Une direction féminine, cela fait-il une différence ?

Une direction féminine, cela fait-il une différence ?

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La figure de proue du Bouddhisme est l’enseignant, un rôle traditionnellement dominé par les hommes. Andrea Miller dresse le portrait de trois enseignantes – Trudy Goodman, Roshi Pat Enkyo O’Hara, et Lama Palden Drolma – qui changent le visage du Bouddhisme et enrichissent les enseignements.

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Trudy Goodman

Dans une chambre d’hôpital de Buffalo, état de New York, Trudy Goodman eut une expérience spirituelle qu’elle n’avait aucun moyen de comprendre.

À l’époque, Trudy avait seulement vingt-et-un ans et son mari n’était pas beaucoup plus âgé. Jeunes et inexpérimentés, ils ne savaient rien de l’accouchement. Alors que les contractions la faisaient souffrir, il se sentait impuissant et commença à lire. Mais c’était incongru – il lisait, elle souffrait. Trudy perdit patience et demanda à son mari de partir. Pendant les quatre heures qui suivirent, elle accoucha seule. Une infirmière venait simplement la voir environ toutes les heures.

 

En tant que femme, dit Trudy Goodman, je suis très intéressée par l'intégration de la sexualité et des relations de couple dans la pratique du Dharma
En tant que femme, dit Trudy Goodman, je suis très intéressée par l’intégration de la sexualité et des relations de couple dans la pratique du Dharma

Dans sa solitude, dans sa douleur intense, Trudy découvrit un « sommet de présent », dit-elle. C’était vaste. C’était profond. Elle réalisa la connexion qu’elle avait avec tous les êtres qui étaient nés avant elle et avec tous les êtres qui la suivraient.

Deux ans plus tard, Trudy Goodman se trouvait dans un hôpital à Genève, avec son professeur d’université mourant. Il y avait là six docteurs serrés autour du minuscule corps malade dans le lit, et elle vécut une autre transformation profonde. Après quoi elle commença à chercher des réponses, se plongeant dans les enseignements des mystiques et des yogis. « Ils disaient une chose, une autre, mais ce n’était jamais ça». Puis un ami d’enfance, Jon Kabat-Zinn, l’invita à aller écouter un maître zen coréen Seung Sahn.

« La première fois que je l’entendis parler, je vis qu’il savait ce que je savais et qu’il savait ce que j’avais besoin de savoir», dit Trudy.

C’était quelque chose dans son regard, plus que tout ce qu’il avait pu dire. « En fait », continue-t-elle, « Seung Sahn parlait un anglais très simple. Il disait, ‘Le ciel est bleu, l’herbe est verte.’ Un parler Zen très simple, mais je me rappelle avoir pleuré. Simplement pleurer de soulagement, comme si je rentrais à la maison. C’est comme ça que j’ai rencontré le Dharma. »

Aujourd’hui, plus de trente ans plus tard, Trudy Goodman est la fondatrice et l’enseignante principale de InsightLA, une communauté de Los Angeles qui offre des groupes d’assise quotidienne, des retraites de weekend, et divers cours de pleine conscience (Mindfulness) bouddhistes ou laïques. Trudy veut rendre la pratique de la méditation disponible pour des gens ayant une vie citadine chargée, mais sans transformer la pratique en ce qu’elle appelle le « Mac Mindfulness. » Tel qu’elle le décrit, son style d’enseignement est «Vipassana avec de fortes connotations Zen. »

Quand Trudy Goodman commença à étudier le Dharma dans les années 70, il y avait très peu d’enseignantes bouddhistes. Bien qu’un déséquilibre homme / femme existe encore aujourd’hui parmi les enseignants connus, c’est une source de réjouissances de constater qu’en Occident les femmes prennent progressivement leur place sur le podium. Certains bouddhistes prétendent que souligner l’importance des enseignantes est « genrer » le Dharma. Ils pensent que le Dharma est le Dharma, et que, par conséquent, cela n’a pas d’importance qu’il soit enseigné par un homme ou par une femme. Mais si le genre n’a pas d’importance, alors pourquoi ne devrait-il pas y avoir plus de femmes qui enseignent ? Pourquoi les femmes ont-elles été exclues ? Comme l’érudite Rita Gross l’a dit à propos des travaux de féministes bouddhistes, « Nous ne « genrons » pas le Dharma. Nous le « dé-genrons ». Le Dharma a été « genré » il y a des milliers d’années quand les femmes ont été mises dans une classe à part. »

Le Bouddha faisait l’éloge de ses disciples féminines pour leur sagesse et fonda un ordre de nonnes. Et pourtant après sa mort, lorsqu’un conseil de cinq cents arhats (éveillés) se rassembla pour établir le canon bouddhiste, pas une seule femme arhat n’était parmi eux. Au cours des millénaires, il a existé des femmes enseignantes, mais les chercher c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Tandis qu’il existe des listes entières d’ancêtres masculins, dans chaque tradition il n’y a seulement qu’une poignée d’ancêtres féminines.

La culture bouddhiste, cependant, n’est pas statique. Elle change avec chaque culture qu’elle rencontre, en Inde, en Chine, au Tibet, au Vietnam. Le rôle des femmes bouddhistes a changé selon les lieux et les époques, et il a encore changé en s’implantant en Occident. Quand le bouddhisme est arrivé en Amérique dans les années 60 et 70, il a rencontré le mouvement naissant de la deuxième vague du féminisme. Les personnes intéressées – aussi bien les femmes que les hommes, occidentaux ou asiatiques – commencèrent à questionner les dynamiques de pouvoir au sein des sanghas. Ils commencèrent à travailler à rendre les chants et la liturgie non genrés, à demander l’ordination pour les femmes là où elle était auparavant refusée, et à encourager les femmes à prendre des rôles de leader. Aujourd’hui en Occident l’un des enseignants bouddhistes les plus célébrés est une enseignante – Pema Chödrön – et de même, une foule d’autres contribuent de manière significative au Dharma. Parmi elles figurent Trudy Goodman, Roshi Pat Enkyo O’Hara, et Lama Palden Drolma.

L’enseignante préférée de Trudy Goodman a été Maurine Stuart, l’une des premières maîtres Zen aux Etats-Unis, également mère de trois enfants, pianiste de concert, et professeure de piano. « Maurine avait une vie complète et équilibrée », dit Trudy . « Elle incarnait la possibilité d’avoir une pratique spirituelle intense tout en vivant en laïque, tout en continuant à se coiffer et plaisanter à propos des nouveaux rouges à lèvres. Je l’adorais et j’ai pratiqué de manière très profonde avec elle. »

Il était important pour Trudy de recevoir des enseignements d’une femme, car bien qu’elle ait été immédiatement attirée par le Bouddhisme et qu’elle en ait aimé la vitalité profonde et la clarté, elle ressentait néanmoins que les enseignements qu’elle recevait des hommes ne se rapportaient pas assez aux choses qui préoccupaient les femmes ordinaires comme elle. Des choses, dit Trudy, comme «notre travail dans la sphère domestique, nos vies de famille, comment équilibrer le travail et la vie familiale. »

Trudy Goodman réalisa que les enseignements qui se développèrent après l’époque du Bouddha étaient des plus problématiques. Par exemple, les instructions de méditation pour travailler avec le désir devinrent misogynes au cours des siècles. Le Bouddha nous apprit à imaginer ce que nous trouverions si nous retirions notre peau – imaginer le fouillis rouge de nos sang, foie, et reins. L’idée était que si nous disséquions mentalement notre corps, nous supprimerions notre attachement à notre forme physique et par extension à la forme physique des autres. Les enseignants suivants, cependant, donnèrent parfois des instructions afin d’imaginer le corps d’une femme dépouillé de sa peau, de sorte que ses entrailles répugnantes soient révélées, et non celles du méditant masculin. La vision des femmes comme pécheresses et impures était utiles à la communauté monastique masculine, explique Trudy, car elle aidait les moines à maintenir leur célibat.

« C’est un vaste domaine de la pratique que de regarder la façon dont notre genre et notre orientation sexuelle affectent nos perceptions et la façon dont ces perceptions affectent notre relation aux enseignements », me dit Trudy. Très souvent, dit-elle, la sexualité est en dehors de notre champ de conscience ; nous la compartimentons. Mais nous pouvons observer profondément nos pensées et actions, et notre vigilance peut englober notre comportement sexuel. Ecartons-nous nos fantasmes sexuels quand nous traquons les façons dont l’attraction, l’aversion, l’ignorance et l’illusion affectent notre pratique ? Comment intégrons-nous notre pratique dans nos relations aux autres ? Et même si nous sommes dans une phase de nos vies où nous sommes célibataires, sommes-nous conscients de la façon dont nous réagissons aux démonstrations de comportements sexuels dans l’art et les médias, et avons-nous fait la paix avec nos propres comportements passés ?

« Je suis très intéressée par l’intégration de la sexualité et des relations de couple dans la pratique du Dharma », dit Trudy Goodman. « Le sentiment d’incarnation dans un corps est plus prégnant pour les femmes. Nous avons nos règles. Nous donnons naissance. Il y a du sang et du lait. Nos corps sont dynamiques et puissants. »

Environ deux ans avant de découvrir le Dharma, Trudy Goodman avait commencé une psychanalyse. Quand elle commença une pratique assise, elle fut frappée par la synergie entre le travail qu’elle effectuait avec son analyste et celui qu’elle effectuait sur le coussin. « Ce sont deux pratiques de prise de conscience », dit-elle. « Dans la méditation nous nous concentrons davantage sur la prise de conscience du fonctionnement de l’esprit, tandis qu’en thérapie nous sommes aussi attentifs au contenu de l’expérience. La méditation assise et la thérapie fonctionnent merveilleusement bien ensemble. Ensemble vous avez un être humain au complet. »

Trudy Goodman eut envie de devenir psychanalyste et travailla dans ce domaine pendant vingt-cinq ans, pratiquant une psychothérapie basée sur la pleine conscience (mindfulness) avant même que ce nom existe. Elle dirigea et assista à des retraites bouddhistes, et vit alors émerger un scénario qui se répétait. Le lundi, après une retraite, dès qu’elle retournait à son bureau, tous ses clients connaissaient une ouverture ou une percée décisive dans leur thérapie. Elle dit : « Au début j’ai pensé, attends, comment c’est possible ? Mais ça s’est répété encore et encore. Indéniablement, lorsque je devenais plus libre intérieurement, cela permettait à ceux qui me consultaient d’entrer dans cette liberté et d’en profiter. Je ne pratiquais pas simplement pour moi. »

Trudy Goodman a pratiqué dans le Theravada, le Zen, et le Vajrayana, et selon elle, le Bouddhisme ancien, ou la tradition Theravada, contient tout ce que l’on trouve dans les enseignements ultérieurs du Zen et du Vajrayana. « Le Bouddhisme ancien combine tout cela », dit-elle. Depuis les koans du Zen jusqu’au pratiques dzogchen du Vajrayana, les mêmes principes sont exprimés sous différentes formes, avec certaines choses plus ou moins accentuées. Elle conclut : « J’ai connu beaucoup de joie à voir la créativité et la sensibilité culturelle de chaque tradition. »

Roshi Pat Enkyo O’Hara

Roshi Pat Enkyo O’Hara est l’abbesse du Village Zendo, situé au cœur de Manhattan. « Si vous venez vous asseoir avec nous tôt le matin, c’est très tranquille », dit-elle. « Après quoi ça devient vraiment bruyant, et vous n’oubliez jamais que vous êtes au milieu d’une des plus grandes villes du monde. Quand vous sortez dans Broadway, il y a des foules de gens allant et venant dans la rue – certains heureux, d’autres tristes. Vous savez que vous faites partie de cet univers vaste et interconnecté, et vous êtes conscient de votre responsabilité dans le monde. Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles nous sommes si engagés socialement, au Village Zendo. »

Je pense que lorsqu'il y a une direction féminine, cela change la façon dont une communauté fonctionne" dit Roshi Pat Enkyo O'Hara
Je pense que lorsqu’il y a une direction féminine, cela change la façon dont une communauté fonctionne » dit Roshi Pat Enkyo O’Hara

En 1986, Pat Enkyo O’Hara co-fonda le zendo avec sa partenaire, Barbara Joshin O’Hara. Le couple avait pratiqué au Zen Mountain Monastery dans les montagnes Catskills, mais elles voulaient un endroit où pratiquer aussi en ville. Aussi ce n’était pas “un centre” proprement dit qu’elles voulaient établir, simplement une communauté de personnes qui s’aideraient mutuellement dans leur pratique. Mais au bout du compte la communauté grandit de façon exponentielle et les enseignantes O’Hara encouragèrent les participants à créer un centre plus formel. Cependant, en termes de structure organisationnelle, l’esprit originel de la sangha est resté. La sangha a débuté comme un effort communautaire et c’est toujours d’actualité. Cela ne signifie pas, cependant, qu’il n’y a pas de leaders ou de décisionnaires au Village Zendo ; toute organisation a besoin de ces rôles pour fonctionner, et le zendo ne fait pas exception. Pat Enkyo O’Hara est l’enseignante principale, mais cinq autres enseignant(e)s travaillent de concert avec elle sur la stratégie d’enseignement, et chaque enseignant(e) – Pat Enkyo O’Hara incluse – détient un seul vote. « Je les respecte et ils/elles me respectent », dit-elle. « Mais ils/elles peuvent voter contre moi, et l’ont déjà fait.”

Le zendo a également un comité exécutif géré démocratiquement et un conseil pour gérer le fonctionnement administratif. Cette organisation relativement horizontale reflète la philosophie politique de Pat Enkyo O’Hara. Avant de pratiquer au Zen Mountain Monastery, elle s’était rendue dans plusieurs centres bouddhistes qui l’avaient mise mal à l’aise. Ils étaient trop hiérarchiques, trop sérieux, trop restrictifs. « Dans nombre de communautés, vous avez ceux qui sont au pouvoir et ceux qui ne sont pas au pouvoir », explique-t-elle. Bien entendu, les femmes ne sont pas les seules à être négativement affectées par ces dynamiques, mais en tant que femme, O’Hara est sensible aux différentiels de pouvoir et aux dommages qu’ils peuvent infliger. Les femmes sont fréquemment conscientes d’avoir été mises de côté, et en tant que telles, sont sensibilisés à la problématique du pouvoir. « Je pense que les communautés fonctionnent différemment quand les femmes dirigent », dit-elle. « Les enseignants masculins sont souvent le centre de toute la connaissance, de tout le pouvoir, de toute la discussion. On ne voit pas tellement ça avec les enseignantes. »

Dans sa carrière en tant que professeure, Pat Enkyo O’Hara s’était également préoccupée des différentiels de pouvoir. Pendant vingt ans, elle a enseigné à la Tisch School of Arts à l’Université de New York, où elle co-fonda un programme appelé médias interactifs. A l’époque de sa fondation, avant l’ère d’internet, c’était révolutionnaire. Au commencement, le programme se concentrait sur l’utilisation de télévisions à écran partagé comme un moyen pour les gens de communiquer.

“La communication n’était pas à sens unique », dit-elle, « et c’était la clé d’une structure de pouvoir plus horizontale,  pour que les intervenants soient au même rang que ceux au pouvoir. Un des premiers projets que nous avons fait se situait dans une petite ville de Pennsylvanie, où nous avons connecté tous les centres de personnes âgées au bureau du maire. Puis, une fois par semaine, les personnes âgées interviewaient le maire et ça sortait sur le câble dans toute la région. »

Par la suite, Pat Enkyo O’Hara a travaillé avec d’autres populations marginalisées, dont des adolescents dans un centre de traitement de la toxicomanie, à qui elle apprit à réaliser des vidéos. Pour les personnes toxicomanes, plus particulièrement ceux accros au crack et autres drogues dures, la capacité d’attention est affaiblie. Pour s’interviewer les uns les autres ou manipuler une caméra, les jeunes étudiants de Pat Enkyo O’Hara avaient tout d’abord besoin d’un certain niveau d’attention, alors elle leur apprit la méditation. Ils commencèrent avec une minute ou deux à essayer de suivre leur respiration puis allèrent plus loin – la perspective d’utiliser la caméra les motivait. « J’ai adoré ce projet », dit O’Hara. «Au départ les gamins ne faisaient que parler. Ils ne savaient pas comment faire une interview. Mais à la fin, ils apprirent à s’écouter mutuellement.»

Un autre élément majeur du travail de Pat Enkyo O’Hara à la NYU était d’être le mentor de nouveaux artistes – aider les étudiants de l’école à faire entendre leur voix dans les médias. Aujourd’hui, être un mentor reste important pour elle. Son but, cependant, est devenu d’éduquer une nouvelle génération de bouddhistes engagé(e)s socialement. Par exemple, elle est la directrice spirituelle du New York Zen Center for Contemplative Care (NYZCCC), une organisation à but non-lucratif qui offre un programme d’aumônerie Bouddhiste ainsi que qu’une assistance aux personnes malades et mourantes.

Koshin Paley Ellison, un co-fondateur du NYZCCC, apprécie profondément la patience de Pat Enkyo O’Hara avec les gens et les événements. Il dit, « Au cours des vingt dernières années, elle m’a appris beaucoup sur la confiance – avoir confiance dans le fait que chaque personne trouvera sa pratique, que chaque personne trouvera où elle doit aller. »

L’essence du soin contemplatif est d’être avec quelqu’un là où il se trouve et ne pas essayer de le changer. « L’une  des plus grandes  batailles que beaucoup de nos nouveaux étudiants aumôniers ont à affronter est le sentiment qu’ils doivent ‘faire’ quelque chose. Ils ressentent le besoin de soigner. Ils ont besoin d’être occupés. Mais l’enseignement de Roshi O’Hara n’est pas cela. Il s’agit d’apprendre à avoir confiance dans le fait que votre simple présence suffit. Vous n’avez pas besoin d’aller dans la chambre d’un patient pour y faire des miracles. Vous avez juste besoin d’y être avec votre corps et votre esprit tout entier. »

Pat Enkyo O’Hara enseigne que le véritable cœur de la pratique Zen est de devenir intime avec soi-même. « Une fois que vous vous connaissez vraiment », dit-elle, « alors, automatiquement, vous êtes disponible pour servir le monde. »

 Lama Palden Drolma

Vers ses vingt ans, Lama Palden Drolma aimait aller dans un jardin à l’abandon de son quartier californien. Là-bas, elle restait debout face à une statue de la Vierge Marie et priait pour trouver son véritable maître spirituel.

Aussi loin que Drolma se souvienne, elle se trouvait sur un chemin spirituel. Elle dit que, même à l’âge de trois ans, elle faisait des rêves vivaces de ses vies antérieures – des rêves qui lui rappelaient son objectif dans cette vie. En grandissant, Drolma se sentait mal à l’aise en Amérique. Elle vivait avec sa famille dans un quartier aisé de la Bay Area, et si, en surface, leur style de vie semblait parfait, les jolies maisons et les postes à responsabilités ne créaient pas le bonheur. Au début de l’adolescence, Drolma commença à ressentir un désir intense de spiritualité. Au lycée, elle suivit des cours de religions comparées et à l’université elle se plongea dans le Zen, le christianisme ésotérique, et le soufisme. Puis, alors que Drolma avait vingt-trois ans, un ami soufi l’emmena à un discours du maître bouddhiste tibétain Kyabje Kalu Rinpoche, et Drolma le reconnut immédiatement comme son maître spirituel. Cette nuit-là, elle prit refuge avec lui et six mois plus tard s’installa dans son monastère dans l’Himalaya.

Lama Palden Drolma estime que la Vierge Marie, Kuan Yin, and Tara sont toutes des visages différents de la même énergie féminine éveillée.
Lama Palden Drolma estime que la Vierge Marie, Kuan Yin, and Tara sont toutes des visages différents de la même énergie féminine éveillée.

 

Les conditions de vie là-bas étaient dures. « Quand on lavait nos habits – ce qu’il fallait faire avec de l’eau glacée – et qu’on les étendait dans notre chambre, après dix jours ils n’étaient toujours pas secs, » dit-elle. Le brouillard était particulièrement épais. Quant à la bonne nourriture et aux bains chauds, ils se trouvaient à un trajet de bus de distance, à Darjeeling. Cependant, Drolma remarquait à peine les difficultés. Être avec son maître spirituel la faisait se sentir complètement chez elle.

Kalu Rinpoche disait souvent que les religions se manifestent de façon différente, selon la culture qui leur a donné naissance, mais que toutes, dans leur essence, reflètent un esprit éveillé. Cet enseignement résonna en Drolma et elle y relie sa croyance dans un féminin universel et éveillé. Comme elle le dit, la Vierge Marie, Guanyin, et Tara sont toutes des visages différents de la même énergie féminine.

En 1982, Drolma débuta une retraite solitaire de trois ans avec Kalu Rinpoché, à Salt Spring Island en Colombie Britannique. « Ce fut la meilleure chose et la plus utile que j’ai jamais faite dans ma vie », dit-elle. « Ce fut aussi un grand défi. Je dus faire face aux difficultés de mon propre esprit, de mes propres aspirations, de mes propres habitudes négatives. Puis mon frère cadet mourut et ce fut extrêmement dur de ne pas pouvoir être avec ma famille. Mais la chose la plus dure durant cette retraite de trois ans fut que mon fils avait dix ans à l’époque. Il restait avec ma mère et c’était difficile d’être séparée de lui. »

Le sacrifice de ne pouvoir être avec son enfant encouragea Drolma à tirer le meilleur parti de sa retraite et elle pratiqua vigoureusement. Le résultat fut qu’un changement radical s’opéra en elle ; l’aspiration spirituelle qu’elle ressentait depuis son adolescence s’évanouit. « Mon cœur s’est reconnecté avec lui-même de la plus profonde des manières, » explique-t-elle. « Il n’y avait plus rien à désirer. Il n’y avait plus rien séparé de moi spirituellement. »

Un an après la fin de sa retraite, Drolma reçut l’autorisation de devenir un lama, ou enseignante, faisant d’elle l’une des premières lamas occidentales dans la tradition bouddhiste Vajrayana. Elle déménagea à Marin Country, en Californie, et commença à enseigner dans son salon. Mais ses étudiants devinrent rapidement trop nombreux et, en 1996, elle établit la fondation Sukhasiddhi, un centre dédié à l’étude et à la pratique du bouddhisme tibétain.

“Kalu Rinpoché a autorisé à devenir lamas des femmes qui n’ont en fait jamais vraiment enseigné après », dit Drolma. Le bouddhisme Vajrayana est toujours basiquement « un club masculin », continue-t-elle, « c’est donc intimidant pour les femmes de prendre le rôle d’enseignante. Soutenir les femmes est vraiment une question clé. Je pense que si mes parents ne m’avaient pas soutenue et si Kalu Rinpoché et tous mes autres enseignants ne m’avaient pas soutenue à cent pour cent, je ne serais jamais devenue enseignante. »

Selon Drolma, il y a une différence entre les rimpochés qui ont une véritable réalisation et ceux qu’elle appelle les lamas de « l’encadrement intermédiaire », qui ne sont pas aussi accomplis et sont davantage conditionnés culturellement. Les rimpochés hautement réalisés, tel le Dalai Lama et Kalu Rinpoché, ont tendance à traiter les femmes étudiantes avec respect et sont prêts à abandonner certaines traditions indiscutablement sexistes. Un exemple tiré de la propre expérience de Drolma est que lorsqu’elle était dans l’Himalaya, certaines pièces sacrées du monastère étaient censées ne pas être accessibles aux femmes. Mais les grands maîtres disaient simplement, « Oh, vous pouvez venir, » et ils autorisaient les femmes à vivre dans les monastères et à étudier.

Drolma est reconnaissante pour tout l’aide qu’elle a reçue de ses enseignants masculins, mais elle est de l’avis que les femmes ont aussi besoin de modèles féminins ; c’est-à-dire qu’elles ont besoin d’avoir des femmes enseignantes, mais aussi – et c’est même plus important – de voir qu’il existe des femmes ayant atteint un haut niveau d’accomplissement. « Ma génération », dit Drolma, « a trouvé des modèles féminins dans l’histoire, et parfois en chair et en os, mais c’était rare. » Pour que les femmes ressentent véritablement qu’il est possible pour elles d’atteindre un haut niveau d’accomplissement dans cette vie, elles ont besoin de savoir qu’il y a des femmes qui ont connu l’éveil avant elles.

Le Bouddha a affirmé qu’il n’y a pas de masculin ou de féminin, et au niveau ultime ceci est vrai. Mais concrètement – au niveau relatif – il y a des femmes et il y a des hommes. Au-delà d’avoir des corps différents, nous sommes socialisés différemment et selon différents rôles et privilèges. Ces facteurs déterminent de milliers de façons notre expérience du monde et, par extension, notre expérience du chemin spirituel. Alors qu’aussi bien les enseignants masculins que féminins peuvent parler de l’expérience humaine universelle, les femmes peuvent aussi avoir une perspective unique, qui peut être utile aux étudiants comme aux étudiantes. Cela ne veut pas dire que les enseignantes sont meilleures que les enseignants ou vice versa. Ce sont simplement des façons différentes d’exprimer le dharma.

Récemment, un homme vint voir Drolma après l’avoir entendue enseigner. Il était très ému. Après des années à étudier le Bouddhisme avec des enseignants masculins, il avait été profondément touché par Drolma et son expression unique du dharma. Elle l’avait finalement aidé à comprendre le cœur même de sa tradition.

Andrea Miller

Source : Lion’s Roar, novembre 2012 –   Traduction Bouddhisme au féminin