Le zen à l’école

Le zen à l’école

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     Dix ans de pratique quotidienne dans un lycée allemand avec la pratique de la Pleine Conscience et la compréhension du bouddhisme. par Cara Harzheim

Le zen, c’est cool

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Depuis 1994, je vais presque chaque année au Village des Pruniers. Là, je cherche à me ressourcer et me nourrir et à apprendre à aller de plus en plus en profondeur.

Depuis ce temps-là, je médite régulièrement avec mes élèves au lycée Ludwig-Meyn au sud du Schleswig-Holstein près de Hambourg (78 professeurs et 1040 élèves). Les élèves m’appellent leur « prof de méditation », « la fleur rare et multicolore du lycée », « le prof avec qui on peut parler et qui écoute profondément et qui doit absolument rester parmi les enseignants du lycée traditionnel ». Pendant 10 ans j’ai été leur conseillère, leur prof de confiance, poste officiel, élue par les élèves. Chaque jour, du lundi au vendredi, j’offre à tous les élèves , de la 5ème à la Terminale, 15 mn de méditation pendant la récréation longue. Je renonce à ma propre pause entre les cours pour leur proposer :

– une assise : « suivre sa respiration »;

– « une méditation guidée » selon Thây;

– « une méditation des pierres »;

– « une méditation de la bonté aimante »;

– « metta » (c’est-à-dire envoyer de l’amour à une personne de la famille, à un(e) ami(e), une personne indifférente, et à quelqu’un qu’on n’aime pas);

– la marche méditative (kin-hin) à l’intérieur, ou la méditation marchée à l’extérieur lorsqu’il fait beau sur l’ancien cimetière à côté du lycée;

– la relaxation totale;

– la cérémonie du thé;

– manger une mandarine ou un biscuit en pleine conscience

– écouter de la musique méditative ou les chants du Village.

Les élèves adorent toutes ces méditations et parfois la salle est trop petite.

Il y a des élèves qui viennent pour goûter une première fois, d’autres qui viennent régulièrement chaque jour. Souvent ce sont ceux qui sont très bruyants, ou le contraire ceux qui sont timides et non acceptés, et naturellement aussi ceux qui s’intéressent à tout ce qui est « cool », «in» et «nouveau ». Quand j’arrive 1 minute en retard, ils sont déjà assis devant la porte.

Si les élèves participent plus de 10 fois à ce cours de méditation, ils ont une récompense : une sorte de certificat, une mention dans leur bulletin : « il/elle a participé au cours de méditation avec succès – TB ». Cette mention est aussi importante pour les petits de la 5ème que pour les grands élèves de la Seconde, Première et Terminale; il ne faut pas que j’oublie de la noter !

Je me suis toujours donnée du mal pour trouver une salle calme et convenable pour la méditation, «la salle du silence» ; ce qui n’était pas toujours simple parce que, dans un grand bâtiment, toutes les salles sont prises et nécessaires pour l’enseignement spécial dans toutes les matières. D’abord, j’ai trouvé quand même une salle sous le toit d’un bâtiment vétuste de l’école, que j’ai pu aménager avec 20 coussins, une statue du Bouddha, aussi une icône de Marie et l’Enfant, une petite et une grande cloche, des tasses à thé, une bouilloire, un tapis, un matelas, des bougies et de l’encens.

Mais quand une grande foule d’élèves a voulu y méditer, le Proviseur a pris peur parce que le petit escalier menant à ce grenier n’était pas suffisant pour des raisons de sécurité en cas d’incendie.

Je ne me suis pas découragée et j’ai trouvé d’autres lieux de méditation. A tour de rôle, la grande salle de rassemblement, toute nouvelle, et aussi la salle de musique, et même le cimetière les jours de beau temps, ou tout simplement une salle de classe tout près et, pour finir, une petite chambre dans la dernière des caves ! L’idée était surtout de ne pas abandonner, continuer, trouver la paix.

« Sois libre où tu es »

Lorsqu’il n’y a plus eu de solution, les élèves ont collecté des signatures d’autres élèves et aussi des professeurs, pour la création d’un autre lieu de méditation, afin que le proviseur, le censeur et d’autres personnes de la «haute hiérarchie» de l’école comprennent le besoin d’un lieu de recueil semblable.

Le proviseur soutenait ce projet verbalement seulement en espérant que les élèves se calmeraient et aussi pour prouver que ce « bahut » était une institution moderne ouverte aux nouvelles idées. En fait, il avait peur que je convertisse les élèves au bouddhisme.

Une partie de mon travail avec l’entraînement à la Pleine Conscience s’est donc déroulée pendant les récréations. Une autre partie très essentielle s’est déroulée au sein même de tous mes cours.

Un exemple : l’enseignement de la philo en 7ème année. Les élèves qui ne voulaient pas participer à des cours de religion protestante ou catholique prescrits par l’Etat pouvaient choisir deux cours de philo par semaine. Ils se retrouvaient donc dans mes cours. On a réfléchi aux questions suivantes :

Gomment vivre pour être heureux ?

Qu’est-ce la mort ?

Comment gérer sa sexualité ?

C’est quoi l’amour et la fraternité ?

Comment traiter les animaux et la terre ?

– Et tous les problèmes qui les préoccupent…

L’enseignement de toutes les matières que j’enseigne (l’anglais, le français, la philosophie, la méthodologie et l’enseignement des projets) me donne souvent la possibilité d’y incorporer des phases méditatives et de faire partager des choses qui me tiennent à cœur.

Pour mieux m’équilîbrer, j’ai passé un diplôme de TCI «Thème – Centered Interaction» selon Ruth Gohn, psychanalyste juive très connue dans les pays anglo-saxons.

Ruth Gohn, qui avait fuie les nazis et s’était réfugiée aux USA, est revenue en Allemagne après la guerre et a développé son modèle de l’interaction en groupe. Dans les cours, il faut qu’il y ait une balance entre le MOI de l’enseignant, le NOUS du groupe avec l’enseignant et le IL, sujet de l’interaction, ainsi qu’avec l’environnement de cette interaction. Auparavant, dans mes cours, j’avais plutôt penché vers le NOUS et le MOI, tandis que la plupart des profs au lycée penchent vers le IL ; la formation de l’intellect était le seul aspect qui les préoccupait.

Grâce à ces théories et à leur pratique, j’ai trouvé la juste balance entre tous les aspects : même respect vis-à-vis de l’autre que dans le bouddhisme.

En voici un exemple : dans un cours de Seconde en anglais, après avoir regardé le film Gandhi dans les cours précédents, j’ai voulu faire dire aux élèves ce qui les avait touchés le plus dans le film. J’ai structuré le cours de la façon suivante :

1— 5 minutes de méditation en silence

2— annonce du sujet

3— trouver un partenaire

4— écrire des mots-clés sur des cartons

5 — dessiner la situation

6 — expliquer en anglais avec leurs cartons et dessins ce qui les avait touchés

7 — finir par la chanson « Je suis arrivé, je suis libre »

Les enseignants des autres écoles qui regardaient ce cours modèle étaient touchés par l’atmosphère de bienveillance, de tolérance et de paix qui régnait dans ce cours ; même quand 2 élèves étaient arrivés comme toujours en retard !

Dans un autre cours d’anglais, de Seconde, j’ai parlé aussi de l’Empire britannique, à l’exemple des Indes. Les élèves ont pu connaître les différentes religions pratiquées là-bas ; ils ont pu suivre les traces du Bouddha en regardant le film de Thây aux Indes.

En philo, en Première, on a discuté de l’éthique et de la métaphysique. Les 5 entraînements à la Pleine Conscience ont fait une grande impression sur les élèves. En Terminale, en anglais, on a étudié Shakespeare, ses sonnets et « The Taming of the Shrew » (La mégère apprivoisée). Pour les filles surtout, la question était : « Comment combiner humilité et émancipation ? » « Comment reconnaître l’amour véritable ? ». Cela a occasionné de grandes discussions entre eux. Ils ont aussi cité les théories d’Erich Fromm de « l’Art de l’Amour » et les livres de Thây sur l’Amour.

Dans le cours de projets, mes élèves de Seconde avaient choisi comme thème de leur projet « la nourriture »; ce qui nous a amenés naturellement aussi à l’enseignement de Thây sur les 4 sortes de nourritures. Le lundi, la première heure de la semaine se prête très bien à un cours de « Renouveau » :

– comment ai-je pu me ressourcer pendant le week-end ?

– qu’est-ce qui est important pour moi dans cette semaine ?

– qu’est-ce que je veux regarder profondément ?

Le vendredi, le dernier cours de la semaine se prête très bien à une courte réflexion du vécu et à une méditation de « bonté aimante ».

Les interrogations écrites stressent beaucoup les élèves. Dans le cours précédent, ils demandaient à avoir une méditation guidée de Thây et, après l’interrogation, une autre méditation pour se relaxer.

Dans tous les 9 groupes à qui je donne des cours, il y a un atout absolument nécessaire, c’est la petite cloche de pleine conscience ; les élèves se plaignent quand j’ai oublié la cloche dans la salle des profs et demandent de pouvoir aller la chercher tout de suite; ce que j’accorde avec plaisir. Chaque élève voudrait bien inviter la cloche (pour éviter des jalousies, je leur explique qu’ils vont l’inviter à tour de rôle, dans l’ordre alphabétique, chaque jour de la semaine). Egalement, toutes les 10 mn, il y a un son de cloche et tout le monde inspire et expire 3 fois.

Dans le lycée, on a 2 fois par an une semaine de projets. Les professeurs, les parents et les élèves peuvent offrir un projet pour une semaine. Deux fois, j’ai offert la pratique de la méditation selon Thich Nhat Hanh ; pour les élèves c’était leur sujet favori. 50 élèves voulaient participer, il fallait réduire le nombre à 16 afin que chaque projet puisse avoir lieu. Dans ma vieille chaumière à la campagne, on a pratiqué l’assise et la marche, coupé les légumes en pleine conscience, mangé en silence après avoir lu les 5 contemplations, écrit les 5 entraînements et les gathas sur des grands papiers, chanté des chansons du Village des Pruniers et fait une relaxation totale. Les élèves étaient sûrs d’avoir participé au meilleur projet.

En 2003, j’ai proposé un projet pour une journée de projets : «Le zen c’est cool» avec 40 élèves dans une grande salle du lycée : – assise, marche, enseignement sur la Pleine Conscience, cérémonie du thé, manger une mandarine, écouter l’histoire «Le juge qui fait des étreintes », échange de petits cœurs rouges en papier après une étreinte. Les élèves ont adoré tout cela, leurs petits frères et sœurs ont reçu les cœurs et me les ont montrés le jour suivant.

Pour me réconcilier avec mes ancêtres allemands et pouvoir me prosterner devant eux (mon père était officier et médecin militaire nazi), j’ai participé à une retraite internationale au camp de concentration d’Auschwitz en Pologne avec Bernie Glassman Roshi de New York. Les enfants des Allemands et des victimes Juives se sont rencontrés dans des groupes de partage.

J’ai franchi le portail menant à la chambre à gaz bras-dessus bras-dessous avec des survivantes juives en pleurant et en chantant « Sh’Ma Israël ». Nous sommes devenues des amies pour la vie, c’était très émouvant et bouleversant.

Cette expérience m’a permis d’inviter des élèves de Seconde à faire une excursion dans le camp de concentration de Buchenwald/Weimar en Allemagne. Cela nous a donné la chance de nous réconcilier avec notre passé allemand et nos ancêtres. Le soir et le matin, nous faisions une marche et une méditation assise dans des lieux symboliques du camp; ce fut une expérience marquante pour les élèves.

La méditation est devenue une partie du quotidien de l’école, un instrument pour se calmer, se concentrer et laisser partir les fausses perceptions. Les élèves et leurs parents ont compris la richesse de cette pratique.

Pour finir, j’aimerais citer quelques remarques des élèves :
Rebecca (Seconde) : « La salle de méditation est le plus beau lieu de l’école; là, je peux arriver à capter l’essentiel et je peux lâcher prise, je me sens à l’aise et j’aimerais y rester plus longtemps ».
Stéphanie (Terminale) : « C’est vachement bien si on arrive à ne plus se dissiper, à avoir la tête vide, à ne plus penser et laisser partir toute cette pression ».
Anna-Lena (Terminale) : «La méditation ça fait du bien, on commence à se concentrer sur sa respiration, à revenir à soi-même et à être conscient de son corps, normalement j’ai le problème de réfléchir trop... ».
Johanna (Première) : «J’étais tellement allée loin en profondeur que je n’ai plus senti mes bras et mes jambes, j’ai beaucoup aimé me concentrer sur mon cœur et d’accepter ce qui me fait souffrir ».
Vijnessa (Première) : «Mes maux de tête ont disparu, je me suis sentie décontractée et réveillée». Wiebke (Première) : « Après la méditation j’avais l’impression d’avoir une nouvelle énergie ».
Daniel (Seconde) : «Je médite chaque soir à la maison et je me suis aperçu que je devenais plus calme ». Gaby (Seconde) : en retard au premier cours de philo : «Excusez-moi Madame, notre famille a pratiqué la méditation hier soir et nous avons tellement bien dormi que nous n’avons pas entendu le réveil ».

Pour le Millénaire en 2000, j’ai escaladé la butte du Hameau du Haut avec Thây et la sangha. J’avais fixé au tableau blanc une photo de ma maison en exprimant le vœu d’en faire un centre de pratique. Je l’ai réalisé et pendant 6 ans, j’ai réuni la sangha à Brande au Schleswig-Holstein dans la salle de méditation de ma vieille maison à la campagne. Après une maladie, j’ai pris ma retraite et j’ai dû vendre ma maison. J’ai décidé de vivre près de Thây en France. Enseigner était ma passion, les élèves étaient mes enfants, mes amis. On a pu apprendre avec joie les uns des autres. Je pense souvent aussi à mes collègues. D’abord il y a eu des jalousies et des disputes puis, quand j’ai commencé à aller au Village des Pruniers, mes collègues m’ont dit : «on ne peut plus se disputer avec toi, tu es toujours souriante et détendue». • Cara Harzheim

Source : Ici et maintenant, la revue zen inspirée de l’enseignement du vénérable Thich Nhat Hanh