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Reflexions sur les nonnes bouddhistes occidentales et asiatiques

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Brève introduction à l’article de Sara Shneiderman

Geshe Kelsang Wangmo est la première nonne à accéder au titre de Geshé
Geshe Kelsang Wangmo est la première nonne à accéder au titre de Geshé

Avant de présenter des extraits qui suivent, il faut préciser qu’il s’agit d’une élaboration présentée lors d’une réunion des Sakyadhita il y a plus de vingt ans et que les choses ont évoluées. Néanmoins, nous pensons que cette réflexion reste plus actuelle qu’on pourrait le croire.

Les femmes qui ont suivi l’exemple d’Alexandra David-Neel et qui ont désiré se consacrer sérieusement à une pratique bouddhiste en Asie se sont rendues tout naturellement dans des monastères masculins, car c’était là que se trouvaient les conditions nécessaires à leur quête.
Ceci s’applique à Jiyu Kennett au Japon dans les années soixantes, à la même époque, également au Japon, à Gerta ital (que nous présenterons dans un futur numéro), à Tenzin Palmo en Inde.
Vingt ans plus tard, Maura O’Halloran se rendait également dans un monastère masculin au Japon. D’autres Occidentales comme Sharon Salzberg, Christina Feldman, Ruth Denison se rendaient en Inde, en Birmanie, en Thaïlande, toujours dans des monastères masculins. La seule exception sera Martine Batchelor en Corée, où elle pratiquera dans un monastère de nonnes — bien que le maitre auprès de qui elle soit restée dix ans ait été un homme.

Les nonneries de la tradition tibétaine, au Japon et dans la tradition Théravada (Birmanie, Sri-Lanka, Thaïlande) n’étaient pas (ne sont pas?) au même niveau spirituel et intellectuel que les monastères masculins. Nous avons parlé dans les premiers numéros du magazine du statut des nonnes dans les différentes traditions. C’est en Corée et à Taïwan que l’on trouve des communautés de nonnes instruites et respectées et, par conséquent, que des Occidentales se sentent à l’aise pour y pratiquer.

Même si les nonneries sont en train d’évoluer et que les femmes japonaises ou tibétaines acquièrent un meilleur statut, il n’en reste pas moins que la question du genre de l’enseignant référent (du maitre) reste posée. Le fait qu’il n’y ait que peu ou pas de maitres femmes au Japon aussi bien qu’au Tibet, en Corée et ailleurs en Asie est-il le résultat de la préférence inconsciente des femmes elles-mêmes pour un maitre homme auquel elles attribueraient inconsciemment davantage d’autorité ? Nous revenons alors à la question de la confiance en soi évoquée précisément dans cet article.

Remarquons au passage que tout ce qui est dit dans l’article ci-dessous concernant les nonnes occidentales et leur statut « à part » s’applique parfaitement à ce qu’a vécu Alexandra David-Neel.

Extraits d’un article de Sara Shneiderman intitulé :

Reflections on Women, Buddhism and Cross-Cultural Exchange

publié dans l’ouvrage édité par Karma Lekshe Tsomo
Buddhist Women Across Cultures

(Note : l’article fait référence à plusieurs ouvrages, notamment à Cœur pur de Maura O’Halloran, journal d’une jeune irlandaise qui suivit une formation de nonne pendant trois ans dans un monastère japonais et que nous avons présenté dans un précédent numéro).

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L’un des domaines de discussions les plus prometteurs et stimulant dans ce large dialogue entre les philosophies et les valeurs culturelles de l’Est et de l’Ouest est celui qui concerne les femmes et le bouddhisme….

Lors de nombreux voyages au Népal et en Inde, j’ai eu l’opportunité de rencontrer et de travailler avec de nombreuses communautés aussi bien de femmes bouddhistes indigènes que de femmes bouddhistes occidentales. Parfois, notre relation était basée sur mon travail en tant qu’anthropologiste, à d’autres moments, c’était en tant que pratiquantes bouddhistes sans rôle défini préalablement….

Trop souvent les Occidentales et Occidentaux qui ont étudié le bouddhisme dans leur propre pays arrivent à Katmandou ou à Dharamsala en s’attendant à retrouver leur forme de pratique reproduite dans les monastères ou les nonneries qu’ils ou elles visitent. Venant de tous les horizons du spectre de l’expérience bouddhiste, de telles personnes peuvent expérimenter une distorsion culturelle qui les amènent à dénigrer ce qui représente peut-être des modes d’études et de vie bouddhiste plus traditionnels que ceux qui ont été adoptés et adaptés en Occident…

Les aspects institutionnels du bouddhisme regardés comme essentiels par les Occidentaux instruits sont précisément ceux qui ont été le plus transmis à l’Occident hautement éduqué. Cette préférence pour l’aspect textuel de la tradition bouddhiste tend à exclure les personnes qui participent au Bouddhisme depuis des perspectives non textuelles ou non institutionnelles, et cela concerne souvent les femmes asiatiques indigènes…

Dans le monastère que j’ai visité, en général, les nonnes et les laïques occidentales résident dans des quartiers particuliers du monastère principal habité par les moines. Quand ils visitent le monastère, les lamas et autres dignitaires résident dans ces quartiers. Les nonnes ethniquement tibétaines vivent dans des quartiers séparés qui ont été construits récemment à dix minutes de marche du monastère et de ses activités. Ces nonnes n’ont pas d’enseignants sur place et doivent grimper et descendre la colline entre leurs chambres et le monastère chaque jour pour recevoir des enseignements.

Bien que les moines et les nonnes disposent ostensiblement des mêmes arrangements et des mêmes études, la plupart des nonnes sont loin derrière leurs homologues masculins. Il y a des moines âgés de 22 ans qui ont fini leurs études tandis que des nonnes de vingt-huit, trente ans en sont encore à leurs débuts. Cette disparité est due à une inégalité historique qui est en train d’être corrigée. Dans le passé, les nonnes étaient utilisées pour les corvées, laissées illettrées et négligées, mais il y a à présent un mouvement en vue d’élever leurs standards d’éducation et de vie au niveau de celui des moines. Nénamoins, au contraire de nombreux moines qui commencent à mémoriser les textes tibétains dès l’enfance, nombre des femmes rejoignent la nonnerie à un âge plus tardif et, étant pour la plupart incapables de lire, ont beaucoup plus à apprendre.

Comme le soulignait une Occidentale : « Elles ne peuvent pas faire des choses comme les mandalas de sable ou les danses des lamas, elles en sont encore à apprendre leur ABC. »
Elle-même se considérait clairement comme n’étant l’une d’entre elles en dépit du fait qu’elle partageait avec elles l’identité de nonne bouddhiste.

De fait, les nonnes occidentales semblent être dans une étrange position — elles sont souvent aussi instruites et avancées dans leur pratique que les moines, ou même davantage, pourtant elles sont des femmes qui, théoriquement appartiennent à la nonnerie où les femmes disposent généralement de moins de privilèges que les moines.
La nonne citée ci-dessus, comme les autres pratiquantes occidentales, laïques ou monastiques, vit dans les quartiers du monastère au lieu de la nonnerie. Elle semble éprouver de la compassion pour les nonnes tibétaines, mais se considère à un niveau très différent de pratique bouddhiste et de réalisation.

Au début, j’étais perturbée par ce manque de connection entre cette nonne et les nonnes tibétaines. Dans ma naïveté, j’attendais davantage de solidarité entre les femmes bouddhistes occidentales et tibétaines. Mais, bien qu’elle appréciât et aidât de façon soutenue les efforts des nonnes tibétaines, cette nonne semblait désireuse que je la distingue des nonnes tibétaines qui, selon sa perception, étaient à un plan spirituel différent…

Les femmes occidentales sont capables de s’épanouir et de se cultiver au sein de traditions bouddhistes qui sont, à un certain niveau, structurées hiérarchiquement et dominées par les hommes (et qui, souvent, exclut les femmes indigènes), précisément parce que nous avons appris à ignorer de telles barrières institutionnelles et à considérer notre aspiration individuelle comme réalisable.
Venant de cultures qui n’encouragent pas de telles valeurs, les jeunes nonnes comme les tibétaines ou les japonaises peuvent ne pas avoir la même liberté ni la même facilité d’accès aux traditions bouddhistes…/

Nous pouvons avoir accès aux enclaves d’autorité spirituelle dominées par les hommes précisément parce que nous sommes perçues comme ayant un sens d’autorité individuelle, de confiance de soi et un pouvoir sociétal associé généralement aux hommes, plutôt qu’un « soi » immanent, indéfini, et potentiellement faible souvent assigné aux femmes à la fois dans notre et dans d’autres cultures.

Dans un sens, nous devenons des ‘membres honoraires du cercle masculin’ dans ces cultures bouddhistes. O’Halloran se sentait fière d’être «l’un des gars», bien qu’elle ait été très consciente au départ d’être la seule femme et la seule étrangère.

Comme nous l’avons vu, les nonnes occidentales dans la tradition tibétaine choisissent souvent de vivre et de pratiquer avec les moines résidents plutôt qu’avec leurs sœurs asiatiques. En terme de réalisations spirituelle et intellectuelle, elles se sentent plus confortables avec des hommes qui ont poursuivi les mêmes études et la même pratique qu’avec des femmes qui sont loin en arrière.
Les identités d’ « étrangère » et de « femme » fusionnent en quelque chose de complètement Autre. Leur statut d’étrangère surpasse celui de femme, leur permettant de se dissocier des restrictions extérieures rencontrées par les femmes indigènes qui voudraient pratiquer au même niveau…

Il faut remarquer que si leur désir de s’engager dans une pratique bouddhiste n’a rien à voir avec leur « genre » ou quelque autre caractéristique de leur identité, alors le traitement des autres femmes, asiatiques ou occidentales serait au fond sans rapport avec leur poursuite individuelle de l’illumination.

Historiquement, les moines rejoignent le monastère ou y sont placés par leurs parents pour le but hautement apprécié d’étudier des textes et de pratiquer, tandis que les nonnes font ce choix en tant qu’alternative au mariage et aux obligations familiales qui autrement seraient les leurs en tant que femmes. La vie religieuse est alors pour elles vue davantage comme une source de relations communes positives au sein d’une communauté plutôt que comme un chemin vers l’illumination ou le développement intellectuel…
Dans cette perspective, le choix des nonnes occidentales d’étudier et de pratiquer avec les moines peut paraître justifié…/

Toutefois, il me semble que ces deux buts — maintenir une pratique bouddhiste et établir des relations de sororité (terme inventé par Françoise Dolto en tant que pendant féminin à « fraternité ») devraient être complémentaires plutôt qu’exclusifs. À la fois les femmes asiatiques et les Occidentales devraient trouver des voies de pratique qui ne leur demandent pas de devenir des membres honoraires du cercle masculin.

Idéalement, nous devrions pouvoir intégrer nos deux identités en tant que femmes et en tant que pratiquantes bouddhistes plutôt que de se sentir poussées à désavouer l’une ou l’autre.

Sara Shneiderman

Sara shneiderman est anthropologiste dans le domaine des regions himalayennes