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La Pleine Conscience à l’école – Pascale Dumont

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Quatre histoires d’enfants par Pascale Dumont ex-professeure des Écoles, maîtresse spécialisée pour les enfants en difficulté et disciple du Vénérable Thich Nhat Hanh.

L’histoire d’Anthony

Anthony était un garçon de 10 ans déjà très costaud. A cette époque, il avait déjà à son actif le racket d’un enfant qui avait dû quitter l’école et de très nombreuses bagarres. Il était impressionnant. Il passait la plupart de ses récréations dans un couloir face au bureau de la directrice. Ce n’était pas très légal mais on ne savait plus quoi en faire.

Ce vendredi là à 13h, je m’étais proposée d’accueillir un groupe de 6 garçons qui avaient perdu tous leurs points de comportement sur leur «permis» depuis les 15 derniers jours. Les plus terribles de l’école. J’étais sensée leur rappeler les règles de conduite, les sermonner, leur donner à faire quelques lignes d’écriture; n’importe quoi qui puisse «corriger» leur comportement!

Anthony est arrivé en retard. En ouvrant la porte, droit dans ses bottes, il a annoncé la couleur : « Moi, les maîtresses, j’en ai rien à foutre. Je n’obéis qu’à Dieu ! A mon père, et encore….. ». A suivi un discours où il était question d’Allah et de sa grandeur. Je suis restée scotchée. J’avais l’impression qu’une radio extrémiste diffusait ses émissions par sa bouche! Il n’avait que 10 ans. J’étais fascinée et j’ai juste écouté. A vrai dire, je ne savais pas quoi faire d’autre. Je n’avais aucune envie d’entrer dans un conflit idéologique frontal, alors j’ai respiré et j’ai écouté calmement, me demandant vaguement comment j’allais pouvoir me sortir de cette situation hors contrôle. Les autres enfants assistaient à la scène, aussi muets que moi.

Après un long moment d’écoute – et de solitude – , Anthony s’est soudain arrêté et a regardé les autres enfants. Il a déclaré se tournant vers ses camarades : «Bon, vous autres! Maintenant qu’elle m’a écouté, on va l’écouter!». Et il s’est assis parmi nous. Je ne cache pas le soulagement que j’ai ressenti à ce moment là…

J’ai alors proposé d’échanger sur leurs ressentis dans leur corps juste avant d’avoir envie de se bagarrer. Anthony, du haut de sa longue expérience, nous a expliqué : «Moi, ça commence dans le ventre. Après, ça monte, ça monte comme ça… et quand ça arrive dans ma tête, ça explose et je sais plus ce que je fais !».

D’autres se sont exprimés et j’ai proposé une méditation.

A ce moment là, Sofian est intervenu : « Moi je sais ! C’est trop bien!».

Je connaissais bien Sofian pour l’avoir rencontré de nombreuses fois dans le couloir à des heures où il était sensé être en classe. Il pestait contre sa maîtresse et contre toutes les injustices dont il se sentait la victime.

J’avais pris plusieurs fois une minute par ci par là avec lui. Je lui avais expliqué comment on pouvait se calmer en appuyant sur un endroit “magique” de sa main, avec le 4ème doigt. Je m’asseyais calmement à côté de lui une minute dans le couloir et je reprenais mon travail.

Sofian donc, visiblement satisfait de sa science méditative, a expliqué aux autres comment faire. Je l’ai laissé partager et je me suis mise en méditation. Le silence s’est installé et très rapidement, il s’est fait de plus en plus intense, écrasant les cris des enfants dans la cour. J’ai noté tout ça avec surprise et j’ai relevé au bout d’un long moment discrètement un oeil; j’ai vu des enfants calmes, le corps et l’esprit détendus et apaisés.

Peu à peu, ils ont rouvert les yeux et les commentaires ont fusé.

Anthony : «Trop bien! On peut le refaire la semaine prochaine??!».

Oups ! Ce n’était pas prévu. N’étaient-ils pas sensés ne pas avoir envie de revenir ?

Antoine : «Maîtresse, c’était le paradis!!».

Anthony m’a demandé dans les jours qui suivent de pouvoir renouveler l’expérience. Il en a parlé à sa maîtresse et l’on a convenu que de toute façon, étant privé de récréation et n’ayant aucune autre solution, je pouvais bien faire de la méditation avec lui deux fois par semaine pendant la récréation de l’après-midi, dans la bibliothèque libérée pour la circonstance.

Un jour, après la méditation, il m’a demandé si je pensais qu’il était fou. J’ai répondu que je ne voyais pas les choses comme ça. Je pensais qu’il y avait des gens qui souffraient plus ou moins; que des gens «pas fous du tout», ça s’appelait des sages et que je n’en connaissais pas beaucoup. Un ou deux, pas plus ! Ma réponse a eu l’air de le soulager.

Une autre fois, j’ai représenté son esprit sur une feuille de papier. L’ayant vu trop souvent rejeter la responsabilité de ses colères sur les autres, j’avais dans l’idée de lui faire comprendre que sa colère était déjà en lui. J’avais dessiné un cercle divisé en deux par une ligne. La moitié supérieure du cercle représentait sa conscience habituelle et la moitié inférieure représentait son inconscient où figuraient ses «graines de colères». Je lui ai expliqué ensuite comment, dans certaines circonstances qui déclenchaient sa colère- dans la cour, avec les autres enfants par exemple – ses graines, normalement “cachées” étaient arrosées et grandissaient, grandissaient… Avant la fin de mon explication, il m’a arraché le crayon des mains et a dessiné un énorme gribouillis dans sa conscience habituelle pour bien me signifier ce que cette graine devenait, une fois remontée à la surface!

Une autre fois encore, toujours après la méditation, je lui disais qu’il avait beaucoup de charisme. Il m’a demandé ce que ça voulait dire. J’ai expliqué et j’ai ajouté : «avec le charisme, on peut faire le meilleur comme on peut faire le pire.».

A cet instant, il m’a regardé intensément et m’a demandé avec beaucoup de sincérité : «Comment on fait le meilleur ?». Je n’ai pas su lui répondre. J’étais profondément touchée.

J’ai vu alors toutes les personnes actuellement enfermées dans des prisons qui avaient été des enfants comme Anthony; des personnes qui voulaient faire le meilleur mais qui ne savaient pas quoi faire de leurs émotions de colère qui les submergeaient régulièrement; et puis, à un moment, leur vie avait basculé.

J’ai vu aussi Anthony en prison; parce qu’en toute logique, vivant dans l’environnement où il vivait et avec les colères violentes et régulières qu’il manifestait, son avenir semblait tout tracé.

J’ai baissé la tête.

Je me suis vue, représentante d’un système éducatif, incapable de répondre à son appel à l’aide.

J’ai senti l’impuissance et la honte en moi.

Cet enfant m’a beaucoup touchée. Il m’a beaucoup appris sur le fonctionnement de l’esprit et de la colère; il illustrait parfaitement les enseignements sur la pleine conscience que j’avais reçus.

L’histoire de Rémi, Fabien et Will

Cette année là, l’une des maîtresses de CM1, débutante, était particulièrement émotive, fragile, nerveuse. Elle avait 3 élèves dans sa classe, très perturbateurs. Ces enfants ne tenaient pas en place. Ils se levaient, allaient et venaient, se disputant, s’injuriant entre eux, et lui répondant de façon insolente et agressive. C’est toute la classe qui souffrait.

L’inspectrice avait demandé de l’aide aux collègues de l’école. Ces élèves allaient donc dans d’autres classes sur des temps pré-déterminés. J’ai vu dans cette situation une excellente occasion d’expérimenter les pratiques de pleine conscience :

J’ai proposé de prendre en charge ces trois enfants de 9-10 ans tous les après midi, après la récréation.

La première surprise survint dès la première séance, lorsque je leur demandai de faire un dessin de leur choix. Pour deux d’entre eux, je n’oublierai jamais leurs beaux dessins colorés, un coeur, les mots «amour», «paix»; rien à voir avec l’idée que je m’étais faite d’eux à travers le regard de leur enseignante.

Il est vrai qu’ils passaient leur temps à se chercher mutuellement et à se disputer constamment et au début, ce n’était pas facile.

Alors, nous avons pratiqué différents exercices de pleine conscience : des méditations guidées et en silence, en position assise; nous avons fait des exercices de relaxation profonde; nous nous sommes entraînés à nous écouter de façon ouverte et attentive, et nous avons appris à nous exprimer avec douceur et compréhension.

Et puis un jour, alors que la cloche de fin de récréation venait juste de sonner, j’entends taper à la porte : c’était Rémi. Je m’étonnai : «mais tu es déjà là ?». Et lui de me répondre : «Ah oui! je suis trop pressé de venir !». Il attendait la fin de la récréation devant ma porte! L’institutrice ne l’entendait pas de cette oreille et est venue exiger qu’il se mette en rang comme tout le monde. J’ai choisi de soutenir la maîtresse à ce moment là.

Un autre jour, cette même enseignante vient vers moi et me demande l’air visiblement agacé : «Mais qu’est-ce tu fais avec ces enfants ???». Elle me raconte: «Fabien m’a encore fait une crise dans la classe! Il a pris une chaise. Il était prêt à la balancer à travers la classe et tout à coup, il s’est arrêté. Il a dit : «oh oh ! il faut qu’j’vais méditer !» et il est parti au fond de classe. Il s’est assis les jambes croisées. Il faisait un truc du genre yoga ! Toute la classe a éclaté de rire! Il m’a dit qu’il faisait ça avec toi! C’est vraiment insupportable !!».

A cet instant, bien que me réjouissant intérieurement des progrès fulgurants de Fabien dans la pratique de l’arrêt, je me suis demandé comment j’allais pouvoir expliquer tout ça à sa maîtresse peu réceptive à mes pratiques tout en la soutenant dans son rôle devant les enfants. J’étais coincée et une petite réunion de mise au point s’imposait. Par ailleurs, j’essayai de discuter avec elle à d’autres moments où elle était plus disponible mais il y en avait peu. Comme elle était très stressée, j’ai surtout pris du temps pour l’écouter mais je ne trouvai pas beaucoup d’espace pour lui parler de la pleine conscience. J’expliquai par ailleurs à Fabien qu’il pouvait aussi méditer sur sa chaise, les mains sous sa table. Ce n’était vraiment pas confortable pour moi de constater le manque de cohérence entre elle et moi, que l’on offrait à cet enfant. Je ne me suis pas non plus autorisée à expliquer à Fabien que sa maîtresse était en grande souffrance.

Un autre jour, j’avais décidé d’introduire la pratique du renouveau; une pratique qui permet de renouveler, rafraîchir et améliorer nos relations avec les autres.

J’avais amené ce jour-là une petite plante avec une jolie fleur jaune et je l’avais posée au centre du cercle.

Très vite, je me suis rendu compte que mon “baratin” d’introduction à cette pratique les ennuyait profondément et j’ai donc tout de suite commencé. J’ai pris la plante et j’ai parlé des belles qualités de chacun d’entre eux. A partir de cet exemple, ils ont tout de suite compris le principe et ils ont continué. C’était vraiment touchant et surtout inédit pour eux de se trouver des points positifs entre eux! J’ai eu aussi le bonheur de bénéficier de leur arrosage et de m’entendre me souhaiter une belle carrière à l’éducation nationale; ce dont je doutais à cet instant précis où j’avais surtout l’impression de me livrer avec eux à des activités subversives. J’ai souri.

A la fin du renouveau, le problème s’est très vite posé pour eux : qui allait prendre soin de la plante ? Tous les trois voulaient le faire et ils voulaient l’emmener dans leur classe !

J’ai proposé qu’en attendant qu’ils trouvent une solution entre eux, je m’en occuperai moi-même dans notre salle. A ce moment là, Rémi a saisi la plante et il est parti en courant dans la salle à côté. Je l’ai retrouvé allongé sur un tapis, en position fœtale, la plante dans les bras, pleurant : «je n’veux pas retourner dans ma classe!!! je n’veux plus y retourner…»

Je dois dire que j’étais vraiment triste de le voir dans cet état. J’ai dû lui expliquer que ce n’était pas possible. Pas facile.

L’expérience a duré environ deux mois et, arrivé début février, je leur ai expliqué que j’allai m’absenter un mois parce que je devais me faire opérer. Après la séance, j’ai eu la surprise de voir Rémi-la-terreur-de-classe venir me faire un gros bisou sous l’oeil goguenard d’un enfant un peu plus grand.

L’opération ne s’est pas déroulée comme prévu : mes cordes vocales sont restées muettes à la suite d’un accident chirurgical et j’ai dû arrêter mon travail.

Mais je suis retournée à l’école plus tard dans l’année pour récupérer quelques affaires et rendre la clef de mon bureau. Je re-descendais; c’était l’heure de la sortie. Devant la salle des maîtres, il y avait l’institutrice des trois enfants; elle me faisait dos et Rémi, avec quelques autres camarades, se faisait copieusement sermonner. Rémi m’a tout de suite repérée et je voyais bien qu’il ne pouvait plus détacher ses yeux de moi. En le voyant dans cette situation, je n’ai pu m’empêcher de lui sourire; nous avons échangé un regard plein d’amour qui m’a beaucoup touché.

Alors que j’étais assise dans la salle des maîtres, l’institutrice m’a rejointe, pestant : «Avec Rémi, c’est toujours la même chose. Il est toujours aussi insolent !». Puis, un silence avant d’ajouter : «mais maintenant, ils s’entendent vraiment très bien ces trois là!».

Son dernier commentaire, le regard de Rémy et j’étais comblée pour un bon moment! Comblée et convaincue que malgré les difficultés rencontrées, nos séances avaient porté quelques fruits!

Pourtant, dans cette expérience, je me suis sentie particulièrement limitée par le fait d’être seule et frustrée de ne pas me sentir libre de partager avec mes collègues.

L’histoire de Victor

Victor était «un petit CP». Dans sa classe, il ne tenait pas en place. La maîtresse avait dû isoler sa table, face au tableau, tout devant.

Ce jour-là, nous avions réuni tous les élèves de l’école dans le grand hall pour une représentation de chant choral. Sa maîtresse me l’avait confié parce qu’il était incontrôlable; il n’était pas envisageable de le faire chanter avec sa classe; je l’ai donc emmené par la main pour assister à la représentation. Nous nous sommes assis par terre. Un grand garçon est arrivé et lui a dit gentiment : «ça va, Victor ?» Victor s’est agité et a paniqué, il était persuadé que le grand lui voulait du mal. J’avais déjà remarqué que, bien qu’il soit un garçon intelligent, il avait du mal à décoder les intentions des autres enfants. Son intelligence émotionnelle semblait très perturbée. J’avais appris par ailleurs que ses relations avec sa maman étaient d’une grande violence. Je me suis dit à ce moment-là qu’il devait y avoir un rapport. Le grand garçon s’est éloigné.

Pour mieux profiter du spectacle, je lui ai proposé de s’asseoir sur mes genoux. Il remuait beaucoup et instinctivement, j’ai posé mes mains l’une sur l’autre, comme je le faisais habituellement en méditation et mes mains ont rencontré son ventre. Il s’est détendu un peu. Et puis, spontanément, il a posé doucement ses deux petites mains dans les miennes, comme pour trouver un petit nid douillet. Je l’ai laissé faire. Et j’ai entrepris de méditer. Pendant tout le temps qu’a duré la représentation, j’ai senti tout son corps se relâcher peu à peu pour devenir très détendu, calme, apaisé. Son dos semblait s’incruster en moi. Nos respirations ne faisaient qu’une. Cette expérience m’a profondément étonnée. J’ai eu l’impression de toucher profondément, pour la première fois, une évidence : mon calme l’avait contaminé. Nous ne faisions qu’un.

Son attitude paisible était complètement inhabituelle.

Au bout d’un moment, complètement installé dans cette énergie, il s’est retourné et s’est installé dans mes bras comme un bébé. Je me suis sentie dépassée par la situation et un profond malaise s’est emparé de moi. Heureusement, le spectacle se terminait : j’ai pu me lever tranquillement sans avoir à manifester mon embarras, ni avoir à le repousser.

Il m’a fallu du temps avant d’oser regarder profondément dans le malaise que j’ai ressenti à ce moment-là.

Je pense aujourd’hui qu’il était lié au franchissement de deux interdits inscrits profondément dans la conscience collective. Premier interdit : j’étais sortie de mon rôle d’enseignante. Et plus profond encore, deuxième interdit: j’avais le sentiment d’avoir usurpé la place de sa mère.

Mais pour Victor, il a trouvé ce jour là dans cette énergie un sentiment de sécurité qui lui avait permis de s’abandonner totalement.

L’histoire des 3 ‘GS’ (Grande Section)

Ce jour-là à 11h, je suis allée chercher dans leurs classes respectives, comme à mon habitude, trois élèves de Grande Section de Maternelle qui étaient en «difficulté scolaire». J’étais sans énergie, épuisée. Dans cette extrême fatigue, j’ai choisi d’accepter la situation telle qu’elle était. J’ai décidé de lâcher mes attentes habituelles et j’ai senti mon corps se détendre. En entrant dans la classe avec les enfants, l’évidence m’est apparue : «A cet instant précis, aucun de nous n’avait le désir de développer l’art de tracer les «O» dans le «bon sens»! Je me suis alors dirigée vers notre tapis et j’ai enlevé mes chaussures. Les enfants ont fait la même chose et nous nous sommes assis en rond. J’ai commencé à faire un auto-massage, de la tête au pied, en pleine conscience et ce, en silence pendant plus de 20 minutes. Ils m’ont suivie. Nous avons terminé par quelques mouvements debout. A la fin, je les ai salué et ils m’ont salué en retour, le sourire aux lèvres.

Alors que je renfilai mes chaussures en me sentant déjà plus légère, je me retourne et je les vois pliés de rire sur le tapis; une joie intense les habitait et ils se regardaient, l’oeil complice. Moi, je me suis sentie très touchée par leur joie profonde et j’ai pensé: «C’est vraiment ce qu’il y avait de mieux à faire !».

Quelques mois plus tard, Kevin me voit passer et me dit : « tu sais, ton truc comme ça ….», en me montrant un des mouvements de notre auto-massage, « et ben, moi je le fais tout seul dans ma chambre quand mes parents se bagarrent dans le salon!».

Kevin avait trouvé dans ces mouvements en pleine conscience un refuge pour les jours de tempête à la maison! Je n’avais eu aucune idée de ce que j’avais semé ce jour là, un jour de grande fatigue où je ne me croyais bonne à rien.

 

Source : La Maison de l’Inspir