Peut-on être bouddhiste et chrétien ? par Michele Michael

Peut-on être bouddhiste et chrétien ? par Michele Michael

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BouddhaNotre époque nous permet d’entrer en contact avec toutes les traditions spirituelles de la planète d’une manière qui était impensable autrefois. Rencontres, échanges, colloques, traductions de textes d’autres cultures, d’autres horizons, tout cela mène à s’interroger sur la possibilité de fusionner des aspects de plusieurs religions et ainsi se demande-t-on parfois : ne peut-on pas être chrétien et bouddhiste ?Christ

À cette question certains ont répondu avec force par l’affirmative, et d’autres, tout aussi catégoriques, par la négative. Peut-être est-il d’abord nécessaire de préciser ce que recouvrent ces mots : être chrétien et être bouddhiste ?

Est-on chrétien parce qu’on est né chrétien comme d’autres ont respiré le bouddhisme ? On célèbre des fêtes religieuses, on assiste à quelques rituels. Le bouddhisme étant à la mode — «restez zen » —, pourquoi ne pas essayer de pratiquer un peu de méditation de temps à autre, d’assister à une conférence pour y entendre quelques généralités ? L’implication personnelle dans la religion dans laquelle on est né étant faible, les occasions de conflits internes sont tout aussi faibles, et l’on peut passer de l’un à l’autre sans problèmes.

Si, par contre, on vit son christianisme de façon beaucoup plus profonde, en adhérant aux dogmes enseignés par l’Eglise et en regardant les textes chétiens comme des vérités révélées, est-il possible de devenir bouddhiste ? Certainement pas sans conflits majeurs ni sans déchirements intérieurs.

Que dit le credo catholique ?

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant,
Créateur du ciel et de la terre.
Et en Jésus Christ, son Fils unique, notre Seigneur;
qui a été conçu du Saint Esprit,
est né de la Vierge Marie,
a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié,
est mort et a été enseveli,
est descendu aux enfers ;
le troisième jour est ressuscité des morts,
est monté aux cieux,
est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant,
d’où il viendra juger les vivants et les morts.
Je crois en l’Esprit Saint, à la sainte Église catholique,
à la communion des saints, à la rémission des péchés,
à la résurrection de la chair, à la vie éternelle.

Le bouddhisme est une voie expérimentale, le christianisme une voie de foi et de croyance. Peut-on être bouddhiste et croire que le Christ est le fils unique de Dieu et qu’il est né de la vierge Marie ? cela paraît difficile. Certes il est possible d’être chrétien et d’appliquer des techniques de méditation bouddhistes, mais c’est tout autre chose que d’entrer dans la vision bouddhiste du monde ; si ce n’est pas le cas peut-on se dire bouddhiste ?

Comment être chrétien et bouddhiste si l’on refuse la réincarnation, si l’on regarde les êtres comme des « individus » autonomes et permanents ?

C’est par le chemin des contemplatifs qu’il est possible de retrouver et de comprendre les pratiquants des autres religions, car ce n’est que par le chemin de l’intériorité que l’on peut se dégager des dogmes, de l’influence culturelle et historique des religions instituées.

Or, la religion chrétienne s’est tragiquement éloignée de l’intériorité. L’Evangile selon saint Luc contient un passage célèbre, considéré comme l’affirmation de la supériorité de la voie contemplative sur la voie active, qui dit ceci :

« Comme ils faisaient route, il entra dans un village, et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison. Celle-ci avait une soeur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit : »Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur me laisse servir toute seule ? dis-lui donc de m’aider. » Mais le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant, il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas otée.«  (10, 38-42).

Malgré ces paroles du Christ, du fait que les mystiques ne ressentent pas le besoin de l’intercession de l’Église entre eux-mêmes et leur Dieu, celle-ci les a toujours regardé avec suspicion, elle les a même souvent persécutés avant de les canoniser, Jean de la Croix en étant un exemple emblématique.

Des prêtres, des moines, attirés par l’intériorité de l’Orient, par ce qu’ils ressentaient profondément comme un manque dans leur propre tradition et comme un appel vers une spiritualité plus profonde, se sont lancés dans une quête du bouddhisme ou de l’hindouisme.

Ainsi, le père Lassalle qui a été reconnu comme maitre dans la tradition du bouddhisme zen. Mais, était-il encore chrétien au sens que l’Église Catholique donne à ce mot ?

Le père Le Saux, qui était moine bénédictin, découvrit l’hindouisme et la ferveur de ses dévots. Il a longuement écrit sur l’écartèlement douloureux qu’il subit pendant des années entre le monde chrétien d’un Dieu personnel et le monde hindou du Brahman Impersonnel de l’advaïta vedanta — qui est un autre nom pour la Nature-de-bouddha. Il parvint au terme d’une longue quête à une expérience d’illumination qui ne lui laissait aucun doute sur la nature sacrée du grand JE SUIS impersonnel qu’il avait connu en lui. Aussi l’intégration à laquelle il parvint vers la fin de sa vie laissait en route une bonne part du dogme chrétien.

Si l’on regarde le Christ comme un Éveilleur et que l’on est touché par son message en ignorant les dogmes établis après sa mort en vue de répandre une doctrine de salut basé sur la simple croyance, alors on ne peut que retrouver la même vérité que celle qui est le but des autres religions, et l’on peut par conséquent être chrétien et bouddhiste.

En effet lorsque le mystique connaît l’expérience intérieure, il se situe au delà de tout dogme. Angèle de Foligno confiait à son confesseur : « Quand je suis plongée en Dieu et que je le contemple, je ne me souviens plus de l’humanité de Jésus-Christ, ni de l’Incarnation, ni de quoi que ce soit qui ait une forme. Je vois tout, cependant, et je ne vois rien. » .

À ce moment-là, on peut se dire bouddhiste et chrétien, comme Gandhi qui disait qu’il était hindou, musulman, boudhiste et chrétien, comme Edouard Salim Michaël qui parle aussi bien de Dieu que de l’Infini ou de la Nature de bouddha en soi, et comme Thich Nat Han qui écrit : Bouddha vivant, Christ vivant.

Michèle Michael a traduit le Dhammapada avec son mari Edouard Salim Michael.

Source : Intuitions octobre 2002