahn Mun: «Quels livres les moines de la forêt étudient-ils?». Sa réponse fut: «Ils étudient les yeux fermés, mais l’esprit éveillé».

Dès que je me réveille le matin, mes yeux sont bombardés de formes; alors, j’étudie le contact entre l’œil et la forme. Mes oreilles sont frappées par des sons, mon nez par des arômes et ma langue par des arômes. mon corps ressent des sensations chaudes et froides, dures et douces, tandis que mon cœur est assailli de pensées et d’émotions. J’examine toutes ces choses constamment. De cette façon, chacune de mes facultés sensorielles devient un enseignant; et j’apprends le Dhamma toute la journée sans interruption. C’est à moi de décider sur quelle faculté je me concentre. Dès que je suis concentré, j’essaie d’en pénétrer la vérité. C’est ainsi qu’Ajahn Mun m’a appris à méditer

Dans la pratique du bouddhisme, vous devez trouver votre propre chemin. C’est à vous de chercher et de découvrir le moyen de transcender la souffrance. La bonne façon de chercher est de regarder à l’intérieur de soi. Le chemin se trouve dans les cœurs et les esprits de chacun·e de nous. Soyez donc exigeant·e et restez diligent·e jusqu’à la destination finale.

~~ Mae Chee Kaew ~~

Extraits de sa biographie Traduction Bouddhisme au féminin

D’une vérité à l’autre par Patricia Genoud

Le Bouddha, dans ses enseignements répétait constamment  : « Je n’enseigne  que la souffrance et la fin de la souffrance ». Le but du chemin est ainsi défini par le Bouddha dès son premier sermon. Patricia Genoud, enseignante du Dharma, nous invite à regarder, à nous intéresser, à cette souffrance, pour nous en libérer.

 Il ne suffit pas de lire le premier sermon du Bouddha où il énonce les quatre Nobles Vérités, il faut s’engager dans ce chemin et le pratiquer. Vérité désigne ce qui est  ; noble décrit l’esprit transformé par cette vision.

La première noble vérité est la prise de conscience de la nature insatisfaisante de l’existence (dukkha). Cela signifie que les phénomènes conditionnés sont insatisfaisants car ils sont instables : les choses changent sans cesse; on ne peut avoir de contrôle sur eux et il faut en tirer les conséquences. Le chemin est réaliste, il n’est pas pessimiste. Aujourd’hui on parle beaucoup du stress. Le stress, c’est une très bonne traduction de dukkha. Les choses ne sont pas parfaites, elles sont imprévisibles et stressantes. Plutôt que d’essayer de l’éviter, il faut reconnaître la réalité. Au début on fait tout ce qu’on peut pour changer la situation présente et petit à petit on se rend compte qu’il est peut-être plus judicieux de la comprendre, de s’y intéresser pour découvrir la possibilité d’une plus grande liberté. On réalise peu à peu que c’est la manière dont on se positionne, par la saisie ou l’identification, qui crée le plus grand inconfort, la plus grande souffrance.

Par exemple on peut réagir à un événement pensant « cela ne devrait pas arriver », mais on peut aussi changer d’attitude et alors se dire: « cela arrive, les choses sont comme elles sont ». Chercher à  se positionner sans tomber dans l’aversion ou se perdre dans la résistance.

La deuxième Noble Vérité est l’origine de dukkha, c’est la saisie, tanha en pali. On traduit souvent tanha par désir-attachement mais cela signifie soif. C’est un désir avide, on le reconnaît à l’agitation, l’insatisfaction qui l’accompagne. Cela n’a rien à voir avec une autre forme de désir qui en pali s’appelle chanda, le désir-aspiration qui conduit à pratiquer, à chercher la libération de la souffrance, à vouloir le bien des autres. Il ne s’agit donc pas de détruire tout désir, mais seulement celui marqué par l’avidité qui est basé sur l’égo.

Deux mille six cents ans après le Bouddha, le monde n’en a pas fini avec l’avidité, au contraire on l’instrumentalise.

Le bouddhisme suggère de prendre conscience du désir plutôt que de vouloir le satisfaire. Parce qu’un désir succèdera immanquablement à la satisfaction d’un désir.

Cette prise de conscience demande une grande vigilance car elle s’oppose au monde actuel qui nous pousse à croire que plus on désire, plus on est satisfait. Cela demande de la pratique et de la patience.

Suivre un chemin pas à pas pour percevoir où se situent le bien-être, l’apaisement, et à quel point l’addiction au plaisir est frustrante. L’apaisement vient naturellement lorsqu’on perçoit le désir-attachement, l’aversion ou la confusion de manière claire, et qu’on n’y adhère pas. Ceci ne vient pas des conseils extérieurs mais de la mise en pratique. C’est la seule source de compréhension vraiment convaincante, la porte vers l’ouverture et la paix intérieure et ceci ne veut pas dire ne plus désirer, se priver, mais ne pas dépendre. 

La troisième Noble Vérité est celle de la liberté. Elle est accessible, on peut en faire l’expérience. À chaque fois que nous sommes en accord avec « les choses telles qu’elles sont » sans réaction, sans rejet, sans élaboration on découvre cette liberté, ne serait-ce que pour quelques brefs instants.

Finalement, dans la quatrième Noble Vérité, le bouddhisme expose le chemin qui mène à la libération. Il s’agit d’un chemin spirituel comportant huit branches, regroupées en trois groupes, qui sont toutes aussi importantes les unes que les autres. L’un de ces groupes comprend le chemin méditatif, il est composé  de:  l’effort juste, l’attention juste et la concentration juste. « Juste » dans le sens de favorable, approprié. Le groupe suivant concerne  l’éthique, il consiste en : la parole juste, les moyens d’existence juste et l’action juste. La sagesse constitue le dernier groupe. Elle découle de la vision intuitive, la vision pénétrante. La vision pénétrante est une connaissance intuitive,  ce à quoi  la pleine conscience doit amener, celle-ci n’est donc pas une fin en soi, elle n’est qu’un aspect du chemin, mais un aspect essentiel.

Patricia Feldman-Genoud, basée à Genève en Suisse au Centre Vimalakirti, anime également des retraites aux Etats-Unis. Elle dirige des sessions en France organisées par Terre d’Eveil, par le Centre Vimalakirti,et au centre Tibétain de Karma Migyur Ling (Monchardon) (Isère).

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Qu’est-ce que c’est ? par Martine Batchelor

Qu’est-ce que c’est ?

Il y a une méthode de méditation qui est basée sur le questionnement.  C’est une approche un peu différente de la méditation de la pleine conscience, qui comme toute technique de méditation conviendra plus à certaines personnes qu’à d’autres.  La base de cette méditation est la question : « qu’est-ce que c’est ? ».  Cette question devient l’ancrage de la méditation et devient comme un pilier vers lequel on revient constamment.  De la même manière qu’avec les autres ancrages, dés que l’on retourne à la question « qu’est-ce que c’est ? » on revient à l’expérience interne et externe qui se passe ici et maintenant dans son integralité.  Cette question « qu’est-ce que c’est ? » aide à être moins perdu(e) dans les pensées distraites, elle nous ré-oriente vers ce qui se passe ici et maintenant.

Cette méthode étant basée sur le questionnement, l’intérêt et la difficulté sont que l’on ne cherche pas à formuler une réponse.  Au contraire, on s’ouvre à l’incertitude du moment et de l’existence sans faire d’analyse, de psychologie, ou de philosophie, ce qui n’est pas facile.  On est très habitué à un système de questions et réponses définitives.  Ici la question est très ouverte et on n’attend aucune réponse.  On ne cherche pas à définir ou juger, juste à questionner.  L’investigation se trouvera dans un questionnement vécu et ressenti.  On ne répète pas la question « qu’est-ce que c’est ? » comme une litanie ou une prière.  Chaque fois que la question « qu’est-ce que c’est ? » est posée elle est imprégnée de perplexité.  Le but de cette méditation est de cultiver une sensation d’interrogation qui pourra nous aider à développer de la clarté, de l’ouverture et de la créativité sur une base stable et calme.

On pratique cette méditation dans les 4 postures.  Quand on la pratique dans la posture assise, on gardera les yeux à moitié ouverts, on regardera dans le vague devant soi, sans fixer quoi que ce soit.  Au début on peut pratiquer la meditation du souffle avec la méditation du questionnement.  On inspire et quand on expire on pose la question «qu’est-ce que c’est ? » et ainsi de suite.  Une fois que l’on est bien ancré(e), on peut poser la question toute seule « qu’est-ce que c’est ? ».  Après avoir posé la question intérieurement silencieusement, on ressentira une sorte de perplexité pendant quelques secondes ou plus, on reste avec cette sensation de questionnement jusqu’à ce qu’elle disparaisse, et alors on pose la question « qu’est-ce que c’est ? » de nouveau.

Quand on pose cette question en méditation les mots sont comme un tremplin qui nous aiderait à plonger directement dans un lac de perplexité.  La partie la plus importante de la question est le point d’interrogation.  Nous essayons de devenir un point d’interrogation calme et stable.  Il est important de ne pas focaliser la question « qu’est-ce que c’est ? » dans le crâne ou d’essayer de la forcer avec la pensée ou le corps.  C’est plutôt comme si on la jetait dans l’océan ou l’espace sans rien en attendre avec une grande ouverture.  Il est recommandé de mettre l’ancrage de la question dans le bas-ventre si cela est possible pour bien l’arrimer dans le corps.  Cette pratique n’est pas une recherche abstraite, c’est un moyen méditatif de cultiver l’ancrage et l’investigation ensemble.  Cette méthode complémente bien la méditation de la pleine conscience sur le corps, le souffle, les sons ou les tonalités.  Elle peut y apporter une certaine énergie qui nous gardera plus facilement éveillé(e)s.

Méditation Guidée du Questionnement

On s’assoit tranquillement sur une chaise.  Le dos est droit, les épaules relâchées, les yeux à moitié ouverts dans un regard oblique dirigé vers le sol sans fixer quoi que ce soit.

On est assis aussi solidement qu’une montagne et aussi vaste que l’océan.  On peut commencer par être conscient de l’inspiration et de l’expiration.  L’air pénètre les narines et ressort.

Puis on inspire et sur l’expiration on pose la question « qu’est-ce que c’est ? » silencieusement.  On inspire de nouveau sans forcer le souffle, et sur l’expiration on pose la question  « qu’est-ce que c’est ? » encore une fois.

Après quelques minutes on laisse la respiration à l’arrière plan et on s’ancre dans la question « qu’est-ce que c’est ? ».  Quand on se rend compte que l’on pense à autre chose, on revient à la question « qu’est-ce que c’est ? ».

Chaque fois que vous revenez à la question « qu’est-ce que c’est ? », vous revenez à l’intégralité de ce qui se passe ici et maintenant en ne définissant aucun élément de cette expérience.  Vous êtes juste ouvert(e) à ce qui se passe d’un façon stable et calme.

Chaque fois que vous posez la question « qu’est-ce que c’est ? », restez quelques secondes avec le ressenti de perplexité engendré par le questionnement ; quand il disparaît, revenez à la question.

Vous essayez de devenir un point d’interrogation stable et calme.

Si la question engendre plus de pensées, vous revenez à l’ancrage de la respiration.

Si une réponse superficielle apparaît, laissez-la passer.  Si une réponse profonde apparaît, faites-en l’expérience sans l’analyser ni proliférer.

Pouvez-vous accepter l’incertitude et l’énigme que la vie nous pose.  Pouvez-vous avoir un regard nouveau sur la contingence de l’existence.

Est-ce qu’un certain émerveillement émerge du questionnement ?

Martine Batchelor basée en France, anime en Europe et aux Etats-Unis des retraites qui combinent la tradition du zen coréen où elle fut nonne dix ans et la méditation vipassana – En France, voir Terre d’Eveil

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L’amie spirituelle (Kalyanamitta) par Marie cécile Forget


 Pratiquant la méditation vipasana depuis plus de 35 ans, je suis devenue au fil des années une amie spirituelle, une kalyanamitta pour ceux qui fréquentent notre groupe et demandent à être mis sur les rails de la méditation bouddhiste. 

Je vous propose un texte qui porte sur les qualités que devraient posséder les guides spirituels et qui résume un enseignement donné par la nonne américaine Sayalay Ma Vajirañani lors d’une retraite à Dhammaramsi.

Ces recommandations du Bouddha concernent tous ceux et celles qui souhaitent partager leur connaissances du Dhamma avec les autres.

Les qualités de la Kalyanamitta

Selon le Bouddha lui-même, l’ami·e spirituel· le (kalyanamitta) doit posséder sept qualités:

1. Il faut qu’il/elle commence par s’établir lui-même/elle-même dans le triple entraînement (moralité sīla, concentration samādhi, compréhension de la véritable nature des choses, pañña).

Il/elle doit se contrôler au point de vue des actes et des paroles,  ne  rien faire qui puisse faire souffrir les autres; la compassion va alors tout  naturellement s’établir en lui/elle et il/elle donnera la priorité au bien-être des autres.

Si il/elle détient ces deux qualités, le/la kalyanamitta sera aimé·e des autres, c’est la première qualité de l’ami·e spirituel·le.

2. La personne qui a une bonne moralité et de la compassion est digne de respect; cette deuxième qualité vient dans le sillage de la première.

3. Si on est aimé des autres et digne de respect du fait de sa moralité et de sa compassion, on recevra en retour la bienveillance des autres. Etre le réceptable de la bienveillance des autres est la troisième qualité.

4. En plus de ces trois premières qualités, le/la kalyanamitta doit se montrer capable  de corriger les autres s’ils se trompent et de les encourager à faire ce qui est bon. Pour être cohérent, il faudra qu’il/elle commence par lui-même/elle-même sans quoi il/elle tomberait dans la catégorie des personnes dont les actes ne correspondent pas aux paroles.

5, Le/la kalyanamitta doit pouvoir accepter les remarques et critiques venant des autres, même s’il s’agit de personnes plus jeunes et moins expérimentées; il/elle devra faire preuve de tolérance et de patience et éviter d’être orgueilleux.

6, Il/elle devra avoir étudié la théorie et expérimenté le Dhamma profond[1].

Pour enseigner le Dhamma profond il faut avoir développé ces deux types de connaissances : (sutta maya ñana et bhavana maya ñana).

7. Un guide spirituel ne devra exploiter ses élèves en aucune façon; il ne devra pas lui demander des choses inappropriées.

Ces sept qualités ont été exposées par le Bouddha lui-même. Quiconque les possède peut aider les autres dans la mesure de leur propre compréhension du Dhamma.

Si vous constatez qu’un·e enseignant·e possède ces qualités, vous pouvez faire lui confiance. Vous éviterez ainsi les problèmes qui surgissent inévitablement lorsque l’enseignant·e ne les détient pas.

* * *


[1], les quatre Nobles Vérités (the four Noble Truths), le Paticca Samuppada et satipatthana

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Trois aspects de la libération par Anne Michel

Il y a trois aspects de la libération que je trouve précieux car ce sont de concepts qui peuvent faire basculer l’énergie d’inquiétude inhérente à la nature humaine vers la confiance et la joie.

Ces trois aspects sont la non-passion, le désenchantement et la délivrance.

La non-passion

La vie est dure. Même si nous avons un bon karma, les autres souffrent autour de nous ; tout ce que lisons dans les journaux fait mal, inquiète, nous met en colère… L’inquiétude émerge et, nous avons tendance à nous étourdir par un besoin d’intensité émotionnelle qui remplit l’instant de beaucoup de pensées non bénéfiques. Sans le voir, nous préférons parfois le drame à un vécu neutre et paisible.

C’est important de prendre en considération ce besoin d’intensité qui passe d’une attitude  glacée et distante à une attitude bouillante et pétillante. En s’approchant de cette énergie d’intensité, nous comprenons peu à peu que c’est une souffrance qui nous emprisonne dans une agitation épuisante. Au lieu de demeurer dans une ouverture de conscience accueillante, large et fraternelle, nous nous contentons de rester dans une fermeture égotique douloureuse.

La non-passion est le lâcher prise du besoin d’intensité lié à l’avidité pour ce qui nous attire et à l’aversion pour ce qui nous rebute. L’abandon de l’avidité et de l’aversion offre un contentement bienfaisant et stable. Ce qui est bouillant ou glacé devient tempéré, juste bon à vivre. Tant que nous n’avons pas réalisé le bienfait de cet abandon pour le corps et l’esprit, nous allons nous tromper de cible en cherchant sans cesse la satisfaction dans l’intensité de l’expérience bonne ou mauvaise. La non-passion c’est la force tranquille qui résiste à l’attrait pour les huit attachements mondains exposés par le Bouddha : attachement à la louange, au succès ou à la bonne réputation, au gain, ce désir d’avoir toujours plus, aux plaisirs, et rejet de la critique ou du blâme, de l’échec, de la perte, des déplaisirs ou des frustrations de toutes sortes. 

La Pleine Conscience nous aide à accueillir avec impartialité ces énergies lorsqu’elles émergent et à éviter de leur donner du pouvoir en les prenant personnellement. La non-passion n’est pas un état d’indifférence lourde, c’est une compétence à recevoir la totalité de la vie avec un corps ancré dans la présence, un cœur confiant et ouvert, un mental calme et maîtrisé et une conscience pleine. Il y a une grande différence entre la conscience ordinaire qui fait que je suis réveillée et la Pleine Conscience qui m’éveille à la présence, à la sagesse et à la compassion.

Le désenchantement

Nous sommes liés à nos valeurs et à nos habitudes sans voir qu’elles sont des créations de notre esprit. Nous leur donnons un pouvoir qu’elles ne devraient pas avoir : nous croyons qu’elles sont vraies. Le « moi » avec ses schémas n’est pas la vérité ! Il est réel : nous ressentons l’expérience en nous-même. Ce n’est pas un autre qui a un tel vécu, mais nous n’avons pas à le prendre pour permanent, personnel, vrai.  L’expérience change sans cesse. Elle paraît parfois délicieuse, parfois horrible. Nous donnons énormément d’importance à nos perceptions. Et quand elles ont changé, c’est comme si elles n’avaient jamais existé ! Notre identification est la même mais elle s’adresse à autre chose. Nous passons d’un objet d’intérêt à un autre, parfois intérieur, parfois extérieur, et ce qui demeure, c’est cet investissement identifié où je crois à la vérité de mon expérience.

C’est ce qui est appelé enchantement. Nous avons reçu un sort : nous croyons que nous sommes l’expérience ou que l’expérience est à nous. L’aveuglement nous fait donner beaucoup trop d’importance à ce que nous vivons. Nous oublions que les joies et les peines sont le réel du monde, non seulement pour nous, mais pour chacun. Nous nous approprions la joie ou la peine qui émerge dans l’instant. C’est la cause de la souffrance : cet aveuglement qui nous pousse à négliger de voir « comment nous nous lions aux choses » et à donner toute l’importance aux choses même.

Collés à notre vécu, nous manquons de perspective. Comprendre cet enchantement nous libère du poids du monde et nous ancre dans une confiance légère et simple, parce que nous savons que nous n’appartenons pas à la complexité du monde intérieur et extérieur qui tente de nous illusionner. Ce monde est un rêve qui paraît vrai. Il suffit de nous souvenir comment nous voyions le monde lorsque nous avions 10 ou 20 ans et comment nous changeons notre compréhension des choses selon les informations que nous recevons, pour appréhender cette déformation que l’identification crée face à notre vécu. Notre appartenance est bien plus large que ce que nous offre nos ressentis, nos perceptions et nos constructions mentales. Nous pouvons alors vivre dans le monde, sans être de ce monde. Ce non-attachement donne un sentiment bienfaisant d’espace et de liberté.

La délivrance

Lorsque nous approfondissons la connaissance du « qui suis-je », nous comprenons et vérifions par l’expérience que la vie est bien liée aux trois caractéristiques exposées par le Bouddha : anicca, impermanence, dukkha, imperfection et anatta, non-moi.

La délivrance est la fin de la croyance en un moi séparé du reste qui aurait toute puissance sur sa vie. Intellectuellement c’est assez facile à admettre car nous sommes sans cesse confrontés au choc de l’impermanence, que ce soit en lien avec notre santé ou celle de l’autre, notre état intérieur ou celui de nos proches, la situation sociale ou celle des pays voisins, la mort que nous tenons prudemment à distance et qui nous attend tous….

Concrètement c’est un défi de nous souvenir et d’intégrer en profondeur que les choses changent et que notre manière de voir les choses est conditionnée par la situation actuelle, et n’a aucune consistance. Nous sommes attachés et nous croyons à nos pensées. Et ces pensées véhiculent une perception de moi comme étant permanent, puissant, et autonome. La délivrance est très tributaire de la place que nous donnons à nos pensées.

La méditation nous apprend à voir nos pensées pour ce qu’elles sont : des fabrications conditionnées par notre état intérieur et celui des personnes autour de nous, et par les situations de vie qui émergent indépendamment de notre volonté.  Lorsque nous apprenons à voir nos jugements pour juste des jugements, les commentaires pour juste des commentaires, nos opinions pour juste des opinions, nous dégageons l’esprit de la croyance que nous sommes nos pensées.  « Je pense donc je suis » a dit Descartes ! « Je ne pense pas donc quoi ? » dit le Maître Zen !

La délivrance arrive parce que l’esprit devient spacieux, capable de recevoir les pensées sans y croire. Alors, la pensée étant mise à sa place, elle devient porteuse de sagesse et permet de développer deux choses intimement connectées : lâcher notre vue égocentrée et nous ouvrir aux autres. La joie de la délivrance est la joie de l’altruisme. En ayant lâché l’intérêt obsessionnel pour moi, mes ambitions ou mes problèmes, nous voyons émerger un élan naturel d’intérêt pour autrui.  Nous nous sentons concernés et heureux de participer au bonheur des autres.

La délivrance nous pousse à questionner comment participer à la fin de souffrance dans ce monde auquel nous participons momentanément. Lorsqu’il y a ce retournement d’une vue égocentrée à un élan altruiste, la vie devient « assez ». L’instant est bon parce qu’il est, non pas parce qu’il est comme ceci ou comme cela. Nous sommes délivrés de ce sens du moi qui crée la vie complexe et tendue. Le soin pour les autres émerge et fait du bien non seulement autour de nous mais aussi à nous-même.

Personne ne donne à un autre. C’est la vie qui se partage parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. L’engagement devient puissant et libre. Il n’y a pas d’inquiétude mais beaucoup de compassion pour l’aveuglement que nous voyons à l’œuvre, et beaucoup de joie pour tous ces élans de bonté qui émergent partout et auxquels nous sommes pleins de gratitude de pouvoir participer. Le sens du moi d’autrui est l’abandon du moi. Cet abandon est une merveille que le moi aspire à vivre sans le savoir. A nous de lui montrer le chemin !

Pour nous aider à développer ce potentiel de libération et de service qui repose en chacun de nous, nous pouvons prendre refuge dans ce qui n’est pas de ce monde. C’est le triple joyau : Bouddha, la présence, Dharma, la sagesse et Sangha, la fraternité. Le chiffre trois a de tout temps représenté ce qui est au-delà du monde visible par nos sens ordinaires. En prenant refuge concrètement dans ces trois joyaux, nous faisons un clin d’œil à ce qui ne peut pas être conceptualisé et l’intuition d’un tout autre se développe et prend racine en nous. La non-passion, le désenchantement et la délivrance sont un lâcher prise des valeurs du monde et un lien avec le cœur de l’être, ce qui ne naît pas et qui ne meurt pas.

                                                                                   Anne Michel.     26/03/2019

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