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Trois bonnes raisons d’en finir avec l’expression « les droits de l’homme » par Raphaël Hadad

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Ci après le discours de Raphael Hadad à l’occasion de la cérémonie en l’honneur de la déclaration des droits humains ainsi rédigée et illustrée, cérémonie qui eut lieu à l’Assemblée nationale en avril 2015.

Les « droits de l’homme » contre les « droits humains » :

trois bonnes raisons de mettre fin à une formulation discriminatoire

Avec votre autorisation, je voudrais vous raconter une histoire. Celle-ci démarre à Paris, le 10 décembre 1948, il y a donc 68 ans, jour pour jour.

En ce 10 décembre, les nations du monde se sont réunies pour la troisième Assemblée Générale de l’ONU. Un vote historique est sur le point de s’y tenir. Depuis 2 ans, des États, que l’Histoire a opposés et opposera encore, travaillent ensemble sur la même question brûlante : comment se doter d’un cadre moral et législatif pour empêcher le retour « d’actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité » ? Dans l’enceinte du Palais de Chaillot, la Déclaration universelle des droits de l’homme va naître.

Pendant les deux années de débats qui ont précédé ce vote, une femme a tenu bon. Elle est l’unique rédactrice d’une vénérable assemblée de rédacteurs. Cette femme, c’est Eleanor Roosevelt. Le nom nous est familier. Mais Eleanor Roosevelt n’est pas que l’ex first lady américaine. Féministe alerte, ardente défenderesse du mouvement américain pour les droits civiques, elle est la Présidente de la première « Human rights commission » de l’ONU. Au Palais de Chaillot, Eleanor Roosevelt s’est battue sans relâche pour que la formulation « Droits de l’homme » selon l’expression proposée par René Cassin en référence à la très française « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789, soit traduite en anglais en « human rights » et non en « men rights ».

68 ans avant nous, Eleanor Roosevelt savait une chose, qu’elle avait peut-être lue chez son contemporain, Denis de Rougemont : « On ne fait pas de révolution sans changer le vocabulaire ». Gardons-le en mémoire comme une règle d’airain : hier comme aujourd’hui, c’est d’abord dans les mots, dans les formulations, dans les manières d’écrire et de dire, que l’on fait advenir les transformations de société.

C’est tout le sens du juste et essentiel combat qui nous rassemble aujourd’hui.

Mettre à jour la formulation « droits de l’homme » par celle plus inclusive de « droit humain », c’est mettre un terme à une injustifiable marginalité française. « Human rights » en anglais, « derechos humanos » en espagnol, « diritti umani » en italien, mais aussi « wen tuán » en chinois mandarin, « huquq al’iinsan » en arabe, « prava cholavieka » en russe, « zakhouyot adam » en hébreu. Toutes ces formulations en témoignent : hormis la France, aucune nation ou presque n’a transcrit « droits humains » en « droits de l’homme ». Même le très prudent Conseil de l’Europe nous a désavoué•e•s : il estime depuis sa recommandation de 1990 sur l’élimination du sexisme dans le langage que l’utilisation du masculin générique n’est pas souhaitable lorsqu’il est fait référence aux droits humains.

Parler de « droits humains » plutôt que de « droits de l’homme » est aussi un enjeu éminemment politique. Le Rwanda hier, la Syrie aujourd’hui : à chaque fois que l’humain se trouve menacé, ce sont les femmes qui le sont le plus cruellement. Délayer, dissoudre la condition de ces femmes par une formulation occultante, au moment même où l’on convoque un droit censé les protéger, en est d’autant plus insupportable.

Parler de « droits humains » plutôt que « Droits de l’homme » c’est un moyen pour faire avancer l’égalité entre les femmes et les hommes, ici, en France. Si les « droits de l’homme » avaient aussi été ceux des femmes, sans doute auraient-elles pu passer leur baccalauréat avant 1860, voter avant 1946, travailler sans le consentement d’un tuteur avant 1965 ou ne pas avoir à attendre 2002 pour transmettre leur nom à leur enfant.

Aujourd’hui encore, la nette prévalence du masculin sur le féminin dans la langue française entretient les inégalités femmes / hommes. De ce point de vue, d’autres expressions peuvent sans doute être mises à jour. Je pense par exemple à celle formulée par le général de Gaulle et que nous verrons immanquablement fleurir dans la presse durant les prochaines semaines. Non, l’élection présidentielle n’est pas « la rencontre entre un homme et un peuple », mais bien « la rencontre entre un homme ou une femme et un peuple » !

Résumons-nous, car le temps nous est compté : il faut parler de « droits humains » plutôt que de « droits de l’homme », pour trois raisons au moins. D’abord, pour mettre un terme à une absurdité linguistique. Ensuite, pour remplacer une formulation qui, dans la langue française, entretient ce qu’elle prétend combattre. Enfin, parce que c’est l’expression nodale à mettre à jour pour faire advenir des manières plus inclusives d’écrire et de parler.

J’ai commencé par une histoire et je voudrais vous en faire connaitre la fin. Eleanor Roosevelt est morte en 1962, 14 ans après la promulgation de ce qu’il convient d’appeler « déclaration universelle des droits humains ». Son dernier poste aux États-Unis : présidente de la « Presidential commission on the status of women ». L’immense diplomate avait aussi le mérite de la constance. Cette expression, nous aurions dû la traduire par « la commission présidentielle sur le statut des femmes ». Mais c’est encore une fois la formulation réductrice et essentialisante « statut de la femme » au singulier et non « statut des femmes » au pluriel qui fut privilégiée. Les grammairiens masculinistes farouches du XVIIe siècle ont eu de beaux héritiers parmi les traducteurs français du XXe siècle. Comme celles et ceux qui sont réuni•e•s ici, je crois désormais en une chose simple : il est grand temps de leur donner tort. Je vous remercie.

Raphaël Haddad (Fondateur agence de communication Mots-Clés et Membre associé au Centre d’étude des discours CEDITEC).

Source : http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2017/07/22/trois-bonnes-raisons-d-en-finir-avec-l-expression-les-droits-606951.htm