Thème du numéro en cours

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Les lunettes de la discrimination

Nous avons voulu aborder le thème de la discrimination non seulement en raison des scandales qui agitent le monde politique, mais aussi de ceux qui affectent le monde bouddhiste  qui, lui non plus, n’est pas épargné, en particulier ces derniers temps, par une tourmente qui a secoué le  bouddhiste tibétain en France.

Quand le responsable, porte parole et traducteur d’une des figures les plus médiatisées du bouddhisme tibétain quitte celui qui a été un guide pour lui pendant plus de trente ans en dénonçant avec force son comportement, on devine combien il y a dû y avoir de souffrance, d’amertume et de désillusion avant d’en arriver à pareille extrémité. Est-il possible de brûler ainsi ce qu’on a vénéré ? surtout quand il s’agit de quelqu’un ayant fait des études à un niveau très élevé, comment est-il possible qu’il ait été abusé pendant si longtemps ?

Peut-être y avait-il au départ beaucoup de candeur, mais n’est-ce pas ainsi que débute un chemin ? Quand on découvre la sagesse supra mondaine du Bouddha, on est ébloui, on a découvert un monde où règnent des valeurs de pureté, de compassion, d’intégrité morale, etc… On regarde les personnes qui nous ont apporté ce trésor inestimable avec des yeux émerveillés. On va même jusqu’à croire que seule cette sagesse a de la valeur, que l’enseignant est parfait et que tout ce qui tombe de sa bouche est « parole d’Évangile ». C’est d’autant plus facile quand cette conviction est partagée par tout un groupe et que s’y ajoute le poids d’un succès médiatique.

C’est pratiquement inévitable, c’est le stade de l’enthousiasme du débutant, puis, le temps passant, peu à peu, on découvre que les personnes pratiquant le bouddhisme ne sont pas forcément éveillées, qu’elles sont encore très imparfaites, et même peut-être, à peine ose-t-on se le dire intérieurement, que l’enseignant lui-même n’est pas parfait.
Va-t-on se voiler la face et ignorer la réalité plutôt que perdre ses illusions ? va-t-on « jeter le bébé avec l’eau du bain » et rejeter la sagesse du Bouddha avec ceux qui la véhiculent ? Ou bien allons-nous séparer la sagesse du Bouddha de ceux qui portent son message ?

Dans le bouddhisme, le but est l’éveil, celui du Bouddha, l’être insurpassé. Il a montré le chemin à ses disciples, et certain.e.s, pas tou.te.s, ont atteint cet éveil. La tradition a retenu et transmis le nom de certains de ces êtres pleinement éveillés parce que cela a toujours représenté un aboutissement rare et significatif par rapport à l’ensemble des pratiquant.e.s.

Entre le début d’un éveil et l’éveil d’un Bouddha, il y a toute une panoplie d’expériences possibles. À ce sujet, Jetsunma Tenzin Palmo dit clairement qu’il ne suffit pas d’avoir cette expérience une fois, mais qu’il faut la vivre en permanence pour être totalement éveillé.

Parmi celles et ceux qui enseignent, certain.e.s n’ont même pas eu cette première expérience d’éveil, ils/elles transmettent une sagesse qu’ils/elles s’efforcent avec honnêteté de vivre, mais ils/elles sont faillibles et humains et peuvent très bien avoir des comportements qui ne sont pas en accord avec ce qu’ils/elles disent.

Si l’on regarde l’histoire du bouddhisme depuis les origines, il est clair qu’il y a toujours eu des conflits, des luttes pour le pouvoir, et cela, du temps même du Bouddha, qui se plaignait des disputes entre moines (pour aller au delà des légendes, voir l’ouvrage très documenté : Le Bouddha historique de Hans-Wolgang Schumann), sans oublier les tentatives d’assassinat du Bouddha lui-même.

En Asie, le bouddhisme s’est institutionnalisé, comme le christianisme en Europe, et on y retrouve les mêmes dérives, la corruption, les luttes intestines, et des abus sexuels.

Dans le Théravada, en Thaïlande, exception faite des moines de la forêt qui restent vertueux, les moines sont souvent impliqués dans des scandales financiers aussi bien que sexuels, bien loin du Dharma qu’ils sont supposés incarner.

Air-journal-moine-bouddhiste
moines dans un jet privé

En parlant du Zen au Japon, Aoyama Roshi déclare : « Au fil des ans, l’énergie originelle des religions s’affaiblit. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux fidèles ne voient plus que le mauvais visage des grandes Traditions, et qu’ils le déplorent. »(…/) Beaucoup [de moines] n’ont recours au bouddhisme que pour satisfaire leurs propres fins. Peu de moines vivent vraiment le bouddhisme. Alors, comment le grand public pourrait-il comprendre ce que sont vraiment les enseignements du Bouddha ? Certains moines doivent comprendre qu’en détruisant le bouddhisme authentique ils se détruisent eux-mêmes. »

Il y a dans le monde du zen, l’idée du moine éveillé passé au delà des conventions sociales, il peut ainsi fréquenter « les ivrognes et les prostituées ». C’est très louable à condition qu’il soit véritablement éveillé, ce qui le met à l’abri de toute dérive, mais il peut, ainsi que ses disciples, se faire des illusions. Aux Etats Unis, dans les années 70, des scandales à répétition ont ébranlé le monde du zen, l’alcool, l’argent, le pouvoir et le sexe étant toujours les ingrédients habituels.

moine-shakuhachiLa licence concernant le sexe et l’alcool que l’on peut trouver aussi dans le bouddhisme tibétain est très séduisante pour des Occidentaux, – particulièrement des hommes naturellement – et a contribué à son succès. Notre société permissive a récupéré le message : surtout ne pas se restreindre en quoi que ce soit, continuer à faire et à penser n’importe quoi puisqu’il s’agit d’aller « au delà du par delà » pour reprendre les termes de la Prajnaparamita.

Alexandra David Neel écrit à ce propos qu’il s’agit là d’une sagesse réservée à des yogis très avancés, que ce n’est pas du tout pour tout le monde, et que c’est tout à fait dangereux de mal comprendre ce genre d’enseignement. Dans le christianisme aussi, il y a eu des interprétations abusives du « aime et fais ce que tu veux ». Il y a toujours la tentation d’interpréter des textes de façon à ne se contraindre en rien.

Tous les bouddhismes ne pratiquent pas l’adoration du maitre, les dérives sont forcément plus à craindre là où l’adoration inconditionnelle est conseillée comme nécessaire. Jetsunma Tenzin Palmo rappelle à ce propos que les pratiquant.e.s du bouddhisme tibétain ne sont pas des supporters d’un club de football (« mon lama est plus grand que le tien »…)

L’Occident a toujours été fasciné par les pratiques tantriques (hindoues ou tibétaines), qui utiliseraient l’énergie sexuelle pour atteindre l’éveil. La perspective de ne pas renoncer à la sexualité tout en devenant un.e. éveillé.e. est un rêve qui conduit parfois de nouvelles venues au bouddhisme tibétain dans le lit d’un lama occidental ou tibétain. Plus la femme est jeune et candide, plus c’est facile de la manipuler.

tantrisme
Il faut cependant ajouter que, dans toutes les voies religieuses, des femmes se jettent à la tête de moines ou de lamas, soit pour être « l’élue », qui sera reconnue comme « spéciale », soit pour tester leur pouvoir de séduction sur des hommes supposés avoir fait vœu d’abstinence.

Dans le bouddhisme tibétain, l’un des concepts mis en avant pour justifier des comportements inadéquats est celui de la « folle sagesse ». Je constate que mon gourou – supposé éveillé – fait des choses que je sais être inadéquates, mais je ne suis pas apte à juger ce qu’il fait, car c’est au delà de ma compréhension de petit être non éveillé, c’est ce qu’on me répète et qui est accepté aveuglément dans la communauté où je me trouve.

On cite toujours, pour illustrer la validité de cette attitude, les épreuves déroutantes que le maitre non conventionnel, Tilopa  fit subir à son disciple, Naropa, jusqu’à ce que celui-ci atteigne l’éveil. Mais justement, il y a eu un Tilopa et un Naropa, qui étaient des êtres d’exception avec un destin d’exception. Pour la grande majorité des enseignants et des pratiquant.e.s il est certainement plus prudent et plus sage de s’en tenir au comportement vertueux enseigné dans les préceptes.

Après ce tour d’horizon non exhaustif de l’imperfection, on serait tenté de rejeter toute religion, toute démarche spirituelle, en oubliant que nous vivons dans le samsara, c’est-à-dire le monde de la dualité, de l’imperfection, que les êtres humains sont faillibles, cela ne veut pas dire qu’ils se résument à des comportements néfastes.
Cela veut dire simplement qu’il est bon de regarder les manifestations humaines avec les lunettes de la discrimination, et qu’il ne faut pas confondre le précieux enseignement du Bouddha avec les êtres imparfaits qui le transmettent. Soulignons d’ailleurs avec conviction que la majorité des enseignant.e.s et des pratiquant.e.s s’efforcent de vivre le Dharma avec toute leur sincérité.

 

En relation avec le thème de la discrimination, nous avons choisi de présenter Simone Weil en tant que femme remarquable ayant fait preuve tout au long de sa courte vie de la plus grande discrimination dans sa quête de la Vérité.

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