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Notre chemin est vaste et sans limite par Joan Sutherland

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Alors que les femmes peuvent se sentir contraintes par les institutions bouddhistes, le dharma lui-même ne pose pas de telles limitations, déclare Joan Sutherland. En se connectant à la vaste vision du non-soi, les femmes peuvent découvrir leur propre expression du dharma.

Considérez le nombre de phrases que vous pourriez écrire contenant les mots «dharma» et «Femmes». Lorsque je les rassemble, le prochain mot qui veut entrer dans la phrase est «potentiel». Mes réflexions sont inspirées par le commentaire d’Irshad Manji sur le fait que certaines femmes musulmanes explorent non seulement ce qu’il y a à apprendre, absorber et suivre dans leur tradition, mais aussi ce qu’il y a à aimer.

Quelques précisions : ici, je parle principalement de l’expérience de ce qu’on a appelé les converties occidentales, les femmes qui ont choisi le bouddhisme plutôt que d’y être nées. Comme nous ne représentons qu’une petite fraction des femmes bouddhistes du monde, cela peut être vu comme une petite offrande à une grande conversation en cours. Deuxièmement, je fais une distinction entre le bouddhisme et le dharma. Par le bouddhisme, j’entends les institutions et les orthodoxies qui se sont développées au cours des 2 500 dernières années. Même cela est délicat, car, comme beaucoup l’ont fait remarquer, nous devrions probablement parler d’une constellation de bouddhisme plutôt que de quelque chose de monolithique. Par le dharma, je veux parler des enseignements fondamentaux de la tradition et des façons dont les expressions de ces enseignements ont évolué au fil des générations et de la géographie. C’est vraiment délicat, parce que les gens ont tendance à définir le dharma en fonction de la pièce de la demeure du bouddhisme dans laquelle ils se trouvent. Ici, je regarde le dharma depuis la cuisine – en fonction mais encore en construction – de l’expérience des converties occidentales.

Nous trouvons un foyer dans cette cuisine animée, parfois chaotique, dont les murs son couverts de notes, c’est de cet endroit d’où peut surgir le potentiel des femmes. Nous pouvons manger, cuisiner, réviser les plans architecturaux. En d’autres termes, en tant que pratiquantes nous pouvons appliquer à nos vies contemporaines les idées et les pratiques mises au point au cours des millénaires, grâce à ce qu’une enseignante de Chan a appelé «une sage digestion ». Nous pouvons servir la tradition et nos compagnes/compagnons sur la Voie en tant que leaders et enseignantes; Et nous pouvons offrir des expressions sans précédent et innovantes de la tradition, sur tous les plans, depuis la façon dont nous organisons nos communautés à la façon dont nous donnons les enseignements. Il n’y a rien dans le dharma – par opposition à certaines des institutions du bouddhisme – qui limite la participation des femmes. Au contraire, comme l’a souligné Rita Gross, les institutions bouddhistes sont confrontées au défi de vivre à la hauteur des plus hauts idéaux et des significations les plus vraies du dharma sur lesquels elles ont été fondées. Pour beaucoup, il est profondément significatif de faire partie d’un processus dans lequel la réalisation des femmes individuelles et la réalisation du plus grand potentiel d’une grande tradition sont intimement liées.

Nous vivons dans un monde qui a besoin de nos mains, de nos cœurs et de nos esprits. Nous vivons dans un monde qui semble pouvoir utiliser un peu plus de ce que le dharma offre. C’est ici, dans la pleine réalisation de notre capacité à être véritablement utile en tant que personnes  et en tant que communautés, que la vraie nourriture sera servie dans notre cuisine. Au fur et à mesure que son développement, chacune d’entre nous trouvera sa place dans le continuum : manger-cuisiner-réviser les plans-. Voici quelques exemples de pourquoi tout cela importe, pourquoi il existe un tel potentiel à l’intersection des femmes et du dharma.

Quand je rencontre un groupe de femmes autour d’une tasse de thé pour parler du Dharma, nous commençons par dire que les enseignements et les pratiques du dharma sont une pierre de touche, une façon de comprendre le monde et notre propre existence dans ce monde. Ce thème – comment le dharma peut éclairer et tisser ensemble notre vie intérieure et nos vies dans le monde – inspire toute la conversation. Comment maintenons-nous l’équilibre lorsque le sol sous nos pieds parait si instable ? Comment cet équilibre nous aide-t-il à agir dans notre engagement envers les autres êtres avec lesquels nous partageons cette planète et les générations qui nous suivront ?

Comme Bell Hooks l’exprime dans un essai intitulé « Women Practicing Buddhism » : «Penser à l’extérieur de la boîte du dualisme et vivre une pratique d’équanimité donne à ma vie un équilibre. Mais plus que cela, la pratique spirituelle est le cercle autour de [mon] travail, la force qui me permet d’ouvrir mon coeur, d’être Bouddha, d’avoir une pratique de compassion qui joint plutôt que sépare, qui prend et rassemble les morceaux brisés de nos « moi » endommagés et du monde,  »

Les femmes qui prennent un thé ensemble expriment ce que tant d’autres font : aimer le monde-tel-qu’il-est représente à la fois notre aspiration la plus profonde et notre plus grand défi. Il y a tellement de raisons de ne pas le faire. Nous ressentons profondément le chagrin et la douleur, mais nous ne savons pas comment répondre d’une manière juste. Ou bien nous sommes débordés en essayant seulement de survivre au milieu des soucis. Ou bien nous avons peur de perdre les gains fragiles de l’autodétermination pour laquelle nous avons travaillé si dur. Il n’y a pas de baguette magique dans une tradition de sagesse, quelle qu’elle soit, qui «résoudrait» instantanément ces dilemmes, parce que nous devons vivre notre chemin au coeur même de ces dilemmes. Ce ne sont pas des problèmes à résoudre; c’est la vie même. Comment le dharma peut-il être utile pour nous permettre de réconcilier aspiration et défi ?

Le dharma est un chemin d’enquête plutôt que de dogme

Le dharma est un chemin d’enquête plutôt que de dogme. Dès le tout début, l’invitation a été de rapprocher les enseignements de nos expériences et de voir comment cela se féconde mutuellement. Parce qu’il est non dogmatique, le dharma est une façon de regarder qui ne présuppose pas ce que nous verrons. Il n’essaie pas d’imposer une vision du monde mais offre des outils pour approcher le monde de manière plus réaliste, avec curiosité et flexibilité. Nous pouvons habiter des lieux dans la demeure du bouddhisme qui sont religieux, des lieux qui n’ont aucune religion et des lieux qui nous permettent d’avoir des croyances religieuses dans des traditions autres que le bouddhisme. C’est à chacune d’entre nous de trouver sa place. Dans tous les cas, il n’y a pas de Parole de Dieu infaillible et immuable. Nous avons une tradition qui évolue avec un corps de philosophie et de littérature extrêmement riche dont les connaissances sont à nouveau vérifiées par chaque pratiquante, et le fondateur de la tradition était une personne dont l’éveil est possible pour nous aussi.

Le manque de dogmatisme du dharma, qui n’est pas toujours parfaitement réalisé par le bouddhisme, est une partie cruciale de ce que nous pouvons apporter à la vie publique. Nous voyons si clairement ce qui se passe lorsque des passions débridées et des croyances fortement ancrées sont « absolutisées » et transmises dans des chaînes apparemment infinies de réactions. Un exemple de ce que le dharma offre à la fois dans notre vie personnelle et publique est la capacité de différencier la réaction et la réponse. La réaction est auto centrée: on s’intéresse à ce que cela signifie pour soi-même. La réaction substitue à ce qui se passe réellement ce que nous nous sentons et pensons à propos de ce qui arrive. Nous avons quitté le premier niveau de l’expérience – ce qui se passe – pour un deuxième niveau – comment nous réagissons – au lieu de comprendre que notre réaction fait partie de l’expérience elle-même, mais n’en est qu’une partie, pas plus ni moins importante qu’autre chose. Ceci est, bien sûr, grossi de manière exponentielle dans des groupes de personnes. Avec la pratique de la méditation et d’un questionnement intérieur, nous sommes plus en mesure de rester au premier niveau de l’expérience, afin que nous puissions répondre aux circonstances dans leur complexité plutôt que de nous perdre dans nos réactions. Les mondes intérieurs et extérieurs deviennent moins divisés, moins sources de tension, même dans des circonstances difficiles.

Une question qui se pose presque toujours lorsque les femmes parlent du dharma est de savoir comment l’idée de non-soi se rapporte à notre travail continu d’examiner les attentes intérieures et extérieures de ce que signifie être une femme dans une culture particulière. Si nous avons travaillé si fort pour réclamer notre sens de nous-mêmes, pour répondre de manière plus fidèle à nos aspirations et à nos talents, et pour clarifier ce que nous voulons offrir et ce que nous ne tolérerons plus, devons-nous lâcher tout cela ?

Dans « Women Practicing Buddhism », Hilda Ryümon Gutiérrez Baldoquín offre une perspective dharmique du problème : « C’est la nature de l’oppression d’obscurcir l’essence illimitée, l’immensité de qui nous sommes ». Lorsque nous incluons cette compréhension aux analyses politiques, culturelles et psychologiques de l’oppression, cela ouvre une nouvelle façon de voir. Cela montre le vrai sens du non-soi, qui n’est pas que l’individu cesse d’exister ou de compter; c’est l’absence de nos façons habituelles de nous penser nous-mêmes, ouvrant la voie pour qu’une réalité beaucoup plus grande devienne visible. Nous voyons que le «moi» constitué d’expériences, de pensées, de sentiments et de sensations est simplement cela : une création en constante évolution selon les conditions intérieures et extérieures.

Il y a aussi quelque chose d’inconditionné et de non créé dans notre être.

Dans les moments où notre identification exclusive avec ce moi se relâche, nous trouvons qu’il y a aussi quelque chose d’inconditionné et de non créé dans notre être. Il est illimité et complètement connecté. Donc, lorsque nous parlons de réaliser le vrai Soi, quelle est sa taille? Ce sont les abeilles, les autoroutes, les cieux, les galaxies ; Il n’y a rien en dehors de lui, et lorsque nous faisons du bien ou lorsque nous faisons du mal, nous nous rendons compte qu’il n’y a pas de moi et l’autre, seulement deux expressions du même Soi en relation.

Cette vaste vision du non-soi s’applique à tous les moments de nos vies. Par exemple, la tradition du koan Zen parle d’une personne vraie comme étant sans rang, ce qui signifie que quelqu’un qui n’est pas lié par le sens de son statut ni par aucune définition découlant du travail, des relations familiales, de l’affiliation politique, etc. Une telle personne vraie n’occupe pas une position prédéterminée, par exemple experte ou inadéquate, aidante ou aidée, et elle voit tout le monde comme ça aussi. Elle ne connaît pas encore la fin de l’histoire et s’intéresse à sa découverte.

Lorsque nous appliquons cela à la question de l’auto détermination, soudain, nous ne pensons pas selon un axe d’auto-sacrifice ou d’auto-assertion dans lequel nous voudrions avec force remplacer les rôles désavantageux par ceux qui sont plus profitables; Nous avons sauté de cet axe à la liberté de n’avoir aucun rôle prédéterminé. Au lieu d’essayer de réformer quelque chose, nous le révisons radicalement. Une personne vraie, libre du moi, n’est plus définie par ses attentes intérieures ou extérieures, ni par ses luttes avec ses attentes. Elle rencontre des situations nouvelles, sans préjuger de son rôle ni du résultat ultime.

C’est une façon généreuse de vivre, à la fois intérieurement et extérieurement. Le courage qui en résulte provient de notre expérience de « l’immensité de qui nous sommes», ce qui constitue la moitié de ce qu’est la pratique du dharma. Lorsque nous mettons en pratique l’autre moitié – en découvrant les formes spécifiques que la générosité et le courage prennent dans chacune de nos vies – nous commençons à réconcilier aspirations et défis. Avec moins de réaction et plus de réponse juste, avec une vision plus lucide et un cœur plus stable, nous sommes mieux en mesure de rester ouvertes à ce monde terriblement beau et blessé et d’imaginer comment nous pourrions être utiles.

Lorsque nous le faisons, il est incontestablement précieux de pouvoir s’ancrer dans le terrain stable d’une tradition. Certaines d’entre nous sont satisfaites de se concentrer sur l’exploration de ce terrain ; d’autres veulent aider à façonner la cuisine que nous construisons à partir de cette tradition. En différenciant entre le dharma et les institutions du bouddhisme, nous pouvons porter un nouveau regard sur les formes que les pratiques anciennes pourront prendre désormais. Certaines des opportunités les plus importantes à l’intersection du bouddhisme et du monde moderne sont exactement là où beaucoup de femmes aspirent à apporter une contribution – y compris la vie du sentiment. Encourager les formes innovantes d’enseignement et d’apprentissage, redéfinir ce que signifie l’autorité et comment elle devrait fonctionner, créer de nouvelles formes de communauté et d’engagement dans le monde, y compris un engagement envers la diversité dans nos communautés, continuer à reformuler la pratique laïque comme étant une réalisation complète de la vie spirituelle, et placer au centre de la Voie notre engagement envers toutes celles et ceux qui partagent ce monde avec nous, maintenant et à l’avenir. Dharma, femmes, potentiel. Ecrivez votre propre phrase.

Joan Sutherland, Roshi est enseignante dans la tradition du koan zen et fondatrice de Awakened Life à Santa Fe, au Nouveau-Mexique. Elle est également traductrice de textes chinois et japonais et collabore actuellement à une nouvelle traduction de The Gateless Gate.

Source Lion’s Roar  mai 2016 Traduction Bouddhisme au féminin