Simone Weil -1909-1943 – La quête de la Vérité

Simone Weil -1909-1943 – La quête de la Vérité

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Plus de soixante dix ans après sa mort, Simone Weil ne cesse de fasciner, les publications se multiplient. De son vivant, elle a écrit des articles essentiellement politiques, entretenu une abondante correspondance, publié un ouvrage de réflexion sur le travail. Elle a laissé en outre des cahiers et des textes à plusieurs amis qui se sont employés à les regrouper et à les publier, le plus connu étant La Pesanteur et la Grâce.

(Ne pas confondre Simone Weil, morte en 1943, avec Simone Veil, la femme politique que vous avions déja célébrée dans un précédent numéro.)

Elle a vécu à une époque particulièrement troublée sur le plan politique. Beaucoup d’intellectuels de sa génération se sont laissés séduire par des discours idéologiques, mais pas elle, la quête de la vérité était quelque chose pour laquelle elle était prête à donner sa vie.

Sa vie sera d’une intégrité exemplaire, dépouillement, nudité, exigence, mystique, absolu. Tout ce qu’elle entreprendra sera toujours en totale adéquation avec son idéal. C’est pourquoi elle est un modèle en matière de discrimination.

Elle vient d’une famille juive agnostique. Son père était médecin, sa mère, une femme exceptionnelle, cultivée, musicienne, voulait que ses deux enfants reçoivent une formation intellectuelle au delà du médiocre et du commun ; elle demandait aux professeurs « la pensée et non la mémoire, le développement de l’intelligence », elle écrit qu’elle ne veut pas de ces « petites poses et grimaces que l’on encourage chez les petites filles, je fais de mon mieux pour encourager chez Simone non les grâces de la fillette, mais la droiture du garçon. »

Son frère, André, de deux ans son aîné, est surdoué. Il est devenu l’un des mathématiciens les plus brillants de sa génération. Elle-même a, dit-elle, la singulière malchance d’être une femme, ce qui, croit-elle, lui barre l’accès aux sommets de la pensée auxquels elle aspire. Elle écrira qu’elle connaît, vers l’âge de quatorze une période de dépression : « Je ne regrettais pas les succès extérieurs, mais de ne pouvoir espérer aucun accès à ce royaume transcendant où les hommes authentiquement grands sont seuls à entrer et où habite la vérité. J’aimais mieux mourir que de vivre sans elle.
Après des mois de ténèbres intérieurs, j’ai eu soudain et pour toujours la certitude que n’importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservé au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d’attention pour l’atteindre. (…) Sous le nom de vérité, j’englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien (…) La certitude que j’avais reçue, c’était que quand on désire du pain, on ne reçoit pas des pierres. »

Après ses études secondaires, elle entre à l’Ecole Normale Supérieure qui vient juste d’admettre les femmes. Elle, que l’injustice indignait, va se lancer dans différents combats mais jamais contre les discriminations visant les femmes (qui n’ont même pas encore le droit de vote), ni contre l’antisémitisme qui est très présent partout (l’affaire Dreyfus est encore vivace dans les mémoires). C’est comme si ces deux combats auraient pu être teintés d’intérêt personnel ou peut-être parce qu’elle ne voulait se considérer ni comme femme ni comme juive.

Elle milite dans des mouvements pacifistes, commence à écrire dans des revues de gauche. Elle envisagera un moment de rentrer au parti communisme, c’est l’avènement du bolchevisme, présenté par les partis frères européens comme répondant aux aspirations du peuple pour plus de justice sociale. Finalement, elle y renoncera, en constatant le discours monolithique, l’absence de dialogue et de pensée contradictoire.

Après l’agrégation de philosophie, elle part enseigner au Puy, en Haute Loire. L’inspecteur d’académie sera étonné du niveau de ses cours, ses élèves témoigneront avec admiration de sa pensée exigeante et de son désir de leur transmettre cette même aspiration à la vérité.

Elle étonne, scandalise les milieux petits bourgeois de province en se mêlant aux ouvriers chômeurs de cette région minière. Elle se lance dans des combats syndicaux, en devient une figure marquante. Elle verse pratiquement tout son traitement aux caisses de solidarité syndicales, vit en ascète, ne mange presque rien, travaille au delà du possible. Elle exerce naturellement un ascendant sur les ouvriers qui admirent son dévouement, sa force de travail, mais elle se défend de vouloir diriger, de prendre le pouvoir, elle n’est là que pour les aider.

À propos de leçons de géométrie qu’elle donnait à des ouvriers, l’un d’eux lui écrit : « Ce qu’il y a d’épatant, c’est que je me souviens de presque tout ce que vous m’enseignez, même si je ne pige qu’à moitié ; que jamais je ne me suis ennuyé une seconde auprès de vous ; que ces quelques instants exaltent toutes les nobles pensées qui m’habitent. Si je vous voyais plus souvent, je ferai double progrès, aussi bien intellectuel que moral… »

Et sa biographe et amie, Simone Pétrement ajoute : « Ce sentiment qu’on était élevé au dessus de soi-même par sa présence, bien d’autres l’ont éprouvé. »

Elle s’efforce de rassembler les divers syndicats pour leur donner plus de poids face au patronat, mais quand les communistes étendront leur pouvoir et leur dictature dans la CGT, elle les désavouera. Elle n’acceptera jamais de suivre passivement une pensée dominante.

Elle se rend en Allemagne en 1932 avant l’arrivée au pouvoir de Hitler et prédit que les mouvements ouvriers allemands seront impuissants à l’arrêter et que la bourgeoisie finira par lui laisser tout le pouvoir.

Ce qui frappera toujours son entourage avec admiration et crainte, c’est son oubli total d’elle-même, au service de la cause qu’elle défend sans jamais se ménager en dépit de ses limitations physiques et de terribles migraines qui, depuis la fin de ses études, l’affligeront jusqu’à sa mort.

Elle veut confronter sa vision du monde du travail à la réalité, mesurer le décalage entre les discours des politiques et le vécu des travailleurs (un décalage toujours actuel !)
Elle part travailler un an en usine. L’abrutissement de l’être humain lui apparaît comme un crime contre ses possibilités de développement, qu’elle dénonce avec force.
Elle souffre le martyre en raison d’une certaine maladresse physique et de ses maux de tête. Elle est payée aux pièces et n’arrive pas à soutenir une cadence suffisante pour gagner de quoi se nourrir alors qu’elle tient à ne vivre que de son seul salaire.

Cette année d’usine marque un tournant dans sa vie, elle dira que « le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme. J’ai reçu là pour toujours la marque de l’esclavage. »

Peu à peu, au fil de son engagement, elle en vient à voir l’illusion des révolutions, elle constate que ce qu’il faut chercher au plan politique, ce ne sont pas d’illusoires paradis qu’on établirait une fois pour toutes par la victoire d’un bien absolu sur un mal absolu, ce sont des équilibres toujours précaires entre des forces nécessaires les unes et les autres, des forces qui renaitront toujours et qui peuvent être justes dans certaines limites.

Elle se réjouira en 1936 des avancées sociales du Front populaire tout en gardant un regard lucide sur ce qui suivra. En Espagne, la république est attaquée par Franco, la guerre civile éclate. Bien que sans illusion sur le devenir de la république espagnole, Simone Weil veut soutenir ses camarades et rejoint les brigades internationales, elle se blesse accidentellement et doit revenir en France. Elle témoignera de ce que la guerre suscite des comportements qui sont à l’opposé des valeurs pour lesquelles on est supposé se battre.

Elle s’implique également dans la dénonciation du colonialisme de la France qui opprime des millions d’êtres humains. Elle prédit que la guerre européenne qui s’annonce obligera les puissances coloniales à donner leur autonomie aux colonies. « Quand je songe à une guerre éventuelle ; il se mêle, je l’avoue, à l’effroi et à l’horreur que me cause une pareille perspective, une pensée quelque peu réconfortante. C’est qu’une guerre européenne pourrait servir de signal à la grande revanche des peuples coloniaux pour punir notre insouciance, notre indifférence et notre cruauté. »

En 1938, elle a une expérience spirituelle du Christ totalement inattendue, elle va se détourner peu à peu de l’action politique, continuant d’aider les plus démunis comme elle l’a toujours fait, et creusant sa réflexion sur les causes de la guerre.

Elle se réfugie avec ses parents en zone libre, elle y travaille comme ouvrière agricole, rencontre Gustave Thibon, philosophe qui recueillera ses cahiers lorsqu’en 1942, elle s’embarquera finalement pour New-York. Elle ne sera pas du tout soulagée d’être à l’abri, au contraire, elle se consumera de chagrin à l’idée d’être loin du malheur et du danger que subissent les Français, elle finira par réussir à rejoindre Londres, elle y plaidera pour qu’on la charge d’une mission dangereuse qu’on lui refuse. Sa santé est déjà très atteinte, elle a la tuberculose ; elle se sent impuissante à s’immoler comme elle le souhaite ardemment. Alors qu’elle est déjà hospitalisée, elle garde toute son exigence, elle démissionne des Forces Françaises Libres en raison de querelles de chapelle et de luttes intestines pour le pouvoir.

Au cours de son séjour à Londres, elle écrit un texte intitulé : « Note sur la suppression des partis politiques ». Elle explique pourquoi, structurellement, l’appartenance à un parti s’oppose à la réflexion, autant chez les élus que chez les militants. Pourquoi un parti, quel qu’il soit, promeut toujours une politique dont le but est sa propre croissance et le pouvoir de ses élites bien avant le bien être des citoyens. Ce texte vient d’être réédité, c’est dire qu’il est toujours d’actualité.

Parallèlement à son implication dans le monde, elle a, depuis l’expérience mystique de 1938, une vie intérieure intense, toute entière vouée à l’amour divin dont elle a fait et continue de faire l’expérience. Elle s’interroge sur la question d’entrer dans l’Église catholique par le baptème, mais achoppe sur des points du dogme qui lui paraissent inconciliables avec son intégrité intellectuelle. Elle dira : « Je ne reconnais à l’Église aucun droit de limiter les opérations de l’intelligence ou les illuminations de l’amour dans le domaine de la pensée. »

Elle écrira avec humour à son frère à propos des entretiens qu’elle a avec des prêtres catholiques sur ce qui la retient d’entrer dans l’Eglise : « l’une de mes missions sur terre est de diminuer le temps de purgatoire de divers jésuites et autres en les contraignant au supplice de réfléchir. »

Vers la fin elle écrit : « En mettant à part ce qu’il peut m’être accordé de faire pour le bien d’autres êtres humains, pour moi personnellement, la vie n’a pas d’autre sens et n’a jamais eu au fond d’autre sens, que l’attente de la vérité. »

Elle meurt dans un sanatorium anglais en 1943, à 34 ans.

vie simone weilSa biographie :

Simone Pétrement, sa biographe, était sa condisciple à l’Ecole Normale. Devenue historienne, elle a voulu laisser ce témoignage de première main sur celle qui était devenue une amie et qui laissait sur tout son entourage une impression ineffaçable.

 

Ici une vidéo avec interview de personnes qui l’ont connue :