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Question aux enseignantes : Passion et équanimité

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Deux enseignantes répondent à une questions posée par un(e) pratiquant(e):
– Zenkei Blanche Hartmann de la tradition Zen, ancienne abbé du San Francisco Zen center,
– Narayan Helen Liebenson, enseignante au Cambridge Insight Meditation Center de la tradition Théravada.

Comment pouvons-nous conserver de la passion dans la vie et en même temps suivre l’enseignement qui nous dit que nous  devons accepter tous les événements de la vie avec sérénité?

Narayan Helen Liebenson: Je ne pense pas qu’il y ait un conflit inhérent entre vivre avec passion et vivre avec équanimité. Non seulement la passion et l’équanimité coexistent, mais elles peuvent travailler ensemble harmonieusement.
Quand j’utilise le mot «passion», je me réfère à l’amour de l’engagement et au dévouement. Cela implique un sentiment de vitalité intérieure et de dynamisme, un désir d’apprendre, et la capacité de travailler avec des difficultés d’une manière créative. Soulager la souffrance, s’engager dans toutes formes d’art, vivre dans ce monde avec tout son être, et découvrir la vérité des choses. Tout cela exige de la passion, du dévouement et de l’abnégation.
Vous demandez à «conserver de la passion. » Je pense que la question est plus de savoir comment cultiver une passion sage qui soit ancrée dans les soins et  l’amour. Si le genre de passion que l’on cultive implique l’attachement, la vie sera vécue de façon étroite et rétrécie. Chaque fois que nous nous attachons aux choses d’une certaine manière et selon un agenda personnel, nous créons des problèmes aux autres et à nous-mêmes. En revanche, le non-attachement apporte espace et l’inclusivité.
Il n’y a pas de « nous devons » en ce qui concerne l’équanimité. Nous cultivons l’équanimité, car elle diminue la souffrance dans la vie. L’équanimité signifie répondre aux conditions que nous rencontrons avec équilibre intérieur et détente. Il s’agit de répondre avec sagesse et compassion plutôt que de réagir avec aversion ou attraction. Être équanime ne signifie pas être conformiste, complaisant, ou résigné. Et cela n’a rien à voir avec l’indifférence. Le Bouddha a dit que l’indifférence est l’ennemie proche de l’équanimité, parce que l’indifférence est trop facilement confondue avec elle, mais l’équanimité est une qualité de l’esprit très différente. Comme l’un de mes premiers maîtres, Tara Tulku Rinpoché, a dit une fois, l’équanimité signifie que tout est « également proche », ce qui implique une intimité avec toutes les choses.
Donc, nous cultivons une passion pour une vision de la façon dont les choses pourraient être, et en même temps, nous apprenons comment être équanimes et non résistants à la façon dont les choses sont. Nous avons toujours la possibilité d’encourager ce qui est beau, que ce soit entre deux personnes, ou entre deux pays, ou dans une forme d’art, ou en étant simplement assis en méditation.
La passion de contribuer comme nous le pouvons est une forme d’amour. La passion ne pose problème que quand nous essayons de contrôler le résultat de nos efforts. Quand nous trouvons que les autres ne coopèrent pas avec notre vision, ou sont en opposition directe avec elle ; alors, ce qui peut avoir commencé avec soin, passion et amour peut se transformer en colère, en frustration, en déception, en irritation et en impatience. Ceci est de l’attachement, non de l’amour.
En fin de compte, nous essayons de cultiver une passion pour la vie plutôt que pour les choses de la vie, une passion qui élargit notre cœur et notre sens de ce qui est possible dans ce monde. Ce genre de passion est l’amour, pas seulement pour quelques privilégiés, mais pour tous. De cette façon, la passion et l’équanimité sont réunis dans l’amour et dans la sagesse.

ZENKEI BLANCHE HARTMAN: Cette « passion dans la vie » que vous souhaitez conserver, est-ce différent de l’engagement sans réserve dans la pratique de la Voie du Bouddha pour le bénéfice de tous les êtres? Ou est-ce différent d’une profonde appréciation et d’une sincère gratitude pour le don de la vie? Cela a-t-il quelque chose à voir avec l’idée de gagner ou d’obtenir quelque chose que vous pensez ne pas avoir ?
Selon mon dictionnaire, l’origine du mot «passion» est le verbe latin « passus » , qui signifie «souffrir». En anglais, la passion se réfère à une forte émotion, qui peut être soit positive ou négative, soit l’amour ou la haine. D’autre part, l’équanimité signifie égalité d’esprit, calme, sérénité, tranquillité. Il est vrai que dans le Bouddhadharma, nous sommes encouragés à cultiver les quatre incommensurables, ou demeures célestes: la bonté, la compassion, la joie empathique, et l’équanimité. Je ne vois pas en quoi le fait de cultiver l’équanimité serait en contradiction avec une vie aimante, ou le fait d’aimer le monde, ou d’être joyeux, mais cela permet peut-être de tempérer les préférences et les opinions bien arrêtées, et les émotions qui les accompagnent.
Mon maitre, Suzuki Roshi, nous a encouragés à apprécier « les choses comme-elles-sont. » Il a également dit: « être simplement en vie est suffisant. » Beaucoup d’histoires d’enseignement Zen se terminent par cette phrase abrupte, « Juste ça! » Ou « C’est juste ça! » Cet enseignement d’accepter toute la vie avec équanimité, ou même avec gratitude, est un enseignement très compatissant. Les événements de notre vie seront ce qu’ils seront, en fonction des causes et des conditions existant à un moment donné. Bien sûr, nos intentions et nos actions du corps, de la parole, et de l’esprit font partie de ces causes et de ces conditions. Quoi que soit qui survienne, nous sommes libres de choisir de répondre avec passion ou équanimité.

Source BuddhaDharma Spring 2013 –  Traduction Bouddhisme au féminin