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Briser le silence sur l’inconduite sexuelle par Lama Willa B. Miller

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Memories 2011

Dans le numéro d’été 2018 de Buddhadharma, Lama Willa Miller offre à la fois son récit douloureux de l’inconduite sexuelle par un gourou et sa compréhension pour d’autres survivant·e·s et communautés. Photos-performances de Cecilia Paredes.

Victime. Survivante. Consort. Partenaire. Une de « ces femmes ». Je regarde fixement ces identités sur la page, et je les essaie une par une. Ces mots sont comme des chemises trop petites, qui semblent pourtant m’aller parfois, au gré des fragments changeants de souvenirs qui composent cette partie de ma vie.

Une jeune femme me contacta au téléphone en octobre 2016. Nous avions eu le même enseignant du Dharma. Nous partagions également une histoire commune, sans que nous le sachions. Quand elle m’appela la première fois, elle me dit que c’était à propos d’études universitaires – elle pensait s’inscrire et voulait savoir quelle avait été mon expérience. Est-ce que je me rappelais d’elle, me demanda-t-elle ? Dans le passé, dit-elle, des personnes du monastères nous avaient comparées. Comme toi, j’étais complètement dévouée à l’enseignant, dit-elle.

Complètement dedans. Oui, je sais ce que c’est que d’être complètement dedans. Une image d’une jeune femme en robes marron me revient ; je l’ai croisée une fois, dans la salle des entretiens personnels à l’étage.

Nous étions au téléphone depuis seulement cinq minutes lorsqu’elle fondit en larmes. Elle ne me dit pas pourquoi elle pleurait, pas lors de cette première conversation. Nous avons fait des détours. Mais je savais pourquoi elle pleurait. Je savais pourquoi elle parlait en sous-entendus.

Quelques jours plus tard, je suis assise devant mon ordinateur, pour tenter de trouver des mots pour décrire l’expérience de mes vingt ans. Je les écris, du mieux que je peux, pour faire comprendre ce que c’était que d’avoir son cœur pris en otage – ce que c’était que d’être la partenaire sexuelle secrète d’un enseignant du Dharma.

Les souvenirs sont emprisonnés dans mon corps : l’odeur d’égouts et de cumin dans l’air chaud indien, la texture du coton fraîchement repassé contre ma peau, le bourdonnement des ventilateurs au-dessus de moi, l’impression d’être incapable de me réveiller d’un mauvais rêve. Ces expériences sensorielles sont aussi accessibles pour moi aujourd’hui qu’elles l’étaient ce jour-là.

Ce jour était fin janvier 1988. J’avais 22 ans, et mon enseignant était le centre de mon monde. J’avais tout abandonné – mes anciens amis, ma recherche d’emploi, ma famille, mes possessions – « pour le bien du Dharma ». J’avais abandonné toute précaution pour suivre le projet de vie que cet enseignant avait pour moi. Complètement dedans.

Ce jour fut celui où il m’approcha pour la première fois. Nous étions seuls dans une chambre d’hôtel à Delhi, pour faire un point qu’il avait planifié. Le point dura seulement quelques minutes, avant qu’il ne saisisse mon corps et presse son visage contre le mien.

Mon corps était enveloppé de robes bordeaux, ma tête fraîchement rasée. Mon corps était chaussé de sandales et orné d’un mala, dun gao (amulette de prière tibétaine), de cordelettes de bénédictions. Ce corps n’avait pas été touché par un homme depuis un certain temps. J’avais été encouragée à rester célibataire pendant de nombreux mois, un style de vie culminant dans l’ordination monastique. Seize jours seulement auparavant, à l’insistance de ce même enseignant, j’avais pris des vœux de célibat pour la vie.

À l’age de 22 ans, je n’avais aucune idée du sens à donner à tout cela. Il n’y avait pas de littérature moderne, tout au moins rien que je n’ai vu, sur les relations sexuelles entre enseignant et élève dans le bouddhisme. Aucun de ces best-sellers sur le sujet n’avait encore été écrit. Des traductions maladroites de récits médiévaux de la vie bouddhiste étaient mon seul point de référence. Dans ces récits, les femmes étaient des consorts, des dakinis, des muses – des reflets désirables du regard masculin.

Des mots qui lient, des mots qui se libèrent

Inconduite sexuelle de la part du clergé. Abus de pouvoir. Exploitation. Nous ne voulons pas croire que ces mots s’appliquent à nous ou à nos sanghas. Nous nous détournons d’eux pour des raisons compréhensibles. Nous pouvons avoir peur de l’opprobre qu’ils jetteraient sur nos communautés bouddhistes. Nous pouvons nous inquiéter de la menace pour notre pratique ou les valeurs qui nous sont chères. Nous pouvons avoir peur de regarder en face la vérité sur l’enseignant, que nous croyions être l’incarnation de la perfection et qui est en réalité un être humain complexe. Se pencher sur ces mots signifie tout remettre en question, y compris certaines de nos croyances les plus profondes. Le courage et l’énergie émotionnelle requis pour cela est important.

En tant qu’«une de ces femmes», quand j’avais à peine plus de vingt ans, je n’aurais probablement pas fait le lien entre ces termes et ma vie même si j’étais tombée dessus. Bien que je savais, après trois ans de cette relation, que ce qui m’arrivait était douloureux et m’avait fait perdre tout contrôle, je pensais que j’étais la seule responsable. Et même quand je tombai finalement sur ces mots, longtemps après que la relation ait pris fin, ils me semblèrent au premier abord étrangers.

Mais alors que j’explorais le sens de ces mots, ils me donnèrent un cadre nouveau dans lequel reconsidérer et explorer mon histoire. Se pouvait-il que ce qui me soit arrivé soit également arrivé à d’autres personnes, à la fois dans ma tradition et en dehors ? Était-il possible que je ne sois pas la seule responsable – que les actions de mon enseignant étaient aussi responsables de la souffrance que nous avions toutes deux endurées ? Était-il possible qu’il existe certaines limites qui ne devraient jamais être franchies ?

Limites et pouvoir dans les communautés spirituelles

Au fil des années, des pratiquantes ont partagé avec moi leurs récits d’inconduite sexuelle de la part de leur enseignant. C’est plus commun que ce que vous pourriez imaginer :

« Il est venu sans prévenir dans ma chambre au cours d’une retraite. Il m’a demandé de me déshabiller. Il s’est aussi déshabillé. Il s’est assis sur mon zabuton et m’a demandé de venir sur ses genoux. »

« J’avais un entretien personnel avec lui. Durant l’entretien, il a pris ma main alors que je parlais du cancer de ma tante. Je pleurais. Je pensais qu’il voulait me réconforter, mais il a pris son visage entre ses mains et m’a embrassée. »

« C’était après l’enseignement. Les gens discutaient en buvant du thé. Il est venu vers moi et m’a murmuré dans l’oreille, ‘tu es charmante’. »

« Il a dit que si j’étais meilleure au lit, ça ne durerait pas aussi longtemps. J’ai commencé à pleurer et tenté de me lever. Il m’a poussée sur le lit et a tenté d’introduire son pénis flasque en moi. »

Ce sont les récits de femmes dans les traditions vipassana, zen, et tibétaine. L’inconduite sexuelle est présente dans toutes les écoles du bouddhisme, sous plusieurs formes. Elle peut être verbale, comme un commentaire inapproprié ou des avances. Ou elle peut être physique : embrasser, caresser, toucher, tout jusqu’à l’acte sexuel. L’enseignant coupable peut présenter le sexe comme informel ou spirituel. Le secret est généralement de mise, et quand c’est le cas, le préjudice est d’autant plus flagrant.

Dans une étude récente de l’Université de Baylor, l’inconduite sexuelle de la part du clergé est définie comme des avances ou des propositions sexuelles faites par des religieux en position de pouvoir à une personne de la congrégation qu’ils servent, et qui n’est pas leur épouse / époux ou leur partenaire. Des recherches ont prouvé que ce type de comportement expose les individus et les communautés à un risque significatif de trauma et de préjudices. En conséquence, un nombre grandissant d’états (aux États-Unis), neuf aujourd’hui, ont fait de l’inconduite sexuelle du clergé un délit punissable par la loi.

Cette sorte d’inconduite sexuelle est différent des autres types. Ce qui caractérise l’inconduite sexuelle de la part du clergé ne vient pas de la spécificité de la sexualité mais plutôt l’activité sexuelle de tout type qui a lieu entre deux personnes qui ont convenu, en vertu de leur rôles respectifs, d’un accord implicite. L’élève a implicitement accepté de se confier à l’enseignant pour son cheminement et le développement de sa vie spirituelle. L’enseignant a implicitement accepté de s’abstenir d’exploiter sa position de pouvoir et de respecter la confiance de l’étudiant et sa vulnérabilité.

Cet accord établit une zone de sécurité dans leur relation. La zone de sécurité est un espace dans lequel l’étudiant peut en toute sécurité être vulnérable et ouvert, et dans lequel un enseignant se porte témoin, incarne la compassion, et donne une guidance. La confiance dans la zone de sécurité est essentielle pour un profond travail spirituel. L’érosion des barrières physiques est l’un des moyens par lequel cet espace de sécurité peut être violé.

Pour comprendre pourquoi violer une zone de sécurité est problématique, nous devons comprendre quelque chose à propos du pouvoir. Comme les psychothérapeutes, les enseignants scolaires, le clergé (ce terme inclut les enseignants du Dharma, les lamas, roshis, ajahns, amis spirituels, etc…) exercent une emprise sur les élèves simplement en vertu de leur rang et de leur position dans la communauté. Ils sont puissants, mais ce pouvoir est souvent invisible ; on ne peut pas le tenir dans sa main ou montrer à quelqu’un ses dimensions avec une règle. Cependant, c’est une force ayant une grande influence dans nos vies et les signes de sa présence sont là, si on sait comment les chercher. On peut déterminer le statut d’une personne, par exemple, selon l’endroit où elle est assise dans la pièce.

Les survivants de l’inconduite sexuelle du clergé ont au départ un profond sentiment de confiance dans leur agresseur qui se transforme en sentiments de confusion et de trahison.

L’éthique professionnelle conventionnelle présuppose que la personne qui détient le plus de pouvoir dans une relation, est celle qui détient le plus de responsabilité quant à maintenir l’intégrité des limites de cette relation. Ceci signifie que les enseignants bouddhistes sont les principaux garants du maintien des limites avec leurs élèves.

Si la limite s’effrite et que la zone de sécurité est compromise, la santé spirituelle et le bien-être des deux parties concernées est mise en danger. Mais la personne détenant le moins de pouvoir dans la relation est celle qui est la plus vulnérable, psychologiquement et spirituellement. Comme les victimes d’inceste, les victimes d’inconduite sexuelle de la part du clergé ont au départ une confiance profonde envers leur agresseur qui se transforme en sentiments de confusion et de trahison. Et les victimes d’inconduite de la part du clergé font face aux mêmes risques : dépression, anxiété, idées suicidaires, sentiments de honte et de culpabilité, et difficultés à établir la confiance lors de relations futures. Ces symptômes peuvent se présenter graduellement ou soudainement et peuvent durer des années.

Victimes, Survivantes, Battantes

 

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Peu après avoir été contactée par cette jeune femme, je contactai à mon tour trois autres femmes dans la communauté que je suspectais ou savais avoir eu des relations sexuelles avec mon enseignant. Finalement, nous avons tout révélé ensemble, dans un processus de divulgation publique facilité par un médiateur professionnel. Les membres de la communauté avait embauché le médiateur pour les aider à aborder les révélations auxquelles ils étaient confrontés. En nous préparant pour cette révélation publique, il est devenu clair qu’afin de protéger l’anonymat des femmes qui ne voulaient pas être nommées, il était nécessaire d’avoir une catégorie pour se référer à elles.

Que sommes-nous ? me demandai-je, en consultant la littérature sur l’inconduite sexuelle. Des victimes ? Ce mot m’évoquait des bleus sur les bras, des interdictions de domicile, des enfants. Des survivantes ? La chanson ‘Survivor’ des « Destiny’s Child » (groupe de R’n’B) me revint en tête. Finalement, je tombai sur un schéma décrivant les étapes du rétablissement après une agression sexuelle, qui me sembla familier. Les étapes étaient : la victime, la survivante, et la battante.

La phase « victime » arrive le plus tôt dans le processus de rétablissement. Au départ, beaucoup de victimes ignorent qu’elles subissent une relation abusive. Ce manque de compréhension peut durer longtemps, accompagné de phases d’aversion, d’anxiété extrême, et de blâme envers soi-même. Dans la phase « victime », ces sentiments s’installent dans leur corps et leur esprit, aboutissant à une sensation d’impuissance, de perte de pouvoir, d’invisibilité, et de honte. Si la relation prend fin, la victime ressent des sensations paralysantes de perte et de chagrin mais peut être réticente à parler de ce qui s’est passé.

La phase « survivante » survient à mi parcours du processus de guérison. Dans cette phase, la personne commence à comprendre la complexité de ce qui s’est passé et la possibilité que l’enseignant en porte une part de responsabilité. Au fil du temps, il y a un retour du sens de l’autonomie et du contrôle de soi. Dans cette phase, la survivante commence à vouloir exprimer son expérience verbalement et peut chercher de l’aide auprès d’un thérapeute ou d’amis proches. La personne peut ressentir de la colère contre l’agresseur pour la première fois et peut aussi ressentir de profonds regrets.

La troisième phase, celle de la battante, se produit à la fin du processus de guérison. Dans cette phase, la personne est capable de regarder ce qui s’est passé sans que cela réactive des réactions émotionnelles intenses. Il devient possible de dépasser le chagrin et le regret pour voir cette expérience difficile comme un processus formateur. Dans la phase « battante », la personne est globalement guérie et est passée à autre chose. Alors que les survivantes ne se sentent pas assez fortes pour aider les autres dans leur processus de guérison, les battantes sont souvent motivées à vouloir le faire.

La toile d’araignée dans laquelle j’étais engluée était une forme subtile de violence qui dépassait ma propre expérience.

En réalité, ces trois phases ne sont pas strictement séquentielles mais sont plutôt un reflet des fluctuations entre victimisation et résilience. On peut entrer dans la phase de « la battante » puis retomber dans la phase de la victime.

Nous nous sommes finalement mises d’accord pour parler de nous comme des « survivantes ». Ce terme nous plaçait toutes au milieu du processus de guérison, un endroit qui semblait nous donner suffisamment d’autonomie personnelle.

Alors que la date de la divulgation publique approchait, j’observai les réactions de la sangha à ce langage inspiré de l’éthique professionnelle. Certains pensaient que la dyade survivante/coupable était impersonnelle, déshumanisante, ou clivante. Certains étaient inquiets du fait que cela pourrait perpétuer une histoire destructrice pour les victimes. Le langage a ses limites, et peut paraître réducteur.

Mais le langage de l’éthique professionnelle a aussi le pouvoir de libérer en rendant visible l’invisible. Dans mon cas personnel, j’ai eu du mal à me montrer objective concernant ma propre situation pendant de nombreuses années. C’était beaucoup trop personnel. J’avais construit une histoire autour de ma culpabilité et des raisons pour lesquelles je ne pouvais me sortir d’une situation qui m’avait ôté tout contrôle, une histoire nourrie par la solitude, la peur de perdre le contact, mes croyances personnelles, et même par la doctrine bouddhiste.

Quand j’ai vu cette nouvelle terminologie, cela m’a permis de prendre du recul et de me voir comme faisant partie d’un réseau plus large de dynamiques de pouvoir présentes au sein de nombreuses religions. Cela m’a permis de me sentir connectée à une communauté internationale de femmes et d’hommes qui avaient vécu la même expérience. Ce langage m’a permis de faire mienne une vérité que je connaissais déjà au fond de moi – que la toile d’araignée dans laquelle j’étais engluée était une forme subtile de violence qui dépassait ma propre expérience, et au final, impermanente. Parfois, nous avons besoin de voir un schéma de fonctionnement pour pouvoir nous en libérer.

Le secret est toxique

Mon enseignant du Dharma, tout d’abord implicitement, puis plus tard, explicitement, m’avait demandé de garder notre relation secrète. Ceci m’avait grandement perturbée dès le début. Un soir, je le confrontai en lui demandant, « Pourquoi ne pouvons-nous pas parler de cela librement ? »

Son comportement changea aussitôt, et il me répondit : « Rien dire très bien. Beaucoup honte venir. Honte toi. Honte moi. Honte monastère. »

Je battis en retraite. A l’époque, je pensais qu’il n’y avait rien de plus risqué karmiquement parlant que de fâcher l’enseignant, et mettre en doute son raisonnement me semblait d’autant plus hérétique. Cependant, le secret m’était toujours profondément inconfortable, et me semblait, malgré ma dévotion à mon enseignant, toxique.

Garder un secret vis-à-vis de sa propre communauté est mentir par omission et amène finalement à dire des non-vérités. Ce petit sac avec lequel vous voyagez contient des objets rituels, pas votre pilule contraceptive. Vous vous tenez devant la porte de la chambre de votre enseignant pour récupérer son linge, pas parce qu’il vous a demandé de venir pour du sexe.

Dans mon propre cas, ces petits mensonges, et le plus gros mensonge qu’ils représentaient, avaient commencé à corrompre mon sens de l’intégrité personnelle, et avec lui mon sentiment de connexion aux personnes qui m’entouraient. Les survivantes se trouvent prises entre deux feux. Pour préserver leur relation avec l’enseignant, elles doivent cacher des choses et mentir. Mais mentir signifie briser un précepte bouddhiste fondamental. Dans mon propre cas, me dire qu’il s’agissait de « moyens habiles » ne fut pas suffisant pour effacer mes sentiments de malaise. Cette situation créa un fossé entre moi et mes frères et sœurs du Dharma, des personnes à qui je tenais profondément.

Dans la plupart des sanghas où des inconduites ont lieu, il existe un cercle de personnes dans le secret, mais bizarrement, elles peuvent ne pas se reconnaître. En d’autres termes, il n’y a pas seulement un secret, il y a une culture du secret. Des actes de tromperie, de dissimulation et de facilitation d’actes cachés deviennent si habituels qu’ils en semblent parfaitement normaux, comme se brosser les dents. Si une communauté doit guérir de ces inconduites, il est important de ne pas s’intéresser uniquement qu’à ces inconduites mais également de lever le voile sur la culture sous-jacente qui les a permis.

Quand la culture du secret est utilisée comme une méthode pour empêcher un élève de parler d’une relation intime avec un enseignant, elle devient un puissant moyen de contrôle. Le secret peut être utilisé comme arme : si la femme (ou l’homme) parle de la relation, s’ensuivra un retour de bâton. Quand il implique une communauté spirituelle, ce retour peut être dévastateur. Les paroles d’un enseignant charismatique peuvent tout aussi bien inspirer une communauté entière dans la pratique du Dharma que marginaliser des êtres humains.

Si une élève décide de s’en aller sans parler – son autre option – elle est rarement remerciée pour sa discrétion. À la place, la communauté, spécialement si elle est repliée sur elle-même, peut voir son départ comme une sorte de trahison. Ceci peut être encouragé par l’enseignant lui-même, qui ressent personnellement son départ comme une perte de pouvoir et une dépossession.

J’ai réalisé assez tôt dans la relation avec mon enseignant que cette culture du secret me coupait de moi-même. Mais ce n’est que plus tard que j’ai réalisé qu’en gardant ce secret, j’étais complice d’un mauvais acte qui risquait de déstabiliser la communauté que j’aimais. Même après que le temps ait passé et avec l’aide d’une thérapie, je garde toujours des regrets à propos de cela. C’est une des raisons pour lesquelles beaucoup de survivantes ne parlent pas : nous nous sentons honteuses.

Le mythe du Samaya à sens unique

Dans la tradition Vajrayana, il y a le concept de samaya. Bien que le mot signifie littéralement « engagement », il se réfère à une relation sacrée. Si vous avez un samaya avec une personne, cela signifie que vous avez un engagement à tenir et que vous devez voir cette personne dans sa bonté et dignité fondamentale. Certaines sources disent que le samaya le plus important pour un étudiant du Dharma est l’engagement envers leur enseignant racine. Pris hors du contexte plus large de l’éthique bouddhiste, cette dimension du samaya signifierait que les étudiants ne devraient pas remettre en question les actions de l’enseignant, peu importe à quel point elles sont inappropriées. Un samaya qui ne s’applique que dans un sens oblige les étudiants à justifier les transgressions de leur enseignant.

Ceci est une distorsion du concept de samaya.

N’importe quelle évaluation approfondie du contexte plus large de l’éthique bouddhiste révèle que la samaya n’est pas unidirectionnelle. La plupart des enseignants de la tradition Mahayana se conforment à deux ensembles fondamentaux de préceptes éthiques : le vœu de bodhisattva et les vœux de pratimoksha. L’essence de ces vœux est un engagement à la fois de compassion et de ne pas nuire. L’éthique de base d’un enseignant doit tourner autour des vœux d’incarner la compassion et des vœux de pratiquer la non-violence. Ces vœux sont si fondamentaux qu’ils définissent l’éthique bouddhiste. Si un enseignant agit d’une manière qui perpétue la violence ou qui nuit, il contrevient à ces engagements fondamentaux, même si la chute n’est pas consciente.

Dans certaines traditions, la couche la plus haute et la plus cachée du samaya se révèle uniquement dans la sphère de la conscience non-duelle. Au sein de cette sphère, toutes les relations sont spontanément pures. La pratique de la non-dualité nécessite de démanteler l’illusion de la séparation et d’embrasser toutes les conditions intérieures ou extérieures, y compris sa propre « ombre ». Supprimer les conditions qui permettent d’observer sa propre ombre et de l’intégrer contrevient à l’esprit d’ouverture implicite dans le samaya.

L’essence du samaya n’est pas la foi aveugle. Le samaya est une promesse de se considérer l’un et l’autre avec bonté mutuelle, tout en reconnaissant notre potentiel humain de s’en écarter. Nous nous le devons les uns les autres, en tant qu’enseignants, étudiants, amis spirituels et sangha, de nous tenir mutuellement responsables, non par malice, mais en raison de cette croyance fondamentale en notre capacité à nous éloigner de nos faiblesses et à nous rapprocher de l’intégrité et de la compassion.

Le diable est dans les détails

 

Both world – 2009

 

Dépasser les limites peut varier de la maladresse à l’acte flagrant. Cela peut être expérimenté comme bienvenu ou non, s’étendre du légèrement bizarre à complètement traumatisant. Sans entendre les témoignages de tous ceux qui savent quelque chose, une communauté ne peut pas avoir une image complète de qui a été blessé et comment. Si une communauté ne sait pas exactement ce qui s’est passé, et combien de personnes sont concernées, il est très difficile de savoir comment procéder.

Obtenir cette image complète nécessite d’écouter attentivement les différents côtés. Beaucoup d’enseignants qui ont mal agi mentent à propos de leur conduite ou tentent de se décharger de leur responsabilité sur les autres. Il est donc important d’écouter les témoignages des survivantes et des témoins en détail, si possible. Les détails révèlent souvent des informations clés sur la sévérité de l’abus, les formes qu’a pris l’abus, et les dimensions de l’abus.

Il y a quelques temps, je faisais partie d’une communauté dans laquelle les femmes ont commencé à reporter des avances sexuelles faites par l’enseignant. Une de ces femmes a décrit comment cette relation a commencé. Lors d’un entretien personnel, elle avait confié à cet enseignant son passé d’abus sexuels dans son enfance par un proche. Peu après, il l’a invitée sur ses genoux et a commencé à l’embrasser. Ce comportement a perduré lors d’entretiens personnels durant des retraites au fil des années, jusqu’à ce que cela finisse par une relation sexuelle.

Les survivantes ont peur de ne pas être crues, d’être honteuses, d’être rejetées.

Les détails tels que ceux-ci fournissent des informations cruciales. Dans ce cas, l’enseignant cherchait des indices de vulnérabilité émotionnelle, tel qu’un passé d’abus sexuels, et a choisi le lieu, une chambre privée dans un espace de retraite contrôlé par lui et ses élèves, avant d’initier un contact sexuel. Puis l’habitude s’est mise en place graduellement et son comportement dans le même contexte s’est aggravé (manipulation). Les détails indiquent que l’enseignant avait l’habitude de perpétrer ces actes.

Malheureusement, plus les détails sont perturbants, plus il est difficile pour une survivante d’en parler. Le simple fait de le dire à haute voix nécessite un grand courage. Les survivantes ont peur de ne pas être crues, d’être humiliées, rejetées, que leur confiance soit blessée. Elles sont prises dans le dilemme typique des victimes d’inceste : elle peuvent ressentir une certaine affection et protection pour l’agresseur tout en ressentant simultanément dégoût, colère, et méfiance. Exprimer ces sentiments contradictoires est difficile.

La plupart des survivantes sont hésitantes à partager ce qui s’est passé avec la communauté élargie, pour les même raisons (et davantage) qui font qu’elles sont hésitantes à se confier à une seule personne. Mais il y a un coût au silence. Ce coût est la solitude, la perte de contact, et relègue dans l’ombre des sujets qui ont besoin de davantage d’exploration et de discussion, pas de moins. Libérer les témoignages – au moins dans un cercle restreint – est crucial afin que la communauté comprenne l’étendue des dégâts et pour empêcher les abus futurs. Résoudre ce dilemme nécessite du respect pour la confidentialité, de la compassion, de la délicatesse, et du tact. Idéalement, un environnement sécurisant peut être créé pour les survivantes afin qu’elles puissent raconter leur histoire dans des conditions appropriées, soit en personne, soit au travers d’une déclaration lue par quelqu’un en qui elles ont confiance.

Que faire

Avec la vague récente de révélations d’inconduite sexuelle au sein de la communauté bouddhiste internationale, nous pouvons nous demander, quand est-ce que les choses changeront enfin ? Ma réponse est jamais – à moins que des initiatives pour éduquer sur le sujet et des protections concrètes ne soient mises en places, et à moins que le voile du silence entourant les discussions sur les relations sexuelles élève-enseignant ne soit levé. En attendant, chaque communauté bouddhiste reste un chateau de cartes.

Premièrement, les communautés doivent être éduquées sur les sujets des dynamiques de pouvoir, sur ce qui constitue des limites saines, et sur ce qui se passe quand ces limites sont franchies. Les formations pour apprendre ce qui constitue une limite peuvent être amusantes et donner du contrôle aux gens.

Deuxièmement, des mesures de prévention concrètes doivent être mises en place. Ces mesures incluent un code d’éthique de l’enseignant, une procédure formelle pour les plaintes, et une formation sur la responsabilité pour les dirigeants.

Troisièmement, les voix hautes et claires des femmes et hommes qui se sont trouvés dans une relation sexuelle avec leur enseignant doivent être entendues. Si nous ne connaissons pas l’impact de l’inconduite sur de véritables êtres humains, nous ne comprendrons jamais pourquoi nous devons prendre des mesures pour les protéger. Ces problèmes ne seront pas résolus par les individus ou les communautés à moins que nous ne commencions à en parler librement.

Enfin, les enseignants du Dharma qui ont fait preuve d’inconduite doivent être tenus pour responsables. Lorsqu’une communauté décide que les actes d’un enseignant sont au-dessus de tout soupçon, les violations éthiques restent cachées. Ce n’est pas suffisant que les communautés s’engagent à un changement après que le problème ait eu lieu. Ils doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour faciliter la guérison et restaurer la confiance. C’est un long processus qui implique de la compassion, de l’équanimité, et d’investiguer dans la culture de la sangha dans laquelle le mal a été commis et a même pu être encouragé.

Le Dharma est toujours un refuge

Quand le secret de mon ancienne communauté fut révélé en pleine lumière, je me retrouvai au téléphone avec un membre de la sangha qui me demanda, « Et concernant les pratiques du dharma que j’ai reçues de lui, sont-elles toujours valides ? »

J’ai été profondément touchée par cette question. Pour les communautés qui ont vécu une crise de foi, cette question est l’une des premières à surgir.

Ma réponse fut que même si l’enseignant avait des défauts, le dharma est pur. Quels que soient les enseignements, transmissions, et autorisations que vous avez reçus de l’enseignant, ils sont toujours sacrés et valides, lui ai-je dis.

Lorsque je raccrochai, je me demandai si la désillusion n’est pas un catalyseur du chemin spirituel, plutôt que son ennemi. Ne me méprenez pas – je ne souhaite cette expérience à personne ni à aucune communauté. Mais peut-être le véritable refuge ne peut être trouvé si l’on n’est pas poussé hors de notre faux sentiment de sécurité. Il se peut que les enseignements les plus profonds ne soient pas reçus dans le temple mais dans la vie qui remet en cause tout ce que nous pensions être vrai.

Quand rien ne va plus, nous sommes appelés à rechercher un dharma plus profond. Pas un dharma de mots et de papier, mais le dharma intérieur de la vérité du cœur. Et peut-être est-ce là l’essence de ce que nos enseignants humains, aussi faillibles qu’ils soient, ont tenté de nous dire depuis le début.

Plusieurs femmes fortes et courageuses se tiennent silencieusement en arrière-plan de cet article, des femmes qui ont partagé avec moi leur histoire de traumatisme et de résilience, et qui ont commenté et lu cet article. Je leur en suis profondément reconnaissante.

Willa B. Miller est la fondatrice du Natural Dharma Fellowship à Cambridge, au Massachusetts, et du Wonderwell Mountain Refuge à Springfield, dans le New Hampshire. Elle est membre du corps professoral du programme One Earth Sangha’s EcoSattva Training et est membre du Council on the Uncertain Human Future.

Source Buddhadharma été 2018. Traduction Bouddhisme au féminin.

Ressources (en anglais)