Niguma et Sukhasiddhi : les yoginis de la lignée Shangpa

Niguma et Sukhasiddhi : les yoginis de la lignée Shangpa

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Les Yogas Tantriques de Sœur Niguma

par Guendun Gyatso IIe Dalaï Lama

niguma

Les enseignements shangpa se diffusèrent dans les différentes écoles tibétaines, y compris Gelugpa à la suite du grand Tsongkapa. Dans son traité sur les Six profonds Yogas de Niguma intitulé Enseignement de la Dakini de Sagesse, le second Dalaï Lama, Guendun Gyatso (1475-1542) raconte comment Kyounpo Neljor reçut de Niguma la transmission de l’essence de la tradition Shangpa qui demeura secrète durant sept générations.

Hommage éternel aux pieds de lotus du vénérable maître.
Hommage au vénérable Maître Heruka.
Roue de tous les objets de connaissance liée à l’essence de la grande félicité
Émanant telle la danse extatique du héros tantrique
Qualifié dans la pratique d’union à la magnifique Dakini.
Hommage aux enseignants de la lignée :
Sœur Niguma, reine des dakinis, dont la nature est intégration illusoire ;
Le yogi Khyoungpo Neljor, qui obtint d’elle les huit pouvoirs ;
Et tous ceux ayant contribué à la transmission de la Dakini.
Et hommage du plus profond de mon cœur
À Lama Tsongkhapa, bien connu sous le nom de Lobzang Drakpa,
Émanation de Manjushri, Bodhisattva de Sagesse
Sous forme humaine investie de la robe monastique.
Hommage aussi à ses grands disciples.
Ô dakas et dakinis des trois mondes
Qui demeurez en les vingt quatre sites mystiques
Et protégez les yogis comme un parent son unique enfant :
Je vous implore, venez en ce lieu à présent
Ensemble avec le protecteur immédiat Mahakala
Et libérez vos énergies magiques
Qui détruisent entraves et obstacles.
Je vais à présent exposer l’illustre transmission orale
Désignée par les Six Yogas de Sœur Niguma,
Une voie d’absolue profondeur parcourue par tous les mahasiddhas,
L’essence même de tous les tantras bouddhiques.
Préparez d’abord l’esprit par les pratiques
De la voie des trois sortes de motivation ;
Puis recevez les initiations qui affinent l’esprit.
Respectant parfaitement les engagements tantriques,
Empruntez la voie pour l’accomplissement
De la Bouddhéité en la courte durée d’une vie.
Ô fortuné souhaitant réaliser rapidement l’éveil.
Écoutez attentivement ce conseil

La lignée de cette profonde transmission, désignée par les Six Yogas de Sœur Niguma, fut originellement introduite au Tibet par le grand yogi Khyoungpo Neljor, qui reçut la transmission directement de Niguma. Nigouma elle-même l’avait reçue du Mahasiddha Naropa. (…)

Le vénérable yogi Khyoungpo Neljor, qui obtint accomplissements ordinaires et suprêmes et réalisa l’indicible libération spirituelle, s’est rendu sept fois en les terres sacrées de l’Inde et du Népal, muni de cinq cent mesures d’or. Il y parcourut les dix directions en quête d’un maître ayant acquis réalisation suprême et accompli l’union directe avec les Bouddhas.

Tous les pandits et mahasiddhas qu’il rencontra lui conseillèrent unanimement d’aller trouver Sœur Niguma, disciple du Mahasiddha Naropa.
Niguma lui dirent-ils, avait atteint les trois terres pures et acquis le pouvoir de communiquer avec Bouddha Vajradhara à volonté.
« Où demeure Niguma ? » demanda t-il.
Ils répondirent « Si l’on a une vision pure, on peut la voir n’importe où, si ce n’est le cas, on ne peut tout simplement la trouver; car elle réside en les terres pures et a réalisé le glorieux corps d’arc en ciel.

Cependant, lorsque les dakinis se réunissent pour les festins tantriques au grand cimetière de la forêt de So-sa-ling, parfois elle apparaît physiquement. »

À la seule évocation du nom de Sœur Niguma, les larmes vinrent aux yeux de Khyoungpo Neljor dont le corps entier frissonna d’émoi.
Il partit immédiatement pour la forêt de So-sa-ling, récitant en chemin le mantra Namo Bouddhaya de Mahakala.
Il finit par atteindre la forêt de So-sa-ling. Là, il eut immédiatement la vision d’une dakini à la peau sombre.
Elle dansait par dessus lui dans les airs à une hauteur de sept arbres tala. Parée des ornements d’os humains et tenant un khatvanga et un crâne humain, sa forme fut d’abord unique, puis multiple, puis encore unique, dansant dans toutes les directions.
Khyoungpo Neljor pensa « Ce ne peut être que Sœur Niguma », et se prosterna devant elle, circumambula et lui fit la requête de lui transmettre ses parfaits enseignements.

La Dakini le regarda férocement et lui répondit « Je suis une ogresse mangeuse de chair. Lorsqu’arrivera ma suite, tu seras en grand danger. Ils te dévoreront, c’est certain. Tu dois t’enfuir rapidement. »
À nouveau, Khyoungpo Neljor se prosterna, circumambula et sollicita les enseignements tantriques.
La Dakini répliqua « Recevoir les enseignements tantriques du Mahayana réclame quantité d’or. En échange de ce que tu possèdes, toutefois, cela peut être accompli.»
Khyoungpo Neljor lui offrit les cinq cents mesures d’or fin qu’il avait emportées. À sa surprise, bien que la Dakini les acceptât, elle les jeta immédiatement dans la forêt.
Khyoungpo Neljor pensa : « Assurément, ce ne peut être que la Dakini, pour abandonner ainsi une telle quantité d’or sans aucun regret. »

La Dakini lança un regard aux cieux et prononça la syllabe hrik. Instantanément, d’innombrables dakinis apparurent dans le ciel. Certaines érigèrent des mandala-palais en trois dimensions; d’autres préparèrent des mandalas de poudres colorées; d’autres encore rassemblèrent le nécessaire à un festin tantrique.

Le soir de la pleine lune, la Dakini lui donna les initiations aux pratiques et transmissions des yogas du corps illusoire et du rêve.
Puis, par le pouvoir magique de la Dakini, il lévita dans le ciel, et se retrouva assis sur un monceau d’or, une foule de Dakinis faisant cercle au dessus de lui. Quatre rivières d’or coulaient le long de la montagne, une dans chacune des quatre directions.
Khyoungpo Neljor était stupéfié. « Cette montagne dorée existe t-elle vraiment en Inde, ou s’agit-il simplement d’une création magique de la Dakini ? »

La Dakini répondit :
« Toutes choses de l’existence samsarique
Empreintes d’attachement et d’aversion
Doivent être vues comme non existantes en soi.
Tout lieu est alors étendue d’or.
Lorsque nous méditons sur la nature illusoire
De tous les phénomènes illusoires,
Nous atteignons la Bouddhéité illusoire;
Cela est accompli par le pouvoir de la vue pénétrante.

La Dakini lui prodigua ensuite ce conseil, « Reçois ma grâce et observe tes rêves avec attention ».
Cette nuit là, il rêva qu’il se rendait au pays des dieux et demi dieux. Un demi dieu immense lui apparût et l’avala immédiatement. La Dakini apparut dans le ciel et l’exhorta à ne pas se réveiller mais de maintenir la clarté du rêve. Ce qu’il fit, et dans son rêve, la Dakini lui transmit l’initiation des Six Yogas.

La Dakini l’informa, « Dans toute l’Inde, tu es le seul yogi à avoir jamais reçu les instructions complètes des Six Yogas en une seule nuit de sommeil. »

Après qu’il se soit éveillé, elle lui donna trois transmissions des Six Yogas, une transmission des Chants Vajra, Les Étapes du Chemin Illusoire, les initiations des cinq systèmes tantriques [Chakrasamvara, Mahamaya,     Hevajra, Guhyasamaja, et Yamantaka], nombre de sadhanas et instructions associées, les initiations du mandala aux neufs déités de Hevajra et du mandala aux treize déités du Bien Armé, ainsi que les transmissions des écrits tantriques, Le Tantra des Deux Formes, Le Chant Vajra, Le Samphutta Tantra et les sadhanas associées, les traditions orales du Bien Armé et de Kalachakra, la transmission secrète des quatre ainsités, les traditions des Vajra Yoginis blanche et rouge, les méthodes de dévoilement des obscurcissements par les quatre classes de Tantras, les cinq niveaux de pratique de Chakrasamvara des phases de perfection dans le contrôle des gouttes mystiques d’énergie sexuelle, les pratiques du Tantra du Diamant et  ainsi de suite.

En bref, la Dakini de Sagesse lui enseigna nombre de Tantras, sadhanas et traditions orales.

Concernant cette tradition, la Dakini elle-même instruisit personnellement Khyoungpo :

« À l’exception de moi-même et du Mahasiddha Ivawapa, il n’y a actuellement personne dans toute l’Inde qui comprenne ces initiations et transmissions. Celles ci doivent être transmises de maître à disciple dans une relation individuelle sur sept générations. Ce n’est que suite à ces sept générations qu’elles pourront être transmises plus ouvertement. »

C’est de cette façon que la Dakini Sœur Niguma transmit à Khyoungpo Neljor les instructions complètes des Six Yogas, selon la tradition racine et ses branches.

Ainsi donc est la source de la lignée de profonde pratique connue sous le nom des Six Yogas de Sœur Niguma, qui prodigue éveil rapide et aisé en la courte durée d’une vie.

Extrait de Selected Works of Dalaï Lama II The Tantric Yogas of sister Niguma Glenn H Mullin, Snow     Lion, New York, 1982. Traduit de l’anglais par Jean-Eric Wysocki       

Définitions :

-Tsongkhapa : Grand maître tibétain réformateur de l’ordre Kadampa, fondateur de l’école Gelougpa

– Sadhana : pratique rituelle d’une déité

Sukhasiddhi

SukhasiddhiLa dame de sagesse appelée Sukhasiddhi reçut l’intégralité des initiations dans un mandala émanant du glorieux Virupa.

En une seule nuit, elle atteignit la réalisation de la huitième terre de l’éveil.

Elle rencontra ensuite directement Porteur du Vajra et devint inséparable du Bouddha féminin Non-moi.

Pour transmettre l’essentiel de ses enseignements à ses disciples fortunés, elle chanta :

L’esprit qui n’engage pas son activité dans le domaine des six sens est le chemin de la transcendance.
La non-pensée est l’espace universel.
Le non-mental est le grand sceau.
Ne méditez pas ! Ne méditez pas ! Ne méditez pas avec l’intellect !
La méditation intellectuelle n’est que fabrication de pensées.
Les pensées vous attachent au cycle des existences ;
Vous êtes libre d’intellect : il n’y a pas de méditation.
Dans l’espace, vacuité sans conscience,  anéantissez la racine de l’esprit doué de conscience,
Anéantissez cette racine et restez serein.

Extrait de Ngawang Zangpo Les chants de l’immortalité. Chants de réalisation des maîtres de la lignée Shangpa Claire Lumière, 2003.

 

Mise à jour : Parution de l’ouvrage Nigouma et Soukhasiddhi – Horizons féminins : Hadewich d’Anvers, Lalla Arifa, Abi’a al-Adawiya