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Anne Morgan, la milliardaire au grand coeur

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A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes du 8 mars 2018, France 5 a diffusé plusieurs documentaires sur des femmes qui ont joué un rôle important durant les deux dernières guerres, parmi elles, Anne Morgan, femme tout à fait remarquable que nous présentons ici :

Fille du banquier J.P. Morgan, Anne Morgan n’avait pas froid aux yeux. De 1917 à 1924, cette jeune femme fortunée se dévoua corps et âmes au service de la population civile dans une Picardie dévastée.

L’histoire d’Anne Morgan, née en 1873, commence dans la haute société new-yorkaise, au cours de la période dorée qui marqua le tournant du siècle. Fille d’un homme alors considéré comme l’un des plus riches du monde, John Pierpont Morgan, elle est élevée avec ses trois frères et sœurs dans une résidence luxueuse sur la Cinquième Avenue. C’est une vie protégée, dans un milieu conservateur, protestant, faite de culture et de voyages. Elle est éduquée par des précepteurs, à domicile, aux côtés d’autres jeunes filles de bonne famille.

Rapidement, Anne refuse la vie rangée qui l’attend. S’inspirant des questions sociales et politiques qui marquent l’époque, comme la condition ouvrière et la condition féminine, et puisant dans la tradition américaine de la philanthropie, elle retrousse ses manches. En 1902, Anne Morgan part à Chicago à la rencontre de Jane Addams, pionnière de l’action sociale et créatrice d’un centre d’aide aux démunis et aux immigrants géré exclusivement par des femmes, la Hull House. Puis Anne et ses proches amies entreprennent leurs propres projets. Aux côtés de la suffragette Daisy Harriman, elle participe à la création du Colony Club en 1903, un lieu dédié aux femmes copiant les cercles privés réservés aux hommes. Une aventure qui permettra à Anne de faire la connaissance d’Elizabeth Marbury, célèbre agent littéraire, et sa compagne, Elsie de Wolfe. C’est ici qu’elles mèneront leur réflexion sociale et politique, et prendront position.

A New York, elles militent en faveur des ouvrières de l’usine textile Triangle Shirtwaist Factory et mettent en place une cantine pour les ouvriers des chantiers navals de Brooklyn. Ces choix ne sont pas sans susciter la polémique. On leur reproche de ne pas avoir leur place dans les combats ouvriers. Anne souhaite œuvrer pour abolir la barrière entre les pauvres et les riches. C’est durant cette période qu’elle pose les bases de ce qui définira son action sociale et philanthropique en France.

Sensibiliser le public américain

En 1914, quand la Première Guerre mondiale éclate, Anne Morgan séjourne en France, à Versailles, en compagnie d’Elizabeth Marburry et Elsie de Wolfe. Comme l’élite américaine de cette époque, ces femmes sont francophiles, elles admirent la révolution française et se sentent attachées à la France, elles y voyagent beaucoup. Il leur paraît donc urgent de réagir, de s’impliquer, alors qu’au même moment, l’Etat américain est dans une posture isolationniste. Elles s’emploient donc à sensibiliser le grand public. Dès 1915, Anne Morgan crée avec son amie Isabel Lathrop l’American Fund for French Wounded (le fond américain pour les français blessés l’AFFW), qui deviendra plus tard le Comité américain pour les régions dévastées (CARD). Leur premier objectif est de lever des fonds pour livrer du matériel sanitaire aux hôpitaux français et des colis aux soldats blessés. En 1916, Anne et Isabel décident de se rendre à Verdun, sur le front, pour s’assurer que ces vivres sont bel et bien livrés.
Elles diront par la suite que c’est à ce moment qu’elles prennent conscience de toute l’horreur de cette guerre.

De retour aux Etats Unis, elle écrit dans un article  une profession de foi que l’on dirait d’un boddhisattva :
« Aucun être ne peut se dégager de sa responsabilité personnelle. Nous devons travailler ensemble pour aider nos soeurs outre Atlantique. Animées par l’empathie la plus profonde, nous devons exhaler ce qui est divin en nous, l’amour porte à tous les sacrifices, même celui de sa propre vie. »

Elle rencontre le médecin Anne Murray Dike, avec qui elle entreprend à partir de 1917 le deuxième volet de son action : l’aide aux populations civiles dans les villages de Picardie dévastés proches du front. Entre temps l’Amérique est entrée en guerre aux côtés des Alliés.

Les deux femmes recrutent des volontaires américaines aisées à qui elles demandent de parler français, de savoir conduire une voiture, d’entretenir et d’assumer les réparations de leurs véhicules,er de payer leur voyage et leur séjour (de six mois minimum) sur place dans une zone en guerre (au moins les 2 premières années). Dans les sept années qui suivent, 350 femmes volontaires se joindront à l’aventure. Ce seront des américaines, des anglaises et aussi des françaises.

Elles ne seront pas les seules à traverser l’Atlantique pour aider la France, à part le comité d’Anne Morgan, ce seront près de 25 000 américaines qui se porteront volontaires dans différents domaines humanitaires.

Anne Morgan va installer sa base d’action à dix kilomètres du front dans le château de Blérancourt, ou plutôt ce qu’il en reste : des ruines. Les soldats français construisent sept baraques de bois autour du château, où elles s’installent. Leur premier objectif est d’améliorer la situation sanitaire et d’aider les habitants à se nourrir. Puis leurs missions progressent en fonction des besoins et des aléas de la guerre. Elles organisent la livraison de matériel de cuisine, de sabots, de lapins et de vaches de Normandie, afin de relancer la production laitière. Elles aident également les familles à se reloger et organisent des ateliers de formation à la couture et à la menuiserie destinés aux adolescents.

Leur travail est interrompu par l’offensive allemande de 1918 qui les oblige à quitter brièvement Blérancourt. Dès le départ des Allemands, elles reprennent de plus belle et poursuivent leur action bien après la signature de l’armistice, en novembre. A ce stade, le CARD a aidé quelque 2 300 personnes à se reloger ou à vivre en autosuffisance. Il ne s’arrêtera pas là.

Après l’armistice, la Picardie est dans un état de dévastation inimaginable. L’une des volontaires écrit  à sa famille : on peut rouler en ligne droite pendant quinze heures et ne voir que des ruines. »

Les terres agricoles sont remplies d’obus et de grenades non éclatées qui continueront à faire ds victimes pendant des années. Les gens n’ont plus rien, tout manque, le CARD multiplie ses efforts, son action, les volontaires deviennent « marraines » d’un village et s’efforcent d’aider de mille manières.

Par un effort collectif surhumain et grâce à des volontaires venus les aider, la vie reprend ses droits. L’action du CARD se diversifie, hygiène infantile, formation d’infirmières, professionnalisation des femmes, création d’ateliers de matériel agricole.

En 1920, le comité met encore en place des bibliothèques « roulantes » et ambulantes, que l’on découvre dans le film d’archives Life in the Zone rouge.

« Une campagne de relations publiques avant l’heure »

Ce film s’inscrit dans une campagne de recherche de fonds auprès du public américain.Ces images donnent la mesure de l’énergie de ces volontaires américaines, œuvrant dans une cinquantaine de villages de Picardie. On les aperçoit en jupes et chemisiers, empoignant des porcs pour les faire monter dans une camionnette avant d’aller les distribuer dans l’Aisne. Voilà encore des images de Françaises jouant au basket, témoignant des activités sportives organisées par le CARD. La valeur de ce film illustre leurs efforts de communication. Elles ont tout bonnement lancé une campagne de relations publiques avant l’heure ! Car si Anne puise dans sa fortune personnelle pour aider la France, la famille Morgan ne la laisse pas gérer à sa guise l’héritage de son père, décédé en 1913. Vu l’ampleur de la tâche, les activités du comité doivent être financées par les dons, qu’elle sollicite de son réseau new-yorkais et via le Colony Club. Elle a l’idée d’une newsletter, régulièrement envoyée aux donateurs. Puis des images des zones dévastées se mettent à circuler.

« Les gens aux Etats-Unis semblent être plus sensibles aux photographies qu’à tout autre chose, puisque rien de ce qu’on leur raconte ne peut rendre le véritable tableau », écrit-elle en 1918. En quête de fonds, elle va jusqu’à participer à l’organisation d’un match de boxe entre Benny Leonard et Richie Mitchell au Madison Square Garden, levant quelque 80 000 dollars. Entre 1917 et 1924, elle aura ainsi récolté pour son action près de cinq millions de dollars.

Anne Morgan poursuit ainsi ses efforts jusqu’en 1923, date à laquelle elle amorce un retrait progressif du CARD, laissant les structures créées entre les mains d’associations et de mairies françaises. Il existe encore dans l’Aisne une association médico sociale qui porte son nom, et emploie 400 personnes. Tout au long de ces sept années, Anne Morgan et Anne Murray Dike auront aidé quelques 60 000 personnes.

En juillet 1924, Anne Morgan et Anne Murray Dike sont décorées de la Légion d’honneur.

De retour aux Etats-Unis, Anne Morgan n’oublie pas la France. A près de soixante-dix ans, elle réactive ses réseaux pendant la Deuxième Guerre mondiale, convainc l’ambassadeur allemand Otto Abetz d’épargner nombre de réfugiés français, organise des levées de fonds à New York et fait son possible pour acheminer des biens introuvables, comme des chaussures et du savon, dans les régions dévastées où œuvrent ses amies américaines. Elle revient en France en 1946, mais sa santé se détériore et il est temps pour elle de rentrer au pays, où elle meurt en 1952.

Sources : film documentaire 5 Anne Morgan, américaine sur le front et aussi france-amerique.com/fr/anne-morgan-an-american-heart

Extrait d’un documentaire sur France 3 en mai 2017: