La vie et les enseignements de Soeur Chan Kong par Andrea Miller

La vie et les enseignements de Soeur Chan Kong par Andrea Miller

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Elle est davantage connue comme la précieuse collaboratrice de Thich Nhat Hanh, mais Sœur Chan Khong est aussi une fervente activiste et une talentueuse enseignante, une enseignante à part entière. Andrea Miller raconte ci-dessous son histoire extraordinaire.

La mort imprégnait tout le voyage. Les victimes des inondations que les bénévoles humanitaires étaient venus secourir étaient soit sur le point de mourir — affamés, frissonnants, sans toit — ou bien ils étaient morts, gonflés et pourrissants. Les volontaires eux-mêmes étaient aussi en danger. Ils savaient qu’à tout moment, ils pouvaient être tués dans des tirs croisés.

C’était le Vietnam en 1964. Le pays était en guerre, et en plus il était touché de plein fouet par un autre désastre : les inondations. Les gens dans les zones de conflit étaient les plus durement touchés, mais personne n’osait aller les secourir avec des vivres. Personne, sauf une petite équipe de bénévoles comprenant Cao Ngoc Phuong, mieux connue aujourd’hui en tant que Sœur Chan Khong, et son guide spirituel, le maître zen Thich Nhat Hanh.

Sur une période de cinq jours, les bénévoles distribuèrent la nourriture de leurs sept bateaux chargés à ras bord. Quand ils quittèrent la région, les jeunes mères les suivirent, les suppliant de prendre leurs bébés, car elles ne voyaient pas d’autre espoir pour leurs enfants. Jusqu’à ce jour, Soeur Chan Khong se souvient du chagrin qu’elle éprouvait pour ces mères, pour leurs bébés qu’elle ne pouvait pas prendre avec elle.

Plus tard, Soeur Chan Khong organisa d’autres voyages dans lesquels, elle et des groupes d’étudiants, et aussi des moines et des nonnes se rendaient dans des zones isolées et pauvres pour y distribuer du riz, des haricots, des vêtements, des ustensiles de cuisine, et des fournitures médicales. Une fois, dans un village où les combats étaient particulièrement violents, les volontaires s’étaient installés pour une nuit de sommeil sur leur bateau quand, soudain, ils entendirent des balles et des cris. Beaucoup de ces jeunes volontaires paniquèrent et certains même tentèrent d’éviter les balles en sautant dans la rivière. Mais Soeur Chan Khong resta centrée, respirant profondément pour trouver le calme. Cela apaisa la panique des autres, le groupe se réunit et dans cette nuit sombre au milieu de la guerre, ils chantèrent le Sutra du Coeur.

On peut dire que sa vie elle-même est un enseignement.

Aujourd’hui, Soeur Chan Khong peut compter plus de cinquante années de travail en étroite collaboration avec Thich Nhat Hanh. Il est désormais un auteur à succès, il a des centres et des disciples partout à travers le monde, et elle est reconnue comme étant une force majeure qui l’a aidé à développer sa communauté. Mais Sœur Soeur Chan Khong est une enseignante accomplie avec son approche propre et l’on peut même dire que sa vie elle-même est un enseignement.

Prendre un nouveau départ

Dans sa communauté, Soeur Chan Khong est bien connue pour diriger la pratique de « prendre un nouveau départ ». Un processus en quatre étapes, c’est l’occasion de regarder profondément et honnêtement en nous-mêmes et de travailler sur nos relations par le biais de la communication consciente. La première étape consiste à exprimer son appréciation de la personne à qui nous parlons ; la seconde est de reconnaître toute action maladroite que nous avons pu faire à son encontre; la troisième est de reconnaitre comment il ou elle nous a fait du mal ; et la quatrième est de partager une difficulté que nous pouvons avoir et de demander de l’aide. Au Village des Pruniers, le centre de la pratique en France, où Soeur Chan Khong réside, « prendre un nouveau départ » est pratiqué collectivement toutes les deux semaines et pratiqué individuellement aussi souvent que nécessaire. Soeur Chan Khong exhorte les laïques à pratiquer chez elles.

« Prendre un nouveau départ pour rafraîchir votre relation avec vos enfants», dit-elle. « Même quand ils ont cinq ans, les enfants ressentent de la douleur», et souvent, les parents ne sont pas conscients de la façon dont ils blessent leurs enfants. Par exemple, dit Soeur Chan Khong, peut-être une mère va-t-elle blesser les sentiments de sa fille en disant qu’elle ne lui achètera pas le jouet qu’elle veut. Si, par le biais de « prendre un nouveau départ », elle donne à sa fille l’occasion d’exprimer son ressenti, la mère saura lui expliquer pourquoi elle ne peut pas se permettre d’acheter le jouet. Alors la fillette va comprendre et le ressentiment ne construira pas entre elles.

Dans les relations amoureuses, « Prendre un nouveau départ » peut être inestimable. Souvent, dit Soeur Chan Khong, les gens sont déçus par leurs partenaires. Au début de la relation, une femme peut voir que son compagnon a beaucoup de qualités merveilleuses et donc elle suppose qu’il a d’autres qualités qu’elle trouve souhaitable.
Mais au fil du temps, elle remarque tout ce qui en lui ne correspond pas à son idéal. « Cela ne signifie pas qu’il est pas bon», dit Soeur Chan Khong. « Peut-être a-t-elle cru qu’il était un magnolia et se comporterait comme tel. Mais, en fait, c‘est un lotus. Il est toujours aussi beau à sa manière. »« Quand vous le demandez avec gentillesse à votre partenaire, il vous révélera ses blessures, et alors qu’il les révèlera de plus en plus, vous l’accepterez comme il est — avec son éducation, sa culture, sa façon d’être — et il vous acceptera aussi davantage », dit-elle. « Vous deviendrez plus proches et, tout à coup, vous ne serez pas deux, mais un. Vous serez entré dans le monde de l’autre. Aussi « prendre un nouveau départ » est une façon d’améliorer votre relation avec votre partenaire, vos enfants, vos parents. »

Toucher la Terre et la relaxation totale

Frère Phap Hai, un moine australien dans la tradition du Village des Pruniers, dit que, en plus de « prendre un nouveau départ », « la relaxation totale» et «toucher la terre» sont des portes du dharma importantes pour Soeur Chan Khong. La relaxation totale se pratique assis ou couché et est l’occasion de reposer le corps et l’esprit. Toucher la terre, une série de méditations que Thich Nhat Hanh a développé, est basé sur la pratique traditionnelle de la prostration bouddhiste.

« Tous les enseignants du dharma», dit Phap Hai, « apprennent les pratiques de base, le cadre de base. Ensuite, nous sommes encouragés à faire nôtre le dharma de sorte à permettre au dharma de s’exprimer à travers nous. Et Sœur Soeur Chan Khong fait cela magnifiquement. Un exemple est sa belle voix, qu’elle propose dans une détente totale. Elle dispose également d’une grande habileté pour l’improvisation. En touchant la terre ou pendant la relaxation totale, elle va improviser sur l’énergie dans la pièce ou à propos de quelque chose qui vient de se passer, et elle va en parler. La façon de Sœur Chan Khong de toucher la terre et de pratiquer la relaxation totale n’est pas fabriquée. Elle délivre une parole du dharma qui est vivante. C’est la façon dont elle exprime sa compassion. »

Phap Hai dit que Soeur Chan Khong ne dit jamais non quand quelqu’un lui demande quelque chose. «Je l’ai jamais vue fermer son cœur», dit-il. «Pour moi, c’est l’une des qualités que j’admire le plus chez Soeur Chan Khong, et celle que je veux développer en moi aussi. Parfois, je me sens fatigué et, même si je ne vais pas dire non à une demande, il y a en moi une énergie du non. Mais Soeur Chan Khong est toujours là pour les gens, d’une manière tellement aimante. »

 

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Le début de la vie de Sœur Chan Khong au Vietnam

Soeur Chan Khong est née en 1938 dans un village du delta du Mékong, une terre luxuriante de rizières et de cocotiers. Ses parents étaient, selon ses propres mots, comme des chênes qui abritaient vingt-deux «oiseaux» — neuf enfants à eux, ainsi que douze neveux et nièces et une fillette d’une famille pauvre. « notre mère et notre père prenaient soin de nous de façon égale, sans faire aucune distinction, » écrit Soeur Chan Khong dans ses mémoires « La Force de l’Amour ». « Nourrir vingt-deux bouches n’était pas une mince affaire, mais on nous apprenait à être satisfait avec ce que nous avions et à le partager. »

Son père louait des parcelles de terrain à différents agriculteurs. Chaque fois qu’il y avait une sécheresse ou une inondation, il renonçait aux fermages. Il aidait aussi les agriculteurs à acheter leur propre terre et, parfois, leur donnait de l’argent pour subvenir aux besoins de leurs enfants. La mère de Soeur Chan Khong était également généreuse. Elle prêtait de l’argent aux pauvres pour qu’ils créent leurs propres entreprises et ne leur demandait le remboursement des prêts que s’ils réussissaient.

Alors qu’elle n’était encore qu’une jeune adolescente, Soeur Chan Khong attrapa un petit garçon qui essayait de lui vider les poches. Il lui dit qu’il n’avait pas d’autre choix. Sa mère le battait chaque fois qu’il rentrait les mains vides. «Où est ton père?» demanda Soeur Chan Khong, mais le garçon lui répondit qu’il avait pas de père. En allant avec lui dans sa maison dans les bidonvilles, elle lui demanda s’il allait à l’école. «Nous n’avons pas assez à manger», lui dit-il. « Comment est-ce que je peux aller à l’école? »

Soeur Chan Khong décida de trouver un moyen d’aider les familles pauvres telles que celles de ce petit garçon. Mais comme sa propre famille était — comme elle le dit — « ni riche, ni pauvre » elle ne demanda pas d’argent à ses parents. Au lieu de cela, comme elle était douée dans ses études, elle en trouva en donnant des cours de soutien à des étudiants riches qui avaient des difficultés en mathématiques. Puis, après s’être inscrite à l’Université de Saïgon, elle se lança dans des activités humanitaires.

Soeur Chan Khong écrit : «Je savais que si j’étais allée dans les bidonvilles en tant que jeune femme de la classe moyenne, les gens là-bas auraient su que je ne faisais pas partie de leur monde, et ils ne m’auraient pas fait confiance. Ils pouvaient même essayer de m’escroquer. Donc, j’y allais toujours en portant une vieille robe effilochée, prétendant que j’avais quelqu’un de ma famille qui vivait là: «Connaissez-vous mon oncle Ba, le conducteur de rickshaw ? Puis, je m’asseyais et j’écoutais les gens parler de leurs difficultés et je pensais à des façons de les aider ».

« Vous avez bon cœur, » lui déclara son premier enseignant bouddhiste. «Avec tout le travail généreux que vous faites, vous renaîtrez dans une famille aisée. Peut-être que vous serez une princesse. » Mais Soeur Chan Khong n’était pas préoccupée par sa prochaine vie, encore moins par la possibilité d’un titre royal. Son objectif était le moment présent : les affamés qui ont besoin de nourriture, les malades de médicaments, et ils en ont besoin maintenant.

« Vous devez étudier les Écritures et travailler pour devenir éveillée », poursuivit son professeur. « Une fois que vous serez éveillée, vous serez en mesure de sauver d’innombrables êtres. » L’idée était que, si elle pratiquait le bouddhisme avec diligence, elle allait renaître sous la forme d’un homme dans sa prochaine vie; alors elle pourrait devenir un bodhisattva, et plus tard encore un bouddha avec des pouvoirs miraculeux. Mais, encore une fois, Soeur Chan Khong se sentait étrangère à ces objectifs. Elle ne voulait pas des pouvoirs miraculeux ou être un homme, et pour elle cette approche de l’illumination était à la fois sexiste et inadéquate.

Rencontre avec Thich Nhat Hanh

À l’automne 1959, Soeur Chan Khong eut une conversation avec un moine bouddhiste important au cours de laquelle elle lui posa de nombreuses questions sur le dharma. Mais il ne répondit à aucune d’entre elles. Au lieu de cela, pour chaque question, il tira un livre de Thich Nhat Hanh — un moine dont Soeur Chan Khong n’avait jamais entendu parler — et lui dit: «La réponse à votre question est ici. » Soeur Chan Khong aurait préféré parler au moine en face d’elle, mais elle accepta de lire les documents quand elle en aurait le temps. Puis, un mois plus tard, elle assista à un enseignement de Thich Nhat Hanh à Saïgon. Impressionnée par cette première conférence, elle sentit qu’elle n’avait jamais auparavant entendu quelqu’un parler avec une telle profondeur et une telle beauté.

Durant l’année qui suivit, Soeur Chan Khong commença à correspondre avec Thich Nhat Hanh. Dans leur premier échange, il décrivit de son style impeccable le monastère de montagne où il vivait, le bois humide avec lequel il cuisinait, et le chant du vent froid à l’extérieur. Dans les échanges qu’ils eurent plus tard, il aborda la préoccupation de Soeur Chan Khong sur le fait que la plupart des bouddhistes ne semblaient pas se soucier des pauvres et qu’ils considéraient le travail social comme un simple travail de mérite. 
Selon Thich Nhat Hanh, il était possible de trouver l’illumination en aidant ceux qui sont dans le besoin — ou en se livrant à toute autre activité — aussi longtemps que cela est fait en pleine conscience. Il croyait que le bouddhisme avait beaucoup à apporter à la société, et il promit de soutenir Soeur Chan Khong dans ses efforts. Il projetait de réunir des personnes ayant la même perspective et d’établir des villages pour servir de modèles pour le développement, ainsi que fonder des centres de formation pour les paysans et les travailleurs dans l’éducation et les soins de santé.
Thich Nhat Hanh était l’enseignant qu’elle avait cherché.

Thich nat hanhInspirée par ses enseignements et ses encouragements, Soeur Chan Khong organisa un groupe de soixante-dix amis pour l’aider dans les bidonvilles de Saïgon. Ils s’employèrent aussi bien à amener les malades à l’hôpital, à établir des classes d’alphabétisation pour adultes, et, en des occasions spéciales, à offrir à des enfants défavorisés de nouveaux vêtements, un repas au restaurant et une visite au zoo. Dans le même temps, Soeur Chan Khong continuait à étudier le Dharma avec Thich Nhat Hanh. De mai à septembre 1961, elle et une douzaine d’autres suivirent une série d’enseignements avec lui et ils devinrent les «treize cèdres», une sangha consacrée au changement social.

Pendant ce temps, le régime de Ngo Dinh Diem au Sud-Vietnam se lançait dans une répression religieuse au cours de laquelle ils essayèrent d’écraser le bouddhisme et de convertir la population au catholicisme. La situation atteignit son paroxysme lorsque le régime interdit l’affichage du drapeau bouddhiste et de célébrer Wesak, l’anniversaire de l’éveil du Bouddha. Des manifestations pacifiques surgirent et furent accueillies par la violence. Les autorités ordonnèrent aux chars d’avancer sur les manifestants, et les présumés instigateurs des protestations furent torturés.

Face à cette oppression, un moine nommé Thich Quang Due fit un plaidoyer puissant pour la liberté religieuse ; le 11 Juin 1963, il s’immola par le feu. «Personne ne m’avait informé qu’il allait le faire» , écrit Soeur Chan Khong dans La Force de l’amour , mais juste au moment où il alluma le feu, je me trouvais au coin des rues Phan Dinh Phung et Le Van Duyet sur ma moto et je l’ai vu, assis courageusement et pacifiquement, enveloppé de flammes. Il était complètement immobile, tandis que celles et ceux d’entre nous qui se trouvaient autour de lui pleuraient et se prosternaient sur le trottoir. À ce moment, un vœu profond jaillit en moi : je voudrais moi aussi faire quelque chose pour le respect des droits humains d’une façon aussi belle et paisible que Thay Quang Due ».

Un an plus tard, Soeur Chan Khong se lançait dans le travail pour les villages expérimentaux qu’elle et Thich Nhat Hanh avait envisagés. Alors qu’elle terminait ses études de biologie, Thich Nhat Hanh avait commencé à former des travailleurs sociaux pour aider à apporter un changement social non violent et avait dirigé la fondation du premier village. Pour le second, il demanda à Soeur Chan Khong d’en prendre la direction, et Thao Dien — à huit kilomètres boueux de Saïgon — fut l’endroit choisi. En juillet 1964, Soeur Chan Khong et une équipe d’autres jeunes travailleurs sociaux tinrent une réunion avec les villageois pour leur proposer la construction d’une école.

Le gouvernement aurait financé la construction si il y avait eu au moins deux cents enfants, mais Thao Dien n’avait que soixante dix-sept enfants. Pour le plus grand plaisir de Soeur Chan Khong, les villageois acceptèrent de collaborer avec les travailleurs sociaux et de construire eux-mêmes l’école. Certains donnèrent de matériaux de construction comme des feuilles de palmiers pour le toit et des bambous épais. Et parce que les villageois étaient impliqués dans la construction de cette école dès le départ, ils en étaient fiers et en prirent soin. En revanche, les écoles publiques construites par le gouvernement nécessitaient souvent d’être gardées pour empêcher le vandalisme.

Dans les villages expérimentaux, Soeur Chan Khong et les autres travailleurs sociaux abordaient également les soins médicaux, l’agriculture et l’éducation des enfants. Ces projets furent également couronnés de succès, les travailleurs sociaux respectaient les points de vue des villageois et les impliquaient dans les solutions retenues. Des intellectuels de Saïgon eurent vent du succès de cette initiative et, en conséquence, lorsque Thich Nhat Hanh annonça la fondation de l’École de la jeunesse pour le service social (EJSS), plus de 1000 personnes s’y inscrivirent. Soeur Chan Khong et cinq autres travailleurs devinrent ses dirigeants.

Les guerres extérieures et intérieures

Il semblait qu’un véritable changement était possible, mais alors les bombes tombèrent —la guerre du Vietnam battait son plein. Tra Loc, un nouveau village expérimental, fut lourdement endommagé. Le EJSS aida les villageois à reconstruire chaque maison, le centre médical, le centre agricole, l’école. Mais encore une fois le village fut bombardé. Cela arriva à plusieurs reprises — le village était bombardé et reconstruit, bombardé et reconstruit. La frustration poussait les travailleurs à vouloir prendre les armes. La méditation, cependant, les aidait à garder leur calme.

«Les gens pensent que le bouddhisme engagé, c’est seulement le travail social, ou l’arrêt de la guerre », dit Soeur Chan Khong. « Mais, en fait, dans le même temps que vous arrêtez la guerre en dehors, vous devez arrêter la guerre à l’intérieur de vous-mêmes. »

Au cours de sa vie, Sœur Chan Khong a appris l’importance de ne pas faire la paix, mais plutôt d’être en paix, d’être la compréhension, d’être amour et d’incarner cette manière d’être vingt-quatre heures par jour. La clé, dit-elle, est de pratiquer la pleine conscience. «Quand votre corps et votre esprit ne sont pas un, vous ne voyez pas profondément,   vous êtes en face de votre frère, mais votre esprit est occupé à bien d’autres choses, de sorte que vous ne voyez pas vraiment votre frère. Peut-être a-t-il des ennuis, mais vous ne le voyez pas, pas même lorsque vous partagez la même pièce. Mais la pleine conscience vous ramène ici, au présent, et alors vous voyez. Entraînez-vous toute la journée à ramener votre esprit à votre corps et à être présent avec votre nourriture, vos amis, votre travail, tout, parce que, plus vous vous concentrerez, plus vous verrez profondément. »

Cela dit, dit Soeur Chan Khong, ne vous attendez pas que cet aperçu vous vienne d’un seul coup. « Peut-être que vous voulez aider votre jeune frère qui est attiré par des drogues, mais vous ne pouvez pas communiquer avec lui facilement. Vous essayez d’être présent avec lui dans le moment, mais malgré cela, vous ne voyez pas comment l’aider. Si vous vous entraînez à conduire votre voiture dans le moment présent, à marcher dans le moment présent, à préparer votre dîner dans le moment présent, par la suite, — peut-être en coupant des légumes — vous aurez profond aperçu de la façon dont vous pouvez gérer la situation avec votre frère d’une manière habile. Vous saurez comment toucher ce qui est merveilleux en lui ».

Les préceptes pour les monastiques ont été formulés dans un autre âge il y a plus de deux millénaires et Thich Nhat Hanh a vu qu’ils avaient besoin d’être révisés. Il rassembla quatorze nouveaux préceptes qui lui semblaient à la fois fidèles aux enseignements les plus profonds du Bouddha et appropriés au monde moderne. Puis il invita Soeur Chan Khong et les cinq autres dirigeants du EJSS à les recevoir. Cette ordination fit de ces six personnes, les premiers membres de ce que Thich Nhat Hanh appelé l’Ordre de l’Inter Être, une communauté engagée à servir en pleine conscience. Mais il ne fit pas d’eux des moines et des nonnes formelles avec des têtes rasées. Thich Nhat Hanh donna à chaque membre de ce nouvel ordre la possibilité soit de vivre comme un monastique engagé au célibat, ou de vivre comme un bouddhiste laïque avec la liberté de se marier. Les trois femmes choisirent le célibat, tandis que les trois hommes choisirent le mariage.

Nhat Chi Mai, une amie proche de Soeur Chan Khong, était l’une des six membres fondateurs de l’Ordre de l’Inter Être. Elle était l’enfant la plus jeune, protégée, d’une famille aisée, et elle craignait les conséquences de l’activité politique. Néanmoins, comme Soeur Chan Khong, elle entreprit la tâche dangereuse de répandre la parole de paix. Chi Mai cacha des copies du livre de Thich Nhat Hanh Lotus in a sea of Fire dans sa Volkswagen et les apportait dans des écoles. Puis, un an seulement après avoir pris les quatorze préceptes, Chi Mai plaça deux statues en face d’elle — une de la Vierge Marie et l’autre d’Avalokitesvara — et elle s’immola par le feu. Des poèmes et des lettres de Chi Mai exhortèrent les catholiques et les bouddhistes à travailler ensemble pour la paix et après sa mort, ses écrits ont été largement lus, inspirant beaucoup de gens. Pourtant, pour Soeur Chan Khong, perdre Chi Mai fut l’un des plus grands chagrins de sa vie.

Ce n’était cependant pas la seule perte que Soeur Chan Khong dut affronter en 1967. Un moine ami fut enlevé cette année là au village de Binh Phuoc, ainsi que sept autres travailleurs sociaux. Bien que leur corps ne fut jamais retrouvé, il est présumé qu’ils furent tués ; travailler pour les pauvres était considéré comme une activité communiste et les travailleurs sociaux avaient beaucoup d’ennemis. Seule la chance a empêché Soeur Chan Khong de ne pas être la neuvième victime. Elle avait été à Binh Phuoc, mais en était parti cette nuit-là pour aller visiter sa mère.

Quitter le Vietnam

Lorsque Soeur Chan Khong monta à bord d’un vol à destination de Hong Kong, elle devait être absente pour cinq jours. Elle n’avait jamais imaginé qu’il se passerait presque quarante ans avant qu’elle ne remettre les pieds dans son pays natal.

En 1966, deux ans avant le départ de Soeur Chan Khong, Thich Nhat Hanh avait également quitté le Vietnam croyant qu’il ne serait parti que pour un bref voyage. Mais lors d’une conférence à Washington, il présenta une proposition exhortant les Américains à cesser les bombardements et à offrir au pays une aide à la reconstruction libre de motivations politiques ou idéologiques. Le gouvernement nationaliste sud-vietnamien déclara qu’il était un traître, cela impliquait qu’il était désormais trop dangereux pour lui de rentrer au pays, aussi, décida-t-il de venir à Paris. Cependant, en 1968, il voulait savoir si ses amis et ses collègues au Vietnam avaient besoin de lui et, dans l’affirmative, prendre le risque de revenir. Était-il plus important pour lui d’être sur le terrain au Vietnam ou d’être actif à promouvoir la paix en Occident ? Ce n’était pas quelque chose qui pouvait être abordé librement dans des lettres entrant et sortant du pays — tous ses interlocuteurs étaient sévèrement surveillés par le gouvernement. Alors Thich Nhat Hanh demanda à Soeur Chan Khong de le rencontrer à Hong Kong.

Là, autour de nombreuses tasses de thé oolong, elle lui dit qu’elle avait rencontré en privé divers dirigeants bouddhistes du Vietnam et qu’ils étaient tous unanimes : Thich Nhat Hanh ne devrait pas revenir; sa capacité à communiquer avec l’Occident était trop précieuse. Thich Nhat Hanh décida que, pour diffuser plus efficacement le message sur ce qui se passait au Vietnam, il avait besoin d’une assistance. Soeur Chan Khong serait-elle prête à assumer ce rôle? Au début, elle refusa car elle-même avait des responsabilités au Vietnam. Mais après avoir réfléchi plus longuement, elle réalisa que Thich Nhat Hanh avait raison, elle serait en mesure d’effectuer plus de changements dans son pays natal en vivant à l’étranger.

En janvier 1969, Soeur Chan Khong rejoignit son enseignant spirituel en France, et ils s’impliquèrent dans l’organisation d’une conférence pour présenter les points de vue de la majorité, les sans voix — ceux qui, au Vietnam n’étaient ni communistes, ni anticommunistes, qui voulaient juste la paix. De cette conférence, sortit la délégation bouddhiste vietnamienne de paix, et Thich Nhat Hanh fut nommé à la présidence. Pour sa part, Soeur Chan Khong aidait à l’administration, elle vivait et travaillait dans le modeste bureau de la délégation, loué dans un quartier pauvre de Paris. Les projets dont ils s’occupaient étaient variés et comprenaient la collecte de fonds pour des orphelins au Vietnam et la production d’un bulletin d’information en français, anglais et vietnamien. Soeur Chan Khong voyageait à travers toute l’Europe et les Etats-Unis pour parler au public de la nécessité d’un cessez le feu immédiat.

Enfin, le 30 Avril 1975, la guerre prit fin. La souffrance, cependant, ne cessa pas pour autant. Terrifiés par le régime communiste, des réfugiés commencèrent à tout risquer pour fuir le Vietnam. Si le gouvernement les attrapait en train d’essayer de s’échapper, ils étaient soit emprisonnés soit fusillés. S’ils avaient réussi à partir en mer, ils étaient la proie de pirates. Et s’ils atteignaient un rivage étranger, ils étaient souvent refoulés et leurs embarcations de fortune rejetées à la mer.

Sur mer, j’étais sans peur, même lorsque j’étais en face de pirates, et j’étais même joyeuse parce que je savais que j’allais dans le sens de la beauté.

Le désespoir de Soeur Chan Khong était intense. Il semblait qu’elle ne pouvait rien faire pour sauver ses compatriotes du viol, des pillages et des meurtres. Après des mois de méditation, cependant, elle trouva une voie d’action et lança un projet de sauvetage. Elle loua un bateau de pêche en Thaïlande, habillée comme un pêcheur, et sortit en mer pour « pêcher » les boat people. Chaque fois que son équipe et elle tombait sur un bateau de réfugiés, ils leur donnaient de la nourriture, du carburant, et la direction du camp de réfugiés le plus proche. Dans une interview avec Alan Senauke et Susan Lune, qui est apparu dans Turning Wheel (média américain bouddhiste engagé) , Soeur Chan Khong a déclaré: « La méditation me permit de transformer les impuretés, la souffrance, en moi en un bateau de pêche de la miséricorde. Sur les mers, j’étais sans peur, même lorsque j’étais en face des pirates, et j’étais même joyeuse parce que je savais que j’allais dans le sens de la beauté. »

En 1988, Soeur Chan Khong fut formellement ordonnée comme une nonne. « En rasant la tête, tous les attachements sont coupés » lui dit Thich Nhat Hanh en lui coupant les cheveux.

Nonne en Occident

Sur le fait d’être monastique en Occident, Soeur Chan Khong a écrit: «Je ne porte pas de bébés sous-alimentés dans mes bras, mais des adolescents et des adultes pleurent en silence quand ils partagent les histoires de tristesse et d’abus de leur enfance. En écoutant attentivement leur douleur et en les aidant à prendre un nouveau départ, je suis en mesure d’aider à guérir beaucoup de ces «enfants» blessés, et cela est très proche de mon idéal de tenir des enfants des villages dans mes bras. Je suis reconnaissante d’être en mesure d’aider de cette façon. »

En tant que nonne en Occident, Soeur Chan Khong a joué un rôle clé dans le développement de la communauté internationale de Thich Nhat Hanh. En 1982, ils ont déménagé dans ce qui est maintenant connu sous le nom du Village des Pruniers, deux parcelles bucoliques de terres agricoles dans le Sud ouest de la France. Pour la première retraite du centre, les 107 participants utilisèrent des planches de bois comme lits et des sacs de couchage comme couvertures, et ils n’avaient pas un nombre suffisant de toilettes. Dans un discours du Dharma publié dans le livre que Je suis chez moi, je suis arrivé, Soeur Chan Khong précisa : « Il n’y avait qu’une salle de bain pour l’ensemble du hameau du bas, comprenant à la fois deux douches et une toilette! C’était la même chose au hameau du haut. Voyant la situation, les hommes retraitants prirent des pelles et creusèrent deux latrines ‘de combat’ ».

Pourtant, les participants n’étaient pas rebutés par les conditions, et lors des retraites suivantes, les chiffres augmentèrent de façon exponentielle. Aujourd’hui, le Village des Pruniers est moins rustique, mais toujours simple, et des gens de partout dans le monde y viennent pratiquer. Ils se rendent aussi à d’autres centres dans la tradition du Village des Pruniers: le Monastère Deer Park en Californie, le monastère Cliff Bleu dans l’État de New York, et l’Institut européen du bouddhisme appliquée en Allemagne.

En 2005, le gouvernement vietnamien permit à Soeur Chan Khong et à Thich Nhat Hanh de revoir leur pays d’origine pour la première fois depuis les années soixante. Ils arrivèrent au Vietnam accompagnés par des membres de leur sangha et établirent avec grand succès des connexions avec le peuple vietnamien, en particulier les jeunes. Deux autres visites furent autorisées — l’une en 2007 et l’autre en 2008. Depuis lors, cependant, ils ne furent plus les bienvenus. Le gouvernement vietnamien se sentait menacé par le grand nombre de jeunes instruits attirés par les enseignements de Thich Nhat Hanh.

Selon Thich Nhat Hanh, Soeur Chan Khong est venue à lui comme disciple, mais elle a aussi été une enseignante pour lui. Lorsque la guerre du Vietnam faisait rage, Thich Nhat Hanh était tellement préoccupé par la façon d’arrêter les combats qu’il avait à peine le temps de manger. Un jour, Soeur Chan Khong préparait des herbes pour servir avec des nouilles de riz, quand elle demanda à Thich Nhat Hanh s’il pouvait les identifier. « En regardant la façon dont elle étalait avec soin les herbes sur une grande assiette, et la beauté de ses gestes, je reçus une illumination » écrivit-il. «Elle avait la capacité de garder son attention sur les herbes, et je réalisais que je devais arrêter de me focaliser  uniquement sur la guerre et apprendre à m’intéresser à de simples herbes. » Ils passèrent dix minutes à parler des herbes du Vietnam, ce qui permit à l’esprit de Thich Nhat Hanh de se détacher de la guerre, et de récupérer l’équilibre dont il avait besoin.

chan-khong«Une seule personne est capable d’aider de nombreux êtres vivants», a déclaré Thich Nhat Hanh dans son livre, Soyez libre là où vous êtes. « Soeur Chan Khong a travaillé avec les pauvres, les orphelins et ceux qui ont faim pendant de nombreuses années. Elle a aidé des milliers et des milliers de personnes et, grâce à son travail, ces gens souffrirent moins. Cela lui apporte beaucoup de joie et donne à sa vie son sens. Cela peut être vrai pour nous tous à tout moment, en tout lieu. »

Shambala Sun – Mai 2012 Traduction Bouddhisme au féminin

Andrea Miller est éditrice du Lion’s Roar magazine (anciennement Shambhala Sun), ainsi que l’éditrice de l’anthologie Right Here With You: Bringing Mindful Awareness into Our Relationships.

 

Soeur Chan Kong chante au Village des Pruniers