Shundo Aoyama Roshi

Shundo Aoyama Roshi

PARTAGER

Shundo Aoyama est née en 1933 dans la province d’Aichi, dont la préfecture est Nagoya, à quelques centaines de kilomètres au sud de Tokyo. Considérée par sa mère comme un cadeau du Bouddha, elle intègre dès l’âge de cinq ans le temple de Muryo-ji où elle reçoit une éducation religieuse. Ordonnée nonne à l’âge de quinze ans, elle fait son entraînement de novice au monastère de l’Aichi Semmon Nisodo, à Nagoya, puis ses études supérieures à l’Université bouddhique de Komazawa. Elle commence ensuite sa carrière d’enseignante, donnant des conférences et dirigeant des sesshin (périodes de pratique intensive). Elle participe également à des entretiens et des sesshin avec d’autres maîtres éminents du zen, en particulier de la lignée de succession de Maître Kodo Sawaki, avec lesquels elle confronte sa compréhension et son expérience.

aoyamaroshi

Très vite elle est reconnue comme un grand maître zen. En 1976, elle est nommée abbesse de l’Aichi Semmon Nisodo – « Monastère de noviciat pour les nonnes du Soto zen de la préfecture d’Aichi » -, monastère de formation pour les nonnes zen, fondé en 1903 et suivant les règles de vie quotidienne de Dogen Zenji et Keizan Zenji, les fondateurs du Soto zen au Japon. Depuis 1984, elle est aussi responsable des temples de Seiho-ji et Muryo-ji, et réside tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre, veillant personnellement à la formation des nonnes dont certaines sont devenues ses disciples et ont reçu sa transmission du Dharma.

Experte dans les trois Arts fondamentaux japonais (kado, la voie de l’ornement des fleurs, chado, la voie du thé, sodo, la voie de la calligraphie), elle les enseigne en particulier aux laïques, ce qui lui permet de prêter une oreille attentive à leurs problèmes personnels et familiaux.

Bien qu’ayant personnellement toujours vécu une vie traditionnelle de nonne zen, elle est très sensible aux difficultés des femmes et des hommes de son temps. Ainsi elle s’est fait également connaître du grand public et des médias (journaux et télévision). Maître zen, imprégnée de la civilisation japonaise dans ce qu’elle a de meilleur, mais également femme de son temps et de grande culture, elle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages.

Interview de Shundo Aoyama Roshi dans Actualités des religions n° 40 juillet août 2002
(devenu le Monde des Religions)

Elle est l’abbesse d’un des trois noviciats féminins pour les nonnes de l’école Sôtô du zen au Japon. Elle prône un retour aux sources , à la pureté de l’esprit de Dôgen, moine du XIIIème siècle, réformateur et créateur de l’école.

Interview menée par Jean Pierre Denis, notre envoyé spécial à Nagoya

Une ruelle tranquille, dans un quartier cossu de Nagoya, grande ville japonaise située à mi-chemin de Tokyo et de Kyoto. Une atmophère nette, raffinée, soignée dans les mille et un détails de son dépouillement. Aichi Senmon Nisôdô, l’un des trois noviciats féminins pour les nonnes de l’école sôtô du zen, fondé en 1904 pour redonner aux femmes un égal accès à la connaissance dans cette branche du bouddhisme japonais. Dans les coulisses, respectant un silence absolu, les cuisinières s’activent. Quelques visages occidentaux se profilent. Les fenêtres de papier du salon d’honneur coulissent pour laisser entrer discrètement, par le côté, la lumière d’un jardin de modestes proportions, mais d’un parfait équilibre: arbres taillés, buissons en harmonie, volumes accordés.

C’est ici que se réinvente, avec une grande exigence, le zen au féminin selon l’esprit de Dôgen, sous la houlette d’une maîtresse femme, Shundô Aoyama, soixante-neuf ans. L’abbesse fait son entrée dans le shoin, la pièce d’honneur. Inclinations. Politesses millimétrées. Rites de bienvenue, le thé de la cérémonie du thé, dans un ballet feutré de nonnes, trois fraises offertes comme un trésor, des gestes d’une hospitalité mesurée mais absolue. Wa, kei, sei, jaku… les quatre vertus de la cérémonie du thé. L’harmonie, le respect, la pureté, la sérénité semblent devoir s’incarner ici.

Crâne rasé, lunettes sans apprêt, visage bienveillant à la peau juvénile, présence immobile de l’abbesse. Shundô Aoyama est une personnalité charismatique, très connue au Japon à travers ses chroniques dans un grand hebdomadaire féminin, ses apparitions télévisuelles, ses très nombreuses conférences, ses livres et sa lutte discrète pour la restauration d’un zen authentique.

A cinq ans, sa mère, qui la considère comme un don du Bouddha, la fait rentrer dans le monastère que dirige sa tante: A dix-sept ans, elle est ordonnée, part étudier, découvre une certaine corruption monastique qui la choque. Dès 1970, à trente-sept ans, elle devient abbesse à Nagoya, incarnant la nouvelle génération du zen au féminin, enfin reconnue sur un pied d’égalité après un siècle de lutte contre le machisme monastique.

Dans l’avion qui me menait vers le Japon, je discutais avec une jeune femme qui allait se marier selon les rites bouddhistes de l’école Sôtô en usage dans sa famille. Mais elle se montra fort surprise que je vienne ici pour étudier le zen. Je me suis donc plongé dans les statistiques: à peine 3 % des Japonais déclarent s’intéresser vraiment aux religions...

Cela dépend d’abord de ce que l’on entend par religion. Au Japon, les nouvelles religions ou les simples superstitions prolifèrent. Au sein même du bouddhisme, il existe de très nombreuses écoles. Du coup, les gens sont perdus, et ils ne voient plus que le mauvais côté des traditions religieuses. Il faut s’efforcer de restaurer un bouddhisme authentique.« 

Un bouddhisme authentique… mais le bouddhisme est pluriel, depuis toujours !

Ma conception de la religion, et pas seulement du bouddhisme, repose sur une conviction assez simple il existe une seule vérité originelle. Avant que l’être humain ne la découvre, la vérité est présente. Elle est là. Elle existait des milliards d’années avant la Terre.

Vous avez participé au dialogue intermonastique dès 1979, et accueilli des bénédictines dans ce même temple. Partagez-vous avec elles cette unique vérité?

Depuis que l’être humain est apparu, chaque civilisation s’est efforcée de mettre un nom, un nom forcément différent, sur cette vérité unique. L’histoire de la planète court sur 4,5 milliards d’années. L’histoire humaine se résume à quelques centaines de milliers d’années, et la culture proprement dite à quelques milliers d’années, sur lesquels nos trois grandes religions n’occupent qu une assez courte période le bouddhisme n’a que 2 500 ans, le christianisme 2 000, l’islam à peine 1500.

Considérons ces 4,5 milliards d’années comme s’il s’agissait de 365 jours. L’être humain est apparu vers la fin de l’année. Et les trois grandes religions au soir du dernier jour. Cela leur laisse bien peu d’ancienneté Tout ce que nous pouvons dire, modestement, est que la vérité selon le Bouddha Sakyamuni est devenue le bouddhisme, la vérité de Jésus a donné le christianisme, et que l’islam est né de la vérité selon Mahomet. Nous sommes de toutes petites choses, et nous pensons à la grande vérité selon nos minuscules chemins. C’est à partir d’une très modeste perception que nous avons créé nos trois grandes religions.Le plus important est donc ailleurs, d’abord dans le fait que les gens cherchent la vérité et lui donnent un nom en fonction de leur propre expérience. Ils l’appelleront ainsi « enseignement du Bouddha », «enseignement du Christ » ou « enseignement de Mahomet ». Mais surtout, que nous sachions la découvrir ou pas, la vérité pré-existe. Elle est unique. Tout le monde le pressent d’ailleurs, quoique personne ne voie autre chose qu’un simple aspect de cette vérité unique.

Les nouvelles religions, les sectes qui se développent au Japon depuis l’époque Meiji (XIXe siècle) et surtout depuis la Seconde Guerre mondiale participent-elles à cette vérité?

Il est bien naturel qu’au fil de l’histoire humaine de nouvelles formes de vie religieuse se développent. Depuis la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses religions sont en effet apparues au Japon. Mais une grande partie d’entre elles ont déjà disparu. Celles dont les enseignements sont mauvais disparaîtront à leur tour, elles s’effaceront d’elles-mêmes. Le vrai enseignement se mesure à l’échelle du temps. Les enseignements du Bouddha n’ont traversé que deux mille cinq cents ans, mais ils ont déjà traversé deux mille cinq cents ans ; cela souligne la vérité qui leur est inhérente.

Au Japon, sur les 14 000 temples affiliés à l’école Sôtô, 10 % seulement disposeraient d’une salle de méditation digne de ce nom. Chez les hommes, la plus grande partie des moines sont mariés, et gèrent leur temple de père en fils. Le zen n’est-il pas entré en décadence?

La pratique s’adapte à son environnement, exactement comme la cuisine s’adapte aux variations climatiques ! La question qui se pose à nous est donc de savoir comment pratiquer la religion ici et maintenant. Au fil des ans, l’énergie originelle des religions s’affaiblit. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux fidèles ne voient plus que le mauvais visage des grandes Traditions, et qu’ils le déplorent. Pourtant, cette même recherche de la vérité inhérente à la nature humaine les pousse à trouver de nouvelles formes d’expérience. Ils cherchent la vérité ? A nous de savoir la leur montrer.

Récemment, un taxi me ramenait de la gare de Nagoya au monastère. Le chauffeur était intrigué en me voyant :
«
Etes-vous nonne ?»
Oui, lui ai-je répondu,
mais ce n’est pas un métier, un gagne-pain.
Chaque être humain recherche un idéal de vie. Moi aussi, je cherche la meilleure manière de vivre. Et c’est pour cela que je suis devenue nonne.» Le chauffeur m’a alors apostrophée : « Je ne crois pas dans les inventions du bouddhisme, je déteste cette religion, qui est une simple invention humaine. »

Je lui ai simplement répondu que la religion provient de l’effort humain, de cet effort de recherche de la vérité. Le bouddhisme, en effet, provient de l’expérience humaine.
«
Justement, m’a confié de conducteur du taxi, mon père est chef de temple à Hokkaido, dans le nord du pays. »
Mais si les pères ne vivent pas dans la vérité, comment leurs enfants peuvent-ils la découvrir?

Faut-il alors réformer le zen, le rajeunir?
Avant la mort du Bouddha, un de ses disciples lui a demandé comment seraient les bouddhistes, dans le futur. Bouddha lui a répondu qu’il y aurait quatre sortes de personnes : celles qui sont capables à la fois de pratiquer et d’enseigner, celles qui savent expliquer la voie, celles qui ne peuvent que pratiquer et celles qui obscurciraient la voie. A nous de nous demander et pas de demander aux autres, auquel de ces quatre types de bouddhisme nous nous rattachons. Quand nous regardons le bouddhisme japonais, je préfère ne pas en parler… Beaucoup n’ont recours au bouddhisme que pour satisfaire leurs propres fins. Comme des enfants. Peu de moines vivent vraiment le bouddhisme. Alors, comment le grand public pourrait-il comprendre ce que sont vraiment les enseignements du Bouddha ? Certains moines doivent comprendre qu’en détruisant le bouddhisme authentique ils se détruisent eux-mêmes. Nous devons nous efforcer de faire jaillir le bouddhisme de nous-mêmes, utiliser les outils du bouddhisme pour que la vérité sorte de nous-mêmes.

L’histoire du bouddhisme, et celle du chan, puis du zen, est celle d’un long déplacement vers l’Est. Disparu de l’Inde, il a survécu en Chine. Quasiment effacé en Chine, il s’est transmis au Japon. Depuis une trentaine d’années, il a franchi le Pacifique, et se répand aux Etats-Unis. En Europe même, il prospère. Un grand maître comme Moriyama Roshi a décidé de s’exiler au Brésil. Comment voyez-vous cette nouvelle migration de la méditation ?

Que le zen soit pratiqué au Japon ou en Occident m’est parfaitement égal. La vérité ne dépend pas du lieu ou elle est pratiquée. Nous devons apprendre les uns des autres. Cela dit, au Japon aussi, nombreuses sont les personnes qui recherchent la vérité. Hier une soixantaine de laïcs de tout le Japon sont venus ici même, pour participer à une seshin, une session de méditation. Beaucoup cherchent. Mais notre bouddhisme n’est pas capable de leur montrer la voie. Le rejet dont le christianisme fait l’objet en Occident, et la désaffection que subit le bouddhisme au Japon s’explique par la longueur de leur histoire. Nous sommes prisonniers de cette histoire qui ne peut que nous plonger dans la confusion.

De nombreux pays bouddhistes refusent aux femmes l’accès à la vie monastique. Au Japon, les nonnes ont longtemps été reléguées au second plan. Et aujourd’hui?

Cette question intéresse beaucoup les Occidentaux, au point que, récemment encore, quelqu’un m’a contactée depuis le Vatican pour avoir des renseignements sur ce point Le Bouddha n’a pas accepté les nonnes toute de suite. Orphelin (sa mère est morte une semaine après sa naissance), il a été élevé par sa tante. Celle-ci était âgée d’environ quatre-vingts ans quand elle lui a demandé d’accepter qu’elle prononce les voeux religieux. Sa femme lui a présenté la même demande, et de nombreux membres féminins de son entourage ont formulé la même requête. Mais le Bouddha avait peur du désordre que cela pourrait provoquer dans le sangha, la communauté. Jusqu’au moment où Ananda, son principal disciple, a pris la parole et rappelé que sans femmes nous n’existerions pas, et que nous ne pourrions donc pas pratiquer et connaître l’Eveil.

Bouddha a alors accepté que les femmes entrent dans la vie monastique comme les hommes. Mais il a posé huit conditions. Celles-ci font que la pratique est plus exigeante pour les femmes que pour les hommes. Du moins nous semblent-elles ainsi aujourd’hui. Peut-être, dans le contexte de l’époque, avaient-elles pour but de protéger les femmes.Au XIIIème siècle, maître Dôgen a clairement affirmé qu’il n’existe pas de différence entre hommes et femmes du point de vue de la pratique et de l’Eveil. Le problème n’est pas le sexe, mais la compréhension du dharma.

En face d’une femme qui a atteint l’Eveil, un homme doit s’incliner. Le plus important est la lutte que nous devons mener pour comprendre la vérité, hommes comme femmes.

Une femme pourrait-elle être chef de l’école Sôtô?

La hiérarchie, les positions officielles me paraissent bien peu importantes. Les enseignements de Dogen concernent le dharma et pas l’organisation de notre école, pas nos institutions. L’inégalité entre hommes et femmes dans le bouddhisme japonais jusque dans les années 70 provient de la culture nationale. Elle n’est pas inhérente au Bouddhisme. Au contraire, elle contredit clairement les enseignements de Dogen.

Quand je suis devenue religieuse, les nonnes ne pouvaient être ni chef de temple, ni avoir des disciples, ni enseigner. Ici même, à Nagoya, le temple était placé sous la responsabilité d’un homme. Mais les femmes se sont battues contre ce poids culturel durant un siècle, depuis l’époque Meiji. Aujourd’hui, les femmes sont les meilleurs moines Car, au fil des siècles, les monastères féminins sont restés à l’écart des vicissitudes politiques et des aléas de l’histoire qui ont fait dévier le bouddhisme japonais. Ce statut à part, moins exposé, nous a permis de rester plus fidèles aux enseignements du zen, tel que le prônait maître Dôgen.

Source Actualités des Religions

Interview d’Aoyama Roshi à Sagesses Bouddhistes :