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Le Bouddhisme et Dieu

Parler du bouddhisme et de Dieu revient au fond à se demander si le bouddhisme est une religion  ou seulement une philosophie, voire une simple approche psychologique en vue de mieux gérer des états mentaux insatisfaisants.

Le mot Dieu est un mot qui appelle toutes sortes d’associations et de réactions. l’Inconditionné est sans aucun doute un mot plus « bouddhiste ».

Le bouddhisme est avant tout une voie d’expérience. Il y a forcément différentes perspectives selon l’expérience de chacune.

Dans son ouvrage « La Vie Quotidienne comme Pratique Spirituelle« , Tenzin Palmo écrit :

« Pourquoi voulons-nous être sages et compatissants? Si c’est seulement parce que nous avons envie de l’être, alors nous faisons fausse route, parce que le «je» ne peut atteindre la sagesse et la compassion. La sagesse et la compassion ne peuvent se révéler que lorsque le « je » a disparu. Quand nous atteignons cet état, nous pouvons être au service des autres. Jusque-là, c’est un aveugle qui conduit des paralytiques.

Toutes les religions véritables cherchent à atteindre l’accès à ce niveau de conscience non limité par l’ego. Dans le bouddhisme, nous l’appelons «l’inconditionné», «le non-né», «la non-mort». Vous pouvez l’appeler comme vous voulez. Vous pouvez l’appeler atman. Vous pouvez l’appeler anatman. Vous pouvez l’appeler «Dieu». Il y a un niveau subtil de conscience qui est le noyau de notre être et qui est au-delà de notre esprit ordinaire plein de conditionnements. Nous pouvons tous le ressentir. Il y a des gens qui le ressentent à travers le service, d’autres à travers la dévotion. Il y en a même qui croient pouvoir le ressentir dans l’analyse et la discipline intellectuelle. Les bouddhistes essaient en général d’y accéder par la méditation. C’est ce que nous faisons. Franchir les barrières pour atteindre l’inconditionné, afin d’aider les autres à l’atteindre également. « 

Nous présentons quatre éclairages, le premier d’Anne Michel, de la tradition Théravada, enseignante que nous célébrons également dans ce numéro, traite de la notion de Dieu dans le bouddhisme

Le second est un texte de Joan Sutherland Roshi qui traite précisément de la question : Le bouddhisme est-il une religion ?

Le troisième est un texte écrit par Ruth Fuller Sasaki pour décrire dans la tradition du zen japonais les différentes étapes menant à l’Eveil ultime, ce texte a été écrit pour traiter la même question : le bouddhisme est-il une religion ?

Enfin le témoignage de Davina Gelek Drolbar sur ce qu’est pour elle « Dieu ».

En conclusion, cette phrase d’Ayya Khema dans son livre sur « La méditation » :
«Si nous arrivons à rester concentrés assez longtemps et si nous trouvons la porte vers l’intérieur, alors s’étend devant nous un chemin vers un nouveau niveau de conscience, accessible à tout le monde. Les mystiques de tout temps et de toute religion ont décrit et enseigné cela. On peut l’apprendre en s’entraînant.»

C’est ce que Mae Chee Kaew nous invite à faire :
« Nous naissons et nous mourons encore et encore. Le cycle de la naissance, du vieillissement et de la mort continue. En tant que descendants du Seigneur Bouddha, nous ne devons pas vivre nos vies uniquement pour pourrir et nous décomposer sans avoir rien trouvé d’authentique en nous-mêmes. Quand la mort vient, mourez proprement, mourez avec pureté. Mourez en abandonnant le corps et l’esprit, en les déposant sans attaches. Mourez en étant en contact avec la vraie nature des choses. Mourez sur les traces du Seigneur Bouddha. Mourez ainsi et allez au delà de la mort. »

Enfin, cette parole du Bouddha dans Le Bouddhisme du Bouddha d’Alexandra David Neel :
« Il est, ô disciples, un non-né, non-produit, non-créé, non-formé. S’il n’y avait pas, ô disciples, ce non-né, non-produit, non-créé, non-formé, il n’y aurait pas d’issue pour le né, le produit, le créé, le formé.
Mais puisque, ô disciples, il est un non-né, non-produit, non-créé, non-formé, à cause de cela, il est une issue pour le né, le produit, le créé, le formé. » Udâna, VIII

 

 

 

Le Bouddhisme et Dieu par Davina Gelek Drölkar

C’est au titre d’un témoignage purement individuel, sans aucune prétention de détenir quelque vérité que ce soit autre que la mienne, que je réponds à votre demande de contribution sur le thème “Le Bouddhisme et Dieu”.

En son temps Jésus présenta Dieu comme son Père céleste initiant le grand créateur de toutes choses, père de tous les hommes. En un autre temps, le Bouddha transmit sa sagesse infinie sur la base immuable des principes jumeaux de vacuité et de compassion équanime. Aucune image, aucun symbole et surtout aucun mot n’ont la capacité d’exposer la réalité divine par la compréhension intellectuelle de l’amour et de la vacuité. C’est la raison des oppositions et des conflits qui en résultent quand on se livre à des confidences à propos de croyances hors de tous dogmes. Il reste toutefois possible d’en parler à la condition de s’en tenir avec discrétion et humilité, aux perceptions engendrées par sa simple expérience précisant que cela n’engage que soi et n’exige rien de personne.

J’ai rencontré Dieu par amour parce que j’en ai tout de suite aimé profondément l’idée et parce que cette idée aussi peu concrète soit-elle ne m’a jamais failli. Tout au long de mon existence, je peux le clamer haut et fort, dans les bons comme dans les plus douloureux moments, Dieu ne m’a jamais laissé tomber. De mon enfance chrétienne où j’étudiais avec passion la vie de Jésus, j’ai gardé l’irrésistible élan qui, comme un appel, m’a poussée plus tard à prendre des vœux monastiques dans le bouddhisme, moi qui souhaitais devenir religieuse catholique. Voilà qui peut paraître paradoxal, il n’en est rien en ce qui me concerne, car je suis convaincue que toutes les essences religieuses se trouvent rassemblées dans l’unité qui les sous-tend.

J’ai très tôt compris Dieu au-delà des concepts qui ne peuvent que le priver de ses ultimes qualités, l’enfermant comme nos esprits dans une geôle d’arrogantes chimères. Tenter d’expliquer Dieu c’est aussitôt s’en éloigner, c’est pourquoi le sens de vacuité lui va si bien. En revanche, existe un état de grâce parfaitement accessible à tous, dans lequel Dieu se rend bel et bien vivant en dévoilant sa subtile expression : l’amour. N’est-ce pas de cet amour sans conditions dont il est question tout au long des sûtras, des tantras et des Évangiles ? N’est-ce pas ce seul et unique flambeau porteur de joie et de bonheur sans pareils, qui soit capable de sécher les larmes d’un monde en souffrance avec lui-même ? La source de la délivrance ne se trouve-t-elle pas dans la part divine logée au fond de chaque être ?

La réponse appartient à qui la cherche vraiment en s’employant à arracher les racines du malheur entretenues par les doutes, la peur et la sécheresse du cœur. Peu importent les choix spirituels, les croyances divergentes, les rites étrangers, Dieu ne demande pas à être appelé Dieu. Dépourvu d’identité individuelle, le “Il” se fond dans tout ce qui est.

Je sais Dieu dans l’espace invisible et présent, je le vois dans les êtres, les choses et les éléments, je l’entends dans la chanson du vent, le claquement d’ailes des oiseaux, le murmure du temps.

Je le sens dans l’étreinte des gens qui s’aiment, je le goûte dans la caresse du souvenir des disparus tout autant que dans la présence des vivants.

Dieu est tout ce qui est, qui n’est plus, qui sera à jamais. Il n’est rien qui ne puisse exister immuablement que l’amour infini, inconditionnel. La vie elle-même n’est autre que l’expérience de cet amour incommensurable que rien ni personne et surtout pas les guerres de religions ne parviendront à détruire.

J’aime à n’en plus finir l’amour qui est cet autre nom de Dieu et en lequel je crois.

Ven. Davina Gelek Drölkar moniale bouddhiste d’obédience Gelugpa. Créatrice en 2007 du Centre Monastique Chökhor Ling dans la Vienne. Enseignante et auteure de plusieurs ouvrages : “Le Bonheur selon Bouddha” “La Magie de la Prière” , “Le Yoga des Douze Bonheurs” , “L’Agenda tibétain de la Sagesse”.

Site : www.chokhorling.com  

Le bouddhisme est-il une sorte de religion ? par Joan Sutherland

Amitabha (Amida), contained within a closed shrine. Photo courtesy of Free Sackler.



Si le bouddhisme contient un texte sacré, dit Joan Sutherland, c’est le monde lui-même. Votre attachement à ce texte peut être aussi religieux que vous le souhaitez – mais l’éveil qui en résulte peut ébranler votre foi.

Le bouddhisme englobe de nombreuses traditions, évoluant sur de vastes étendues géographiques et temporelles et accueillant tout, de la statue de Bouddha sur un tableau de bord de taxi à certains des traités philosophiques les plus abstrus jamais écrits. Les religieux, les agnostiques et les complètement irréligieux, ainsi que ceux qui ont une inclination psychologique, mystique, chamanique ou sociopolitique, peuvent toutes et tous trouver un logement dans la très grande tente du bouddhisme.

Le bouddhisme est-il une religion? Ma place sous la tente est dans la section Chan et Zen Koan. Dans cette perspective, la réponse est un retentissant «oui-non-en quelque sorte», à l’intérieur duquel pourrait être l’une des possibilités les plus puissantes du bouddhisme.

À la racine étymologique, la religion est ce qui nous rapproche ou nous réunit avec le sacré. Beaucoup d’entre nous aspirent à ce retour d’exil et découvrent ensuite que cela nous mène à un péril existentiel – à la déconstruction et à la réorganisation de notre propre sens de soi et de la réalité.

Dans la pratique courante, la religion fait souvent référence aux systèmes de croyances et aux institutions qui entourent cette aspiration. Ces structures religieuses peuvent parfois être des tentatives pour contrôler l’excentricité inhérente au risque de l’impulsion religieuse.
S’il y a un texte sacré, c’est le monde lui-même, appelé le Grand Sutra, quelque chose que nous apprenons à interpréter.

L’événement religieux au cœur de la tradition koan est l’éveil, ce qui nous réunit avec la nature sacrée ou vraie des choses. L’éveil révèle l’univers en tant qu’un tout indivis, à la fois éternel et chatoyant dans et hors de l’existence. L’éveil s’intensifie à mesure que nous intégrons cette révélation à nos expériences dans le monde quotidien des causes et des effets, et dans le monde non linéaire du mythe et du rêve. C’est une réunion instantanée suivie par un retour permanent de nos vies à la vie du monde.

La tradition des koans soutient cela par le biais d’une culture de l’éveil plutôt que par le biais d’une religion organisée. Au lieu d’écritures infaillibles, c’est tout un ensemble de conversations, d’histoires, de commentaires, de chansons, de poèmes, de blagues – tout ce qui s’est révélé utile pour éveiller les gens au cours des siècles. Les citations de sutras bouddhistes sont transformées en koans, renversant parfois leurs significations traditionnelles. S’il y a un texte sacré, c’est le monde lui-même, appelé le Grand Sutra, quelque chose que nous apprenons à interpréter.

Zhaozhou a dit avoir lu le Grand Sutra: «Quand je trouve un mot inconnu, je ne connais peut-être pas encore le sens, mais je reconnais l’écriture.» Nous ne comprenons pas toujours pourquoi quelque chose se passe ou ce que cela signifie, mais nous en arrivons à avoir confiance dans le fait que nous, et ce qui se passe, faisons partie du même sutra. Ensuite, notre réponse en toute circonstance commence par quelque chose comme: Remarquer ce qui se passe, une suggestion trompeusement simple, facilement transposable et magnifiquement subversive.

Cela n’exige ni Dieu ni de nier Dieu ni aucune autre forme de divinité. Les koans nous demandent constamment de voir le rayonnement de chaque chose, des galaxies aux vers de terre. Les divinités, les esprits et les figures mythologiques brillent de la même lumière que tout le reste. L’autorité vient de la clarté avec laquelle la voix de l’éveil parle à travers quelqu’un, sans distinction de titre ou de poste. L’éveil est aussi susceptible d’être déclenché par un arbre en pleine floraison que par un célèbre enseignant. Interposant le moins possible de filtres et d’idées préconçues entre nous et nos expériences, nous devenons un foyer accueillant pour tous les moments de la journée, y compris les enseignants et les accompagnants, quelle que soit leur forme.

Etre follement épris·e de l’éveil et s’y engager pour tous les êtres de l’univers est une impulsion religieuse assez forte. Pourtant, les koans et les autres traditions de la grande tente bouddhiste sapent les tentatives de « solidifier » la religion autour de cet élan. Nous ne réussissons pas toujours, mais le fait que certain·e·s continuent d’essayer est l’un des puissants potentiels du bouddhisme: être profondément religieux, sans religion.

Joan Sutherland Roshi est une enseignante de la tradition zen koan. Elle vit à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, où elle enseigne et dirige la communauté Awakened Life.

Source : Lion’s Roar Janvier 2019 Traduction Bouddhisme au féminin

Voir l’article de Joan Sutherland sur l’illumination

La notion de Dieu dans le Bouddhisme par Anne Michel

L’élan religieux ou spirituel se manifeste de diverses manières selon les religions ou les philosophies, mais son but est le même : “relier“, chercher du sens en profondeur à nos vies. Cet élan peut apporter un sentiment d’unification et d’appartenance qui apaise l’inquiétude fondamentale liée à la fragilité de la nature humaine.

Certaines religions partent d’un a priori, c’est l’existence de Dieu ou de plusieurs dieux. Ce que chacun·e met derrière ce nom est subjectif et varié. Dieu peut être appréhendé comme le père créateur, le justicier qui punit et récompense, le Tout-Puissant, une énergie d’unification, une force bienfaisante qui inclut tout, … Il peut être le Dieu de tous ou celui d’un groupe particulier à l’exclusion de tout autre.

Dans le Bouddhisme, la quête n’est pas liée à un apriori mais à l’exigence de vérifier les propositions du Bouddha pour mettre fin à la souffrance. Nul besoin d’avoir la foi. Il s’agit d’explorer le “qui suis-je“ de manière très concrète pour comprendre comment développer ce sentiment d’appartenance au tout qui nous libère de l’inquiétude et des réactivités qu’elle engendre.

L’outil principal pour se libérer de la souffrance est la Pleine Conscience. Nous employons la conscience pour nous unifier à l’instant tel qu’il est. L’instant, s’il est accompagné de respect et de lâcher prise, est ce qui est le plus proche de la libération. En reconnaissant l’expérience telle qu’elle est, en la ressentant concrètement, nous purifions l’esprit de la tendance à la séparation. Ce qui crée souffrance, c’est la tension créée par l’identification à l’expérience. Au lieu de nous unifier en ressentant l’expérience et en nous situant hors de l’identification, dans un espace de réceptivité tout incluant, nous croyons au monde duel et à sa complexité : ceci est bien, cela est mal ; je veux ceci et je rejette cela. Tout l’intérêt est fixé dans le mental et il y a un oubli que nous sommes aussi le corps et les ressentis et que nous ne pourrions pas vivre sans les autres. Rien n’est plus éloigné de la libération, de Dieu, du Nirvana, que cet instinct inconscient de séparation perpétuelle du “moi“ avec l’expérience.

Comment vivre un sentiment d’appartenance en nous liant uniquement au mental et en oubliant toute une partie de notre monde intérieur ?

Dans notre vécu au quotidien, le chemin demande un effort pour cultiver un comportement respectueux et bienveillant et pour éviter les réactivités non bénéfiques liées à la colère, à la peur ou à la frustration.

Par contre, dans l’exercice de la méditation, nous avons à ouvrir la conscience à tout ce qui émerge dans l’instant, ombre et lumière. En rejetant les ressentis désagréables, nous leur donnons un pouvoir qui va leur permettre de se manifester par nos actes non-bénéfiques souvent inconscients. Avijja, l’ignorance ou la non connaissance, nous pousse à nous accrocher à ce qui est agréable et à rejeter ce qui est désagréable. Pour aller vers la libération, l’unification, c’est important de voir ces impulsions pour pouvoir les lâcher. Ainsi la colère, l’anxiété, la jalousie peuvent être considérées comme des énergies précieuses à laisser être, à ressentir pleinement, en silence, et à exposer à la lumière de la conscience. En ne respectant pas l’instant tel qu’il est, nous créons la séparation, tout en croyant nous rendre heureux.

 La science de l’esprit qu’est le Bouddhisme nous propose de rencontrer toutes les émotions perturbatrices de manière immédiate et très concrète, sans jugement et sans peur. C’est le chemin pour aller au-delà du bien et du mal, dans l’inébranlable paix du coeur, le Nirvana, ce qu’on peut appeler Dieu :  un lieu intérieur de confiance, d’unification, de détente, de sentiment d’appartenance, de paix indépendante des conditions bonnes ou mauvaises qui arrivent et passent dans nos vies.

Il y a trois notions qui aident à se situer au-delà des vicissitudes du monde. Lorsque nous reconnaissons l’expérience avec impartialité et bienveillance, sans identification, nous réalisons la valeur de la non-passion : ancrés dans la conscience, nous voyons comment nous passons d’un désir à l’autre, plutôt que d’assouvir inconsciemment nos impulsions. En réalisant combien l’abandon des désirs est bienfaisant, une qualité de désenchantement pour le monde émerge : nous ne croyons plus que ce monde est la seule réalité. Nous n’oublions pas qu’il y a un ancrage possible dans ce qui est au-delà, et nous savons que cet ancrage peut être ressenti juste maintenant en nous unifiant à l’instant. La délivrance est alors réalisée : il y a un lâcher-prise de cette trop grande importance donnée à ce qui est conditionné. Nous appartenons à ce monde, nous y sommes profondément engagés, mais nous savons qu’il ne peut pas nous apporter ce que nous cherchons au plus profond de nous-même. Nous vivons dans ce monde mais nous ne sommes pas de ce monde.

Le Bouddhisme a le privilège d’offrir un chemin très simple, mais pas facile, pour libérer l’esprit de l’aveuglement, sans croyance préalable. Pour réaliser ce bonheur non-conditionné, la souffrance est un outil de choix : rester unifié au ressenti, même quand nous sommes dans la peine, et savoir que ce n’est pas ce que nous sommes vraiment. Le Nirvana c’est la fin de la souffrance, infligée à soi-même et aux autres.

Anne Michel     Chapelle  18 mars 2019

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L’Univers Quadruple selon le Zen par Ruth Fuller Sasaki

La philosophie et la doctrine Kegon (école bouddhiste japonaise issue de l’école chinoise Huayan)  forment une magnifique structure, immense en conception et complexe dans ses développements. Le Zen en a tiré son propre concept, celui de l’Univers Quadruple. Selon l’enseignement Kegon, l’Univers dans lequel nous vivons est un Univers quadruple qui doit être observé, ou mieux, réalisé, sous quatre aspects.

L’Univers dans sa totalité – terre, ciel, soleil, lune, planètes, étoiles, espace infini – est connu dans la terminologie bouddhiste sanscrit comme le Dharma-Dhatu, en japonais comme le Hokkai. Le mot dhatu, japonais kai, signifie domaine, ou royaume, et le mot Dharma, japonais Ho, a deux significations ; La Vérité Absolue et aussi les éléments individuels qui constituent l’Univers. Ainsi le Dharmadhatu, le Hokkai, est le « Royaume de la Vérité Absolue » et aussi le « Royaume de Tous les Eléments ».

Comme je l’ai dit, le Kegon et le Zen observe ce Dharmadhatu ou Hokkai de quatre façons :

Ji hokkai

Premièrement, il est regardé comme le monde concret dans lequel nous vivons chaque jour, le monde des phénomènes. L’Univers sous cet aspect est dénommé ji hokkai. En japonais, ji signifie « choses », « phénomènes ». Ainsi, cette première façon d’observer l’Univers est tel que ce monde nous apparait, à nous personnes ordinaires. Le Zen n’a rien à en dire au premier abord. Par la suite, quand nous serons préparé à comprendre sa nature réelle, nous aurons à effectuer une investigation approfondie de ses différents aspects.

Ri hokkai

La seconde façon de voir le hokkai – et quand j’utilise le mot voir ou regarder, c’est toujours avec le sens plus profond de réaliser – est de le regarder comme le Monde Absolu, le monde de la Réalité. Le monde sous cet aspect est dénommé ri hokkai, le Royaume du Principe Absolu. C’est le monde de la non-dualité, le monde de la complète Unité, la Vacuité, Sunyata. Pénétrer dans ce monde,  réaliser ce monde, et en faire notre demeure permanente, la place où nous nous tenons, c’est le but même de la pratique pour l’étudiant du Zen.
C’est le monde entrevu par de nombreux artistes et mystiques et par des personnes qui connaissent des expériences spirituelles personnelles, le monde de la conscience cosmique comme on l’appelle parfois.
J’ai lu il y a quelque temps le témoignage suivant du fameux critique d’art européen, Berenson ; »C’était un matin au début de l’été. Un brouillard d’argent miroitait et  frémissait dans les tilleuls. L’air était chargé de caresses. Je me souviens… que je grimpais sur une souche d’arbre et me sentis soudain immergé dans le Un. Je ne l’appelais pas par ce nom. Je n’avais aucun besoin de mots. Cela et moi nous étions un. » Dans ce monde, l’ego individuel s’efface. On se fond et on devient un avec le Grand Soi. Trop souvent, malheureusement, cette vision se fane avec le temps, est oubliée et sa profonde signification n’est pas comprise. Mais quand cette réalisation est complètement vécue, jamais plus on ne sent que la mort en tant d’individu signifie la fin de la vie. On a vécu depuis un passé sans fin et on vivra dans un futur sans fin. Les questions du ciel et de l’enfer, des péchés individuels et du salut individuel sont réglées une fois pour toutes. A ce moment même, on éprouve la Vie Eternelle – béatifique, lumineuse, pure. Cette expérience est le salut dans le Zen.

C’est ce monde dans lequel nous souhaitons pénétrer quand nous commençons notre étude du Zen. Les premiers koans donnés à l’étudiant du Zen –  le Mu de Joshu, le son d’une seule main de Hakuin, votre visage avant la naissance de vos mère et père du sixième patriarche – ces koans sont des supports et leur résolution nous mène à travers la barrière sans porte dans le Monde Absolu, le Royaume du Principe Absolu, le ri hokkai. Mais comme un premier satori n’est souvent qu’un premier aperçu de ce monde, en avoir simplement franchi le seuil si l’on peut dire, l’étudiant du Zen doit travailler sur de nombreux koans de sorte à ce que ce monde devienne pour lui une réalité qui ne disparaisse plus.

Mais nous vivons et fonctionnons dans le monde de tous les jours, le monde des phénomènes, le monde de la relativité, des choses séparées. Le Zen en est bien conscient. L’étape suivante est de nous amener à la réalisation que le noumène et les phénomènes, l’Absolu et le relatif, ne sont que deux aspects de la Réalité. Par conséquent, quand l’étudiant du Zen a réalisé de façon approfondie le ri hokkai, le monde en tant que Royaume de l’Absolu, il lui est demandé, tout en restant dans l’Absolu, de regarder à nouveau le monde relatif, phénoménal, qu’il croyait auparavant être le seul monde.

Riji muge hokkai

Ceci, cette troisième façon de considérer l’Univers est connue comme la réalisation de l’Univers en tant riji muge hokkai, c’est-à-dire le monde dans lequel l’Absolu et le particulier, le nouménal et le phénoménal, le Principe et le Manifesté sont réalisés comme étant complètement harmonisés et unifiés. Le particulier, le relatif, le phénoménal, le manifesté ne sont que l’aspect sous lequel nous percevons le noumène, l’Absolu, le Principe. Les mots riji muge hokkai  traduits littéralement signifient : ri « Principe », ji « choses », mu « sans », ge « obstacles » ou « obstruction ». C’est-à-dire, l’Absolu et le relatif s’interpénètrent totalement sans aucun obstacle ou obstruction. Ou pour utiliser un autre terme, ils sont complètement unis. En réalité, ils sont une seule et même chose.

Quand nous atteignons cette réalisation, nous en venons à connaitre toute chose du monde qui nous entoure, chaque arbre, chaque rocher, chaque étoile, chaque parcelle de poussière ou même de saleté, chaque insecte, chaque animal, chaque personne, inclus nous mêmes, tels qu’ils sont, comme étant une manifestation de l’Absolu, et tous leurs actes comme étant le fonctionnement de l’Absolu. Toute chose existante, sensible ou non sensible, est sacrée par essence. De cette réalisation nait la certitude que toute chose et chacun, quel que soit son état, et son degré d’abjection, est intrinsèquement un Bouddha, est destiné au salut et finira par réaliser la Bouddhéité.

Jiji muge hokkai

Mais il y a encore une réalisation plus profonde à atteindre. Ceci est connu comme la réalisation de jiji muge hokkai, la réalisation du royaume de l’interpénétration complètement harmonieuse et sans obstacles et de l’interconvertibilité de toute chose en une autre. Ji, nous l’avons vu, signifie « chose », donc jiji signifie « choses et choses », muge signifie « sans obstacles, sans obstruction ». Ainsi le jiji muge hokkai est le royaume dans lequel toutes choses, que nous en sommes déjà venus à réaliser comme l’Absolu manifesté, forment ensemble un tout complet et total par une pénétration harmonieuse et sans obstruction, par l’interconvertibilité et l’identification de toute chose avec les autres. La réalisation de jiji muge hokkai est la réalisation que toutes les choses dans l’Univers sont constamment et continuellement, librement et harmonieusement, en train de s’interpénétrer et de se convertir les unes dans les autres, c’est la réalisation de l’Univers comme l’expression du jeu éternel s’auto créant de l’Absolu. Expérimenté ainsi, l’Univers est vu comme étant Un dans l’espace et le temps, ou plutôt, comme étant sans temps ni espace.

Quand mon enseignant me parlait de cela, il disait : « Maintenant pensez à vous-même. Vous pensez que vous êtes une individualité séparée et indépendante, mais vous ne l’êtes pas. Sans vos mère et père vous ne seriez pas. Sans leurs mères et pères, eux-mêmes n’auraient pas existé et vous ne seriez pas là. Et sans leurs propres mères et pères, etc. ainsi, nous pouvons remonter sans fin jusqu’à l’origine de la race humaine et avant cela et avant cela. Vous, à cet instant, êtes le sommet d’un grand  triangle formé de toutes ces vies individuelles qui vous ont précédé. Elles existent en vous aujourd’hui. Elles vivent en vous aujourd’hui aussi réellement qu’elles vivaient individuellement dans ce que nous appelons le temps passé.

Mais, en plus,  vous vivez aujourd’hui grâce à toutes les individualités et existences dans le monde en ce moment – votre corps est alimenté par la nourriture cultivée et transformée par d’innombrables personnes à travers le monde actuel, votre corps est habillé de vêtements produits par d’innombrables personnes à travers le monde actuel, vos activités sont conditionnées par les activités d’innombrables personnes à travers le monde actuel. De façon similaire, les corps, les actions, les pensées de tous vos ancêtres qui forment le grand triangle dont vous êtes le présent sommet, ont été à leur tour dépendant de et conditionnés par les innombrables personnes existant dans le monde à l’époque où ils ont individuellement vécu. Ainsi, si nous considérons que tout le temps passé est concentré en vous à cet instant, nous devons aussi considérer que tout l’espace passé est aussi concentré en vous à cet instant. Par conséquent, vous, et tout autre être dans le monde, vous  vous trouvez  en réalité au sommet d’un grand cône plutôt que d’un triangle.

Mais ce n’est pas tout. De vous viendront vos enfants et les enfants de vos enfants ; de vos actions, viendront les résultats de vos actions et les résultats de ces résultats ; et de vos pensées viendront les pensées futures et les pensées résultant de ces pensées, à l’infini ; vous portez en vous la graine de laquelle naitra le futur. Tout comme vous êtes à ce moment l’entièreté du temps passé, de même, vous êtes aussi l’entièreté du temps futur. Tout comme vous, en ce moment, représentez la concentration de tout l’espace passé, de même, vous représentez la concentration de l’espace futur. Et ceci est vrai pour chaque être sensible ou non sensible dans l’Univers. En vous, et en chacun d’eux en ce moment, se trouvent la totalité de l’espace et du temps. En d’autres termes, cet instant est tout.

Le Kegon et le Zen ont leurs propres symboles pour illustrer ce jiji muge hokkai. Dans le Kegon, le symbole utilisé est connu comme le filet d’Indra. Il est décrit comme un grand filet s’étendant à travers tout l’Univers, verticalement pour représenter le temps, horizontalement pour représenter l’espace. À chaque point où les fils du filet se croisent se trouve une perle de cristal, le symbole d’une existence individuelle. Chaque perle de cristal reflète sur sa surface brillante non seulement toutes les autres perles du filet, mais aussi les reflets de toutes les perles sur toutes les autres perles – d’innombrables reflets sans fin des unes dans les autres.

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Le filet d’Indra

Pour le Zen, quand Shakyamuni montra l’unique fleur de lotus devant l’assemblée, il montra le jiji muge hokkai, il manifesta la totalité de l’Univers dans le temps et l’espace, il illustra la complète et harmonieuse interpénétration de toutes choses les unes dans les autres, il exposa son enseignement total dans ses moindres détails et démontra son principe le plus profond et mystérieux, que chaque existence individuelle est la totalité de la Vie, sans commencement, sans fin, se créant elle-même, Vie Infinie.

C’est ce que nous sommes. C’est ce que vous êtes, c’est ce que je suis, c’est ce que chaque chose dans l’Univers est – la Vie sans commencement, sans fin, la Vie éternelle, infinie, sans limites. Ceci est ce que nous devons réaliser. Et la pratique du Zen nous mène pas à pas vers cette réalisation. C’est le but du Zen, c’est le véritable satori.

Quand nous entrons pour la première fois dans le grand et merveilleux monde du Dharmadhatu, nous sommes comme des bébés qui ouvrons les yeux pour la première fois dans le monde où ils vivent. Au début, ils peuvent à peine distinguer quelque chose, mais petit à petit, leurs yeux distinguent la forme du sein de leur mère, le lit, la chambre, les jouets. Ainsi quand, avec notre premier éveil, nous poussons la porte et entrons dans le monde de l’Absolu, nous ne pouvons distinguer grand chose au début. Mais peu à peu, avec notre oeil du Dharma, comme on l’appelle dans le Zen, nous en venons à voir davantage et plus clairement. C’est pourquoi un premier satori n’est pas suffisant, c’est pourquoi l’étude du Zen doit se poursuivre encore et encore. Et bien que notre étude formelle du Zen puisse atteindre sa conclusion, la réelle étude du Zen ne finit jamais. Car l’étude du Zen est la réalisation toujours poursuivie et approfondie de cette Vie Éternelle se renouvelant d’elle-même.

En réalité, le Zen va un pas plus loin que la réalisation de la quatrième vue du Kegon. La dernière étape du Zen est ce qu’on peut appeler « le retour au naturel ». Bien que nous puissions avoir réalisé le jiji muge hokkai, nous devons à présent démontrer notre réalisation dans la pratique de notre vie quotidienne, quelle qu’elle soit. Si nous devons laver des assiettes, nous lavons des assiettes ; si nous devons être le président d’un pays, nous sommes le président d’un pays ; si nous devons enseigner, nous enseignons. Mais, alors que nous lavons les assiettes, ou que nous agissons en tant que président, ou que nous enseignons, nous savons que cet acte est un acte sacré, un acte indispensable à l’Univers dans sa totalité ; qu’il soit fait et fait quand et comme il doit l’être dépend le futur entier de toutes les existences. Alors, comme notre réalisation s’approfondit toujours plus, quand nous l’avons pour ainsi dire complètement digérée et assimilée, nous n’avons plus besoin de penser aux implications philosophiques et religieuses de nos activités. Naturellement et spontanément, nous répondons dans le présent.

Extrait de Zen Pioneer Ruth Fuller Sasaki  – » Zen, a religion » – Traduction Bouddhisme au féminin

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