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Martine Batchelor : À la rencontre de la sagesse bouddhiste

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Interview dans le Journal la Croix 2003

Une femme révoltée, devenue religieuse en Asie, vit désormais cette fidélité en Occident. Martine Batchelor, partie à 21 ans en Asie sac au dos, est devenue nonne en Corée avant de se marier et de revenir en Europe à l’âge de 32 ans. Journal La Croix – Mars 2003.

Un jour, en Corée, le maître bouddhiste Kusan demande à Martine de prier pour qu’elle se réincarne en homme.  » Pourquoi en homme « , s’insurge-t-elle? Le maître n’insiste pas. Au bout d’un moment, il a répondu  » Alors, prie quand même ». « En dix ans passés au temple de Song gwung sa, c’est l’une des rares fois où nous n’avons pas été d’accord « . Trente ans après, Martine rit au souvenir de cette conversation. Le rire donnerait au regard de cette Française de 50 ans un air presque asiatique, comme s’il avait été importé de ce long séjour en Corée, comme nonne au temple de Song Gwung sa.

Au départ, pourtant, Martine était une jeune fille tout ce qu’il y a de plus française. Une  » Martine  » des années cinquante. Des parents peu religieux (la messe trois fois par an), une enfance heureuse dans une famille  » ouverte « . Une Martine bien de sa génération: 15 ans en 68, des révoltes plein la tête, l’envie de sauver le monde, changer la vie, des images de la guerre du Vietnam accrochées dans sa chambre. Dix-huit ans, un engagement politique anarchiste, des études très brèves –  » trois heures z Science po, trois mois en psycho  » -, la porte de la maison parentale qui claque, la  » liberté « . Trois ans plus tard, en 1975, c’est l’Asie, sac au dos et 500 dollars en poche. Avec dans la tête quelques jalons: la lecture d’un livre de sagesse orientale, chez des amis, dont elle retient cette phrase,  » Avant de changer les autres, il faut se changer soi-même « . Des incursions auprès du soufisme, du taoïsme, et même, déjà, des rencontres de bouddhistes tibétains, faites à Londres, alors qu’elle vivait de petits boulots. Mais rien qui n’éveille en elle un véritable écho.

De l’Inde, l’errance continue, jusqu’à ce qu’une série de contacts conduise la jeune fille en Corée, dans un temple pour femmes. C’est la première expérience de méditation. Une révélation.

Venue pour trois mois, elle restera dix ans

À l’époque, l’Orient et ses sagesses constituent un parcours quasi obligatoire pour la jeunesse occidentale en mal d’horizon. Beaucoup y passent, mais peu reste. Martine, elle, s’accroche. Elle était venue pour trois mois. Elle restera dix ans, seule nonne française au milieu de 60 millions de Coréens…

Au départ, pourtant, la rigueur bouddhiste semble bien éprouvante pour la jeune française. De sa première expérience coréenne, elle conserve d’ailleurs un souvenir plutôt cuisant: il s’agissait d’une pratique très rigoureuse de repentance. Comme les autres, Martine commence à faire les génuflexions… il y en aura 108 en une soirée !

Ce petit bout de femme volontaire persiste et signe dans sa quête de sens. Elle trouve un temple mieux adapté aux postulants occidentaux. Commence une session de méditation de trois mois, – dix heures par jour! Elle trouve  » sa voie « . Pendant trois ans, j’avais connu la totale liberté. Mais, alors que je voulais aider les autres, je ne pensais qu’à moi, j’étais obsédée par l’argent « . L’engagement pour le moins radical de Martine étonne.  » Mes parents étaient plutôt rassurés de ne pas me savoir sur les routes. Ma petite sueur, elle, ne comprenait pas : comment moi, tellement rétive à toute autorité, je pouvais accepter une vie aussi structurée! Simplement, j’étais libre, enfin. « 

Depuis, Martine pratique, tous les jours, cette forme de concentration pour parvenir à l’éveil de soi.  » Le cadeau de la méditation, c’est le renoncement. Autrefois, je pensais à moi 95 % du temps. La méditation m’a appris la compassion, en reconnaissant l’existence de l’autre. « 

La décision de devenir nonne fut prise en trois jours. Et les cheveux rasés, sans regret, assure-t-elle. Voire même avec soulagement: jusqu’ici, les relations avec les hommes constituaient un problème pour Martine:  » Il fallait composer, je n’étais pas naturelle. Désormais, c’est plus simple.  » Curieusement, raconte-t-elle, en renonçant à une vie sexuelle; Martine gagne en féminité…

La rencontre avec une vieille nonne coréenne de 80 ans, supérieure d’un couvent de femmes, la marque profondément:  » Dès que je l’ai vue, je l’ai aimée. Elle était très connue, dans le pays, pour sa spiritualité. Mais elle restait d’une humilité incroyable. Elle était numéro un du couvent, mais ne le vivait pas comme une position.  » Martine vient souvent chez elle, en séjour. En Corée, les femmes sont prisonnières d’un rôle et d’un statut contraignants, observe la Française.  » Les nonnes, elles, sont libres « .

« J’ai compris qu’il était inutile de chercher à devenir coréenne »

 » L’inculturation  » de la Française, en revanche, fut plus douloureuse. Les Coréens sont très communautaires, ils vivent, y compris dans les couvents, sur un mode familial. De nombreux occidentaux s’y cassent les dents. Martine, elle, va s’y faire… progressivement:  » J’ai rapidement compris qu’il était inutile de chercher à devenir coréenne. Occidentale j’étais née, occidentale je restais. « 

Elle rencontre un jour un jeune anglais, moine bouddhiste arrivé quelque temps plus tôt au temple, après un long parcours spirituel au Tibet. Stephen et Martine se retrouvent, s’apprécient. Ils décident, après mûres réflexions, de quitter le temple, de se marier –  » moi qui avais juré de ne jamais me marier!  » – et… de retourner en Europe.

À 32 ans, Martine redécouvre l’égalité après avoir subi les effets de la hiérarchie religieuse, l’individualisme, (amour, la jalousie… Vivre le bouddhisme en Occident se traduit d’abord par une vie en communauté, dans un centre bouddhiste alternatif, au sud de Londres. Stephen et Martine commencent à gagner des revenus avec leurs livres et leurs enseignements. Pas d’enfants, « ce serait un sacerdoce dont je ne suis pas capable ». Vie communautaire, puis vie à deux, au bout de six ans.

« La première fois qu’on s’est retrouvés seuls, au petit-déjeuner, cela faisait tout drôle. Quel silence », se souvient-elle !

Stephen et Martine montent un institut d’enseignement bouddhiste. Nouvelle expérience, dont elle ressort avec le sentiment un peu amer  » qu’on ne peut jamais faire évoluer complètement les gens « . Le bouddhisme en Europe, c’est enfin la France, dans un petit village bordelais de l’Entre-deux-mers, une jolie maison de pierres, à côté de la mère et de la grand-mère de Martine, où le couple s’installe, en 2000. Travail, conférences un peu partout dans le monde, lecture, jardinage… Bref,  » une vie totalement ordinaire « .

Martine aime ce mot,  » ordinaire « . Elle le répète, à plusieurs reprises, ravie:  » longtemps, j’ai cru que pour vivre pleinement, il fallait des expériences assez extraordinaires. Occidentale en Corée, none française en Asie… Maintenant, je suis une femme ordinaire, dans une maison ordinaire, avec une vie ordinaire « . Mais cette vie ordinaire reste spirituelle, assure-t-elle: « Vivre la sagesse, l’éthique, la méditation, au quotidien, dans les relations familiales, de voisinage.

L’aboutissement de ma quête, c’est peut-être de pouvoir passer aujourd’hui deux heures par jour aux dominos avec ma grand-mère de 93 ans !

Isabelle de GAULMYN – La Croix – Mardi 4 mars 2003

Source Terre d’Eveil