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Le désarmement intérieur par Ajahn Medhanandi

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En Inde, il y a plus de deux millénaires, alors qu’il marchait seul en forêt le Bouddha fut coursé par un meurtrier qui avait déjà tué neuf cent quatre-vingt-neuf personnes. Bien que le Bouddha marchât à un rythme normal, le meurtrier était incapable de le rattraper. Intrigué et émerveillé par ce phénomène, il s’écria : « Arrête, reclus ! Arrête, reclus ! »

Le Bouddha répondit : « Je me suis arrêté, Angulimala. Maintenant, toi aussi tu t’arrêtes ».

Qu’est-ce que le Bouddha a arrêté qu’il voulait que le tueur en série arrête également ? Et que devons-nous également arrêter ? Le Bouddha voulait que nous arrêtions – non pas seulement l’homicide ou le suicide —, il voulait que nous arrêtions de tuer par nos pensées et nos émotions violentes et destructrices la bonté qui est en nous et en l’autre.

Mais cela n’est pas facile lorsque nous sommes prisonniers d’un profond désespoir ou coupé du monde, lorsque le désir de se nuire ou de nuire à autrui a la force d’un ouragan. Lorsqu’obsédé par la jalousie, le jugement, le blâme, ou enflammé par une colère justifiée, l’esprit incline à se déchaîner contre autrui.

Pourtant se nuire c’est inévitablement nuire aux autres. Car en nuisant à autrui, nous nous blessons. À l’inverse, nous sentant heureux, nous rendons les autres heureux. Et en les rendant heureux, nous sommes heureux.

Comment pouvons-nous éviter de devenir la proie d’états d’esprit toxiques ? Paradoxalement, les indices qui nous sont nécessaires pour y parvenir nous sont cachés du fait de notre conception du bonheur. Il nous faut comprendre qu’il n’y a pas de bonheur véritable sans vertu, c’est-à-dire sans ces qualités saines de l’esprit que sont la gratitude, la sincérité, la bonté et la compassion.

Dans notre recherche du bonheur, nous devons observer s’il y a ou non la présence de la paix en nous. Sommes-nous emplis de remords, d’anxiété, de tristesse ? La présence de tels états d’esprit est le signe certain que nous ne sommes pas sur le chemin du bonheur véritable.

Nous devons donc toujours observer si nos actions respectent ou non une conduite morale, saine et bienveillante. Si notre conduite ne cause aucun dommage à nous-mêmes et à autrui, alors nous devons persévérer. En revanche, si cela est source de maux pour nous-mêmes ou pour autrui, alors nous devons l’éviter ou l’abandonner — parce que nous ne sommes plus sur le chemin du bonheur véritable.

Comment pouvons-nous éviter de nuire à autrui et à nous-mêmes ? Nous devenons incapables de nuire en cultivant la retenue morale et la bienveillance, en respectant la vie et en étant attentifs à nos besoins et à ceux des autres, en observant les préceptes éthiques, et en dirigeant notre esprit droitement.

L’inoffensivité est une force – la force de la bonté. Nous avons à être courageux, gentils et sans peur, à être désintéressés plutôt qu’égoïstes. La bienveillance est la sœur de l’inoffensivité et la gardienne de notre paix intérieure.

Nous devons chérir ces qualités d’inoffensivité et de bienveillance. Car sans elles nous sommes condamnés à une mort spirituelle. Nos opinions critiques ou notre juste indignation ont le pouvoir de tuer en nous ou chez d’autres la bonté parce qu’elles paralysent la possibilité du pardon.

Notre bien-être moral et notre bonheur dépendent de notre capacité d’abord à identifier ensuite à supprimer les toxines de notre esprit, à déraciner les causes de notre violence qu’elle soit tournée vers nous-mêmes ou vers autrui.

Comment pouvons-nous relever ce défi ? Quels sont les obstacles auxquels nous sommes confrontés ?

Le plus grand obstacle n’est peut-être pas de reconnaître la profondeur de notre souffrance ou la peur qu’elle engendre. Nous craignons le terroriste intérieur : la peur elle-même, la colère et la cupidité et nous nous y accrochons. Nous sommes poussés par des habitudes mentales tenaces, qui peuvent être ressenties comme insupportables, douloureuses et écrasantes parce qu’il nous semble que nous ne pouvons leur échapper.

Lorsque la peur surgit, nous nous sentons incapables de faire appel aux ressources qui sont en nous ou hors de nous pour nous aider. Nous avons un sentiment d’isolement et nous ne pouvons exprimer ou même comprendre notre malheur. Quels sont les remèdes qui peuvent soutenir notre quête et surmonter ces habitudes mentales destructrices ?

Il s’agit d’abord de prendre soin de soi. Dans le bouddhisme, la décision droite et la retenue relèvent du soin de soi. Au lieu d’être captifs de notre peur et de notre colère, nous les investiguons. Nous les voyons apparaître et disparaître en nous, nous les comprenons pour ce qu’elles sont réellement, c’est-à-dire insubstantielles. Comprenant leur nature insubstantielle, nous apprenons à relâcher leur emprise jusqu’à ce qu’elles s’éteignent. Un sentiment de soulagement et de libération surgit alors qui nous fait découvrir un nouveau sens de la liberté.

Ensuite, au lieu de nous isoler, de nous dévaloriser ou d’être critiques à l’égard de nous-mêmes, nous apprenons à cultiver l’amitié envers nous-mêmes. Nous nous efforçons de rechercher la compagnie d’amis sincères dont les qualités participent à notre perfectionnement moral.

Tout cela contribue au développement d’une stabilité intérieure, d’une confiance en soi et d’une assurance. Un esprit apaisé gagne en résilience, en sagesse et en intégrité morale. Vivant selon une éthique qui guide nos pensées, nos paroles et nos actes, nous formons notre esprit pour qu’il contienne hors de lui les tyrans intérieurs – ces états douloureux et maladroits qui relèvent d’une agression tournée vers soi ou vers autrui.

C’est cela être bienveillants à l’égard de nous-mêmes. En étant bienveillants avec nous-mêmes, nous ne pourrons jamais nuire à personne. Tel un miroir, la bonté qui est en nous se reflète à l’extérieur et elle est reçue de tous. Un état d’esprit agressif peut survenir parfois mais nous le dissipons. Lorsque nous parvenons à dissiper en nous l’agression dans ses multiples expressions en cessant de la nourrir, nous polissons le miroir.

Alors, progressivement, nous portons à maturité la pleine conscience, la sagesse et la compassion. Nous perfectionnons l’attention pure : être à l’écoute et être vraiment présent avec une conscience ferme. Une telle présence et une telle conscience ont un pouvoir de guérison qui est doucement contagieux, car elles nous ouvrent à un esprit de pardon, de gentillesse et d’amour dont nous bénéficions et les autres avec nous.

Cette transformation de l’esprit est rendue possible par la pratique de la méditation qui améliore notre capacité à voir et à écouter, à éclairer notre conscience et à nous accorder tel un instrument aux tremblements et aux tourments de l’esprit. Lorsque nous méditons, nous pacifions et calmons l’esprit afin qu’il puisse expérimenter directement la vérité de notre situation.

Par un engagement continu dans cette pratique, nous éliminons couche après couche les débris émotionnels et dissolvons l’identité que nous avons créée autour d’eux. Nous nous voyons et voyons les autres avec plus de clarté, de vérité et de douceur. Au lieu de haïr ce qui nous paraît insupportable, nous regardons encore et encore avec un regard toujours neuf pour voir le vide de toutes choses. Notre « soi » et notre vision du monde s’en trouvent littéralement transformés.

Nous avons maintenant une autre boussole – un regard contemplatif qui nous conduit avec aisance dans les eaux-vives de l’existence. La gentillesse, le calme, la pénétration intuitive et la sagesse nous dirigent. Nous avons ainsi désarmé les ennemis de notre bien-être et de notre bonheur.

Ce fut l’une des leçons de mon premier maître en Inde il y a de nombreuses années. Mortellement blessé par un villageois ivre, « Pauvre homme », fut sa réponse immédiate et alors qu’il gisait sur le sol en sang, il dit simplement : « Il devra aller en prison maintenant. Qu’arrivera-t-il à ses enfants ? »

Rappelons-nous la compassion absolue du Bouddha pour Angulimala qui a mis un terme à sa folie meurtrière et qui a transformé sa vie – le tueur en série est devenu un moine, un homme de paix, et il a réalisé le plein éveil. En aimant celui qui semble si impossible à aimer, le Bouddha lui a offert le plus grand cadeau qu’un être humain puisse recevoir.

Nous pouvons nous aussi nous éveiller à notre bonté innée et commencer à percer le voile de l’illusion. Bien que nous soyons dans un état de confusion causée par la peur et la haine, et par nos divers tourments, nous pouvons prendre la mesure de notre illusion lorsque nous les considérons comme étant nôtre, comme « moi » ou « mien ». Ce ne sont qu’énergie, turbulence, chaleur et vent.

Nous devons voir cela et le connaître directement par nous-mêmes – patiemment, pas à pas. C’est la purification du cœur. Jouissant d’une conscience pure, nous en faisons bénéficier les autres. Lorsque nous en faisons bénéficier les autres, à notre tour, nous en bénéficions. Nous sommes libres. Nous sommes en paix.

Si nous voulons cette liberté et cette paix, nous devons, chacun individuellement, faire tout notre possible pour réaliser ce processus de désarmement intérieur.

Cessez de nuire. Essayez le pardon. Parlez et agissez avec bienveillance. Continuez de vous détournez de la malveillance. Ne cédez pas. Trouvez la perle de la bonté en vous : c’est là. Touchez le vrai bonheur et la paix inébranlable en votre cœur : c’est là.

© Ayyā Medhānandī 2017

Ayyā Medhānandī Bhikkhunī, est la fondatrice et l’enseignante principale de  Sati Sārāņīya Hermitage, une nonnerie de la tradition Theravāda de la forêt   au Canada.

traduit par Catherine Collobert

Source Satisasaranya