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Sogyal Rinpoche ou les dérives du bouddhisme tibétain

Cet article est un complément au thème du n° 25 portant sur la nécessité de la discrimination. Ce thème avait été choisi à la suite de la déclaration début 2016 de Olivier Raurich, ancien directeur de Rigpa France au magazine Marianne, mettant en accusation le comportement de son maitre Sogyal rinpoche.

D’aucuns pouvaient penser qu’il s’agissait d’un problème personnel entre lui et son maitre, mais début juillet 2017, plusieurs autres proches et responsables de l’organisation  Rigpa ont confirmé les dires d’Olivier Raurich.

Vu l’importance des conséquences qui vont affecter la communauté Rigpa (130 centres et groupes dans 41 pays), nous avons pensé utile d’analyser l’événement dans un texte additionnel ci-dessous :

Rappel des faits :

Ci-dessous des extraits du communiqué publié le 20 juillet 2017 par Lion’s Roar

Une lettre en date du 14 juillet est adressée publiquement sur internet à Sogyal rinpoche, signée par des responsables et anciens membres de Rigpa, le réseau international de centres et de groupes fondés par Sogyal rinpoche.

La lettre commence par :« En tant qu’étudiants engagés et dévoués depuis longtemps, nous nous sentons obligés de partager nos profondes préoccupations au sujet de vos comportements violents et abusifs»,

« Celles et eux d’entre nous qui vous écrivent aujourd’hui ont une expérience directe de vos comportements abusifs, ainsi que des efforts massifs fournis pour ne pas permettre à d’autres de les connaître. Nos préoccupations sont d’autant plus grandes en raison de l’organisation que vous avez créée autour de vous en vue de maintenir le secret absolu sur vos actions, en complet contraste avec vos discours d’ouverture et de transparence adressés à la Sangha. Notre souhait est de briser ce voile de secret et de tromperie. Nous ne pouvons plus rester silencieux.« 

La lettre de douze pages traite ensuite, en détail, de quatre domaines de comportement présumés de Sogyal rinpoche: abus physiques et psychologiques d’étudiants, abus sexuels d’étudiants, style de vie « somptueux » et enfin le dommage spirituel que ses actions ont « entrainé dans notre appréciation de la pratique Du Dharma. »

Les allégations sont nombreuses et présentées en détails, alléguant, par exemple, que :

« Vos violences physiques – qui constituent un crime en vertu des lois des lieux où vous avez commis ces actes – ont laissé à des moines, des nonnes et des étudiant.e.s laïques des blessures sanglantes et des cicatrices permanentes. »

« Il y a des centaines d’exemples d’incidents triviaux qui vous ont mis en colère et votre réponse a été de nous frapper violemment [. . .] Vos abus émotionnels et psychologiques ont été peut-être plus dommageables que les cicatrices physiques que vous nous avez laissées. »

«Vous utilisez votre rôle en tant qu’enseignant pour accéder à des jeunes femmes et les contraindre, les intimider et les manipuler afin d’en obtenir des faveurs sexuelles. Les controverses en cours sur vos abus sexuels que nous pouvons trouver sur Internet ne sont qu’une petite fenêtre dans vos décennies de ce comportement. »

« Une grande partie de l’argent utilisé pour financer vos appétits luxueux provient des dons de vos étudiants qui croient que leur offre est utilisée pour approfondir la sagesse et la compassion dans le monde. »

Après sa liste de griefs, la lettre se termine,

« Notre souhait sincère est que vous cherchiez les conseils du Dalaï-lama, d’autres lamas dignes de confiance ou de toute personne qui puisse vous aider à vous ramener sur le vrai chemin du Dharma. »

Tous les signataires ont été étudiants de Sogyal Rinpoche depuis au moins quinze ans. Cinq des signataires sont des responsables actuels ou antérieurs de la communauté Rigpa (certains travaillent directement pour Sogyal Rinpoche) et deux sont classés comme monastiques. Lion’s Roar a contacté l’un des co-auteurs, Matteo Pistono, disciple durant 19 ans de Sogyal Rinpoche et ancien membre du conseil américain de Rigpa, qui a confirmé l’authenticité de la lettre.

voir la lettre complète letter dated July 14, 2017

Le détail des faits qui sont reprochés à Sogyal rinpoche est accablant.

Comment en est-on arrivé là ?

Comment est-il possible qu’un enseignant tibétain aussi célèbre et adulé se conduise de cette façon ?

Est-ce vraiment une surprise ?

La lettre est-elle une surprise ? en France, comme nous l’avons dit au début de ce texte,  elle fait suite à la déclaration de Olivier Raurich en février 2016 au magazine  Marianne.

En réalité, les premières poursuites identifiées remontent à 1993. En 2011, Marion Dapsance publie chez Max Milo Les dévots du bouddhisme, livre édifiant qui fait la somme de ses longues années d’enquête chez Sogyal rinpoche qui est malheureusement présenté comme représentant non seulement tout le bouddhisme tibétain, mais encore, comme le suggère le titre, le bouddhisme en général en France.

On trouve encore sur internet des récits directs de victimes de Sogyal rinpoche, détaillés en particulier  dans le blog : Behind the tangkas, et aussi une interview d’une femme dans le nouvel obs.

Comment l’entourage a-t-il pu couvrir les agissement de Sogyal rinpoche pendant tant d’années, un comportement qui montre sans fard l’abime entre ses discours et sa supposée pratique ?

Comment est-il possible qu’un homme nourri et baigné des enseignements spirituels dès l’enfance puisse se conduire de cette façon ? Comment peut-il transmettre des enseignements du Bouddha et agir de façon aussi violente, obsessionnelle, compulsive, et même caractérielle pour reprendre le terme d’Olivier Raurich?

Cette duplicité dans le comportement est-elle la marque d’un profond déséquilibre psychologique ?

Ce qui ressort clairement, c’est le mépris dans lequel il tient à la fois les femmes et les occidentaux en général.

Quel est son parcours réel ?

Quel est son parcours ? comment a-t-il pu être regardé comme un maitre, ce qu’à l’évidence il n’est pas ?

Il est difficile de connaitre véritablement ce qu’il a suivi comme entrainement monastique,  l’article le concernant sur wikipedia ayant été rédigé par l’organisation Rigpa.

Il est supposé appartenir à la tradition nyingma qui n’est pas monastique. En portant une robe de lama, il a entretenu la confusion sur une supposée appartenance religieuse.

Il serait un tulku, mais rien n’est plus facile que de trouver un maitre mort et de décider que telle ou telle personne en est le tulku.

Les études universitaires à Cambridge et à Delhi qui lui sont prêtées ne cadrent pas avec ce que la journaliste Mary Finningan (et d’autres) a écrit de lui : “Quand Sogyal vivait à Londres, il était évident qu’il savait à peine lire et écrire. Il ne lit jamais rien excepté des bandes dessinées et passe son temps libre à regarder la télévision. »

Comme il a appris l’anglais dans une école catholique de Kalimpong, il deviendra traducteur de lamas éminents, ce qui lui donnera la possibilité d’entendre et de retenir – au moins intellectuellement – les enseignements qui lui permettront bientôt de briller en les répétant lui-même.

Il fait preuve sans aucun doute d’un certain charisme et montre un talent d’orateur pour exposer des vérités spirituelles qu’il ne met pas en pratique.

Il devient véritablement célèbre avec « Le livre tibétain de la vie et et la mort » dont il ne peut, vu son niveau d’études avéré, être l’auteur.

Olivier Raurich déclare à ce propos : « le Livre tibétain de la vie et de la mort a été rédigé par Patrick Gaffney, un érudit anglais brillant et modeste, un homme que j’admire beaucoup, à partir d’enseignements de Sogyal rinpoché et d’autres maîtres. C’est devenu un best-seller international, et Sogyal rinpoché, une vedette internationale du bouddhisme. »

voir encore à ce sujet  The book that made a million

Les dérives du bouddhisme tibétain

Le comportement de Sogyal rinpoche n’aurait pas été possible de cette façon ailleurs que dans le bouddhisme tibétain.

C’est en premier lieu, le culte du gourou, l’obéissance absolue attendue des disciples, et pratiquée dans les monastères  qui a permis une dérive de cette ampleur et de cette durée.

En ce qui concerne les femmes, dans les enseignements délivrés aux jeunes garçons tibétains, le message est très clair : elles sont impures, dangereuses, inférieures  par naissance comme l’indique le mot femme en tibétain, c’est leur « karma » (sous entendu leur faute) si elles sont femmes et le mieux qu’elles puissent espérer c’est de renaitre en homme.

Les Tibétains nourrissent en outre l’idée que les Occidenta.les.ux sont des barbares incapables de comprendre et de mettre en pratique les enseignements tellement subtils et avancés de leur dharma.

L’Occident exerce en Asie une fascination qui va de pair avec une forme de mépris. Sogyal a forcément subi cette influence. Il a repris à son compte la culture du mépris et de l’auto-promotion.

L’un des comportements qui lui a été reproché est de s’auto encenser sans aucune humilité. On retrouve ici, mais à titre personnel, le principe d’auto promotion du bouddhisme tibétain. En effet, on trouve régulièrement l’affirmation que celui-ci est supérieur à tous les autres bouddhismes.

Le Théravada (appelé ‘hinayana’ petit véhicule) est regardé comme une forme inférieure du Bouddhisme, le Mahayana (zen chinois et japonais) est certes préférable, mais encore bien inférieur. Ce dogme est assimilé par les disciples occidentaux qui éprouvent à l’égard des autres formes du bouddhisme un sentiment de supériorité – qui ne résiste pas à la réalité : il y a des maitres dans toutes les traditions et des enseignants non éveillés dans toutes les traditions !!

Dans les années 70, les Occidenta.les.ux qui se sont rendus en Inde ont rencontrés des maitres exilés, ont été impressionnés et sont revenus en tissant toute une aura de légende autour d’eux. Sogyal savait parler, il portait une robe monastique, les Occidenta.le.ux n’étaient pas en mesure de discerner si tel ou tel enseignant avait  connu un éveil spirituel, ils prennent alors comme une évidence que quiconque sait exposer brillamment les enseignements en a une connaissance et une pratique directe. Sogyal se voit donc accueilli et vénéré comme un maitre ; c’est sans doute dès cette époque qu’il se donne le titre de rinpoche (le précieux) titre que ses disciples lui ont refusé dans la lettre ouverte du 14 juillet dernier.

Au fur et à mesure que sa célébrité augmente, il va demander de plus en plus à ce que l’on se concentre exclusivement sur lui comme le détenteur de la connaissance et des bienfaits de la lignée. Il se voit désormais comme un « maitre tantrique » qui peut tout exiger de ses disciples et n’a de comptes à rendre à personne.

Comme le rappelle Stephen Batchelor dans une interview :  In the name of Enlightenment, le bouddhisme tibétain est le seul a avoir dans ses enseignements une légitimation de relations sexuelles entre le gourou et la disciple, ce qui bien évidemment, est la porte ouverte à tous les dérapages. (voir les dérives bien connues de Chogyam Trungpa, et le livre sur lui rédigé par sa femme)

En ce qui concerne Sogyal rinpoche, contrairement à Chogyam Trungpa, ses débordements sont aussi soigneusement dissimulés que possible et, ce qui rend son comportement particulièrement inacceptable, s’accompagnent en plus de violences psychologiques et physiques. Le pire, comme le déclarent ses disciples dans cette lettre du 14 juillet dernier, c’est le mépris, la cruauté et la violence dont il fait preuve à l’égard à la fois de ses proches disciples et des femmes qui se dévouent pour lui.

Pourquoi les disciples ont-ils mis si longtemps à réagir ?

Sogyal a joué sur différents tableaux :

– Le fait que le maitre tantrique est supposé pouvoir tout exiger de son disciple qui doit tout accepter s’il veut atteindre l’éveil, (l’exemple type étant les mauvais traitements infligés à Milarepa par son maître Marpa pour purifier son « mauvais karma »),

– La légende de la « folle sagesse », comme nous l’avons déjà dit ailleurs, le maitre est supposé pouvoir se conduire d’une façon que je juge insensée,mais c’est parce que je ne suis pas assez éveillé.e pour la comprendre. C’est encore ce genre de justifications qu’on trouve sur internet concernant Chogyam Trungpa,

– Le fait d’être proche du roi, de faire partie de sa cour, de son entourage intime flatte l’ego,

– la pression du groupe,

– les menaces directes ou indirectes de la part de Sogyal attestées par plusieurs personnes,

– sans oublier enfin que l’entourage proche a reçu et reçoit une part de la manne financière qui coule de Rigpa. Les postes de responsabilités se sont multipliés au cours de l’expansion de Rigpa, des disciples proches se seraient vus privés de certains avantages si le château de cartes s’écroulait.

Certains disciples ont fini par craquer, d’autant que le comportement de Sogyal rinpoche se dégradait de plus en plus en public. Ainsi, à l’été 2016, il donne un coup de poing dans l’estomac à une nonne devant plus de mille personnes.

Après publication de la lettre d’accusation, des disciples australiens ont exprimé dans un blog leur désarroi devant le fait que Sogyal a décidé « d’entrer dans une période de retraite et de réflexion » sans s’excuser pour les dommages causés depuis des décennies à des chercheur.se.s sincères qui se sont fourvoyés sur leur chemin spirituel à cause de lui.

Certains ont exprimé l’espoir qu’il va se réformer et se comporter différemment, ce qui paraît totalement impossible puisque cet homme n’a jamais été un maitre, qu’il a construit un personnage complètement faux. Aussi, espérer qu’il puisse s’amender reviendrait à dire qu’il puisse miraculeusement effacer des dizaines d’années de comportement abusif et mensonger.

Il n’y a pas de doute que, parmi les personnes qui se sont investies totalement dans leur relation avec Sogyal, certaines ne vont tout simplement pas pouvoir accepter de regarder en face la réalité : qu’elles ont été trompées depuis des décennies par un faux maitre.

Les dégâts de ces révélations sur la communauté Rigpa seront dramatiques, mais le mensonge était encore pire.

Cela ne peut qu’affecter négativement l’image du bouddhisme tibétain et du bouddhisme en général aux yeux du public et des médias qui simplifient toujours à l’extrême et, surtout en France, font un amalgame simpliste entre tous les courants bouddhistes.

L’enseignement du Bouddha, c’est avant tout ne rien croire, expérimenter par soi-même :
“Ne croyez pas sur la foi des traditions quoiqu’elles soient en honneur depuis de nombreuses générations et en beaucoup d’endroits ; ne croyez pas une chose parce que beaucoup en parlent ;
ne croyez pas sur la foi des sages des temps passés ;
ne croyez pas ce que vous vous êtes imaginé, pensant qu’un dieu vous l’a inspiré.
Ne croyez rien sur la seule autorité de vos maîtres ou des prêtres.
Après examen, croyez ce que vous-même aurez expérimenté et reconnu raisonnable, qui sera conforme à votre bien et à celui des autres.” – Kalama Sutra

Souhaitons aux étudiant.e.s des 130 centres ou groupes du réseau Rigpa de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, de regarder avec plus de lucidité certaines assertions du bouddhisme tibétain, et de chercher, dans cette même école ou dans d’autres écoles bouddhistes, des enseignant.e.s avec de réelles réalisations – après avoir appris, dans la douleur, comme Oliver Raurich et comme les signataires de cette lettre, la nécessité et l’importance de la discrimination.

Aout 2017

After allegations, Sogyal Rinpoche retires from Rigpa

Since discussion of the allegations became public, a number of comments and commentaries (some explicitly in response to the Sogyal/Rigpa situation) have been produced by other Buddhist teachers:

See also these Lion’s Roar pieces on confronting abuse in spiritual communities:

Les lunettes de la discrimination

Nous avons voulu aborder le thème de la discrimination non seulement en raison des scandales qui agitent le monde politique, mais aussi de ceux qui affectent le monde bouddhiste  qui, lui non plus, n’est pas épargné, en particulier ces derniers temps, par une tourmente qui a secoué le  bouddhiste tibétain en France depuis l’année dernière.

Quand le responsable, porte parole et traducteur d’une des figures les plus médiatisées du bouddhisme tibétain quitte celui qui a été un guide pour lui pendant plus de trente ans en dénonçant avec force son comportement, on devine combien il y a dû y avoir de souffrance, d’amertume et de désillusion avant d’en arriver à pareille extrémité. Est-il possible de brûler ainsi ce qu’on a vénéré ? surtout quand il s’agit de quelqu’un ayant fait des études à un niveau très élevé. Comment est-ce possible qu’il ait été abusé pendant si longtemps ?

Peut-être y avait-il au départ beaucoup de candeur, mais n’est-ce pas ainsi que débute un chemin ? Quand on découvre la sagesse supra mondaine du Bouddha, on est ébloui, on a découvert un monde où règnent des valeurs de pureté, de compassion, d’intégrité morale, etc… On regarde les personnes qui nous ont apporté ce trésor inestimable avec des yeux émerveillés. On va même jusqu’à croire que seule cette sagesse a de la valeur, que l’enseignant est parfait et que tout ce qui tombe de sa bouche est « parole d’Évangile ». C’est d’autant plus facile quand cette conviction est partagée par tout un groupe et que s’y ajoute le poids d’un succès médiatique.

C’est pratiquement inévitable, c’est le stade de l’enthousiasme du débutant, puis, le temps passant, peu à peu, on découvre que les personnes pratiquant le bouddhisme ne sont pas forcément éveillées, qu’elles sont encore très imparfaites, et même peut-être, à peine ose-t-on se le dire intérieurement, que l’enseignant lui-même n’est pas parfait.
Va-t-on se voiler la face et ignorer la réalité plutôt que perdre ses illusions ? va-t-on « jeter le bébé avec l’eau du bain » et rejeter la sagesse du Bouddha avec ceux qui la véhiculent ? Ou bien allons-nous séparer la sagesse du Bouddha de ceux qui portent son message ?

Dans le bouddhisme, le but est l’éveil, celui du Bouddha, l’être insurpassé. Il a montré le chemin à ses disciples, et certain.e.s, pas tou.te.s, ont atteint cet éveil. La tradition a retenu et transmis le nom de certains de ces êtres pleinement éveillés parce que cela a toujours représenté un aboutissement rare et significatif par rapport à l’ensemble des pratiquant.e.s.

Entre le début d’un éveil et l’éveil d’un Bouddha, il y a toute une panoplie d’expériences possibles. À ce sujet, Jetsunma Tenzin Palmo dit clairement qu’il ne suffit pas d’avoir cette expérience une fois, mais qu’il faut la vivre en permanence pour être totalement éveillé.

Parmi celles et ceux qui enseignent, certain.e.s n’ont même pas eu cette première expérience d’éveil, ils/elles transmettent une sagesse qu’ils/elles s’efforcent avec honnêteté de vivre, mais ils/elles sont faillibles et humains et peuvent très bien avoir des comportements qui ne sont pas en accord avec ce qu’ils/elles disent.

Si l’on regarde l’histoire du bouddhisme depuis les origines, il est clair qu’il y a toujours eu des conflits, des luttes pour le pouvoir, et cela, du temps même du Bouddha, qui se plaignait des disputes entre moines (pour aller au delà des légendes, voir l’ouvrage très documenté : Le Bouddha historique de Hans-Wolgang Schumann), sans oublier les tentatives d’assassinat du Bouddha lui-même.

En Asie, le bouddhisme s’est institutionnalisé, comme le christianisme en Europe, et on y retrouve les mêmes dérives, la corruption, les luttes intestines, et des abus sexuels.

Dans le Théravada

Dans le Théravada, en Thaïlande, exception faite des moines de la forêt qui restent vertueux, les moines sont souvent impliqués dans des scandales financiers aussi bien que sexuels, bien loin du Dharma qu’ils sont supposés incarner.

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moines dans un jet privé

Dans le Zen

En parlant du Zen au Japon, Aoyama Roshi déclare : « Au fil des ans, l’énergie originelle des religions s’affaiblit. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux fidèles ne voient plus que le mauvais visage des grandes Traditions, et qu’ils le déplorent. »(…/) Beaucoup [de moines] n’ont recours au bouddhisme que pour satisfaire leurs propres fins. Peu de moines vivent vraiment le bouddhisme. Alors, comment le grand public pourrait-il comprendre ce que sont vraiment les enseignements du Bouddha ? Certains moines doivent comprendre qu’en détruisant le bouddhisme authentique ils se détruisent eux-mêmes. »

Il y a dans le monde du zen, l’idée du moine éveillé passé au delà des conventions sociales, il peut ainsi fréquenter « les ivrognes et les prostituées ». C’est très louable à condition qu’il soit véritablement éveillé, ce qui le met à l’abri de toute dérive, mais il peut, ainsi que ses disciples, se faire des illusions. Aux Etats Unis, dans les années 70, des scandales à répétition ont ébranlé le monde du zen, l’alcool, l’argent, le pouvoir et le sexe étant toujours les ingrédients habituels.

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Dans le bouddhisme tibétain

La licence concernant le sexe et l’alcool que l’on peut trouver aussi dans le bouddhisme tibétain est très séduisante pour des Occidentaux, – particulièrement des hommes naturellement – et a contribué à son succès. Notre société permissive a récupéré le message : surtout ne pas se restreindre en quoi que ce soit, continuer à faire et à penser n’importe quoi puisqu’il s’agit d’aller « au delà du par delà » pour reprendre les termes de la Prajnaparamita.

Alexandra David Neel écrit à ce propos qu’il s’agit là d’une sagesse réservée à des yogis très avancés, que ce n’est pas du tout pour tout le monde, et que c’est tout à fait dangereux de mal comprendre ce genre d’enseignement. Dans le christianisme aussi, il y a eu des interprétations abusives du « aime et fais ce que tu veux ». Il y a toujours la tentation d’interpréter des textes de façon à ne se contraindre en rien.

Tous les bouddhismes ne pratiquent pas l’adoration du maitre, les dérives sont forcément plus à craindre là où l’adoration inconditionnelle est conseillée comme nécessaire.

Jetsunma Tenzin Palmo rappelle à ce propos que les pratiquant.e.s du bouddhisme tibétain ne sont pas des supporters d’un club de football (« mon lama est plus grand que le tien »…)

Le gourou yoga n’est pas d’origine bouddhiste, c’est une pratique issue de l’hindouisme où l’adoration du gourou est une voie en soi. Ce qui permet – et a permis – de nombreux abus aussi bien en Inde qu’en Occident où des gourous célèbres ont manipulé et exploité leurs disciples.

L’Occident a toujours été fasciné par les pratiques tantriques (hindoues ou tibétaines), qui utiliseraient l’énergie sexuelle pour atteindre l’éveil. La perspective de ne pas renoncer à la sexualité tout en devenant un.e. éveillé.e. est un rêve qui conduit parfois de nouvelles venues au bouddhisme tibétain dans le lit d’un lama occidental ou tibétain. Plus la femme est jeune et candide, plus c’est facile de la manipuler.

tantrisme
Il faut cependant ajouter que, dans toutes les voies religieuses, des femmes se jettent à la tête de moines ou de lamas, soit pour être « l’élue », qui sera reconnue comme « spéciale », soit pour tester leur pouvoir de séduction sur des hommes supposés avoir fait vœu d’abstinence.

Dans le bouddhisme tibétain, l’un des concepts mis en avant pour justifier des comportements inadéquats est celui de la « folle sagesse ». Je constate que mon gourou – supposé éveillé – fait des choses que je sais être inadéquates, mais je ne suis pas apte à juger ce qu’il fait, car c’est au delà de ma compréhension de petit être non éveillé, c’est ce qu’on me répète et qui est accepté aveuglément dans la communauté où je me trouve.

On cite toujours, pour illustrer la validité de cette attitude, les épreuves déroutantes que le maitre non conventionnel, Tilopa  fit subir à son disciple, Naropa, jusqu’à ce que celui-ci atteigne l’éveil. Mais justement, il y a eu un Tilopa et un Naropa, qui étaient des êtres d’exception avec un destin d’exception. Pour la grande majorité des enseignants et des pratiquant.e.s il est certainement plus prudent et plus sage de s’en tenir au comportement vertueux enseigné dans les préceptes.

Comme nous l’avons déjà dit ailleurs, il ne suffit pas d’être tibétain pour être éveillé, il ne suffit pas d’être un lama pour être éveillé, il ne suffit pas d’être un tulku pour être éveillé, il ne suffit pas d’être un rinpoche pour être éveillé, il ne suffit pas d’être médiatisé pour être éveillé…

Après ce tour d’horizon non exhaustif de l’imperfection, on serait tenté de rejeter toute religion, toute démarche spirituelle, en oubliant que nous vivons dans le samsara, c’est-à-dire le monde de la dualité, de l’imperfection, que les êtres humains sont faillibles, cela ne veut pas dire qu’ils se résument à des comportements néfastes.
Cela veut dire simplement qu’il est bon de regarder les manifestations humaines avec les lunettes de la discrimination, et qu’il ne faut pas confondre le précieux enseignement du Bouddha avec les êtres imparfaits qui le transmettent.

Soulignons d’ailleurs avec conviction que la majorité des enseignant.e.s et des pratiquant.e.s s’efforcent de vivre le Dharma avec toute leur sincérité.

En relation avec le thème de la discrimination, nous avons choisi de présenter Simone Weil en tant que femme remarquable ayant fait preuve tout au long de sa courte vie de la plus grande discrimination dans sa quête de la Vérité.

mise à jour juillet 2017 :

Après le départ en 2016 du porte parole français de Sogyal rinpoche, des disciples anglo saxons de ce même rinpoche lui ont adressé début juillet 2017 une lettre ouverte publiée dans Lion’s Roar  dénonçant un comportement aux antipodes de ce qu’on est en droit d’attendre d’un enseignant du Dharma. Toutes et tous sont des disciples de longue date, ayant occupé des postes de responsabilité pendant des années au sein de l’organisation Rigpa. Vu l’importance des conséquences qui vont se produire dans la communauté Rigpa (130 centres et groupes dans 41 pays), nous avons analysé l’événement dans un texte additionnel : Sogyal Rinpoche, ou les dérives du bouddhisme tibétain

 

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