Jardiner pour ceux qui souffrent

Jardiner pour ceux qui souffrent

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Extraits de l’émission Sagesses Bouddhistes du 13 juillet 2008

Aurélie Godefroy : Avec les êtres vivants, l’eau, le feu, la terre, l’espace, la nature a toujours tenu une place prépondérante dans l’enseignement du Bouddha. Toucher la terre, jardiner peut ainsi être un moyen de transmettre les valeurs du bouddhisme, mais pas seulement. Cela peut permettre aussi de soigner, de guérir ou tout simplement redonner un peu de vie.

En quoi le jardin peut-il être un lieu de thérapie, d’émotions, de communication ? Comment l’apaisement de la souffrance par le jardinage peut-il présenter un lien avec le bouddhisme ? Et à qui, en priorité, cette activité peut-elle s’adresser ? J’ai le plaisir d’accueillir Anne Ribes pour en parler.

Anne Ribes, bonjour. Vous êtes une disciple de Kalou Rimpoché depuis une vingtaine d’années maintenant. Vous êtes infirmière. Vous dirigez l’association « Belles plantes ». Vous vous définissez surtout comme jardiniste. Est-ce que votre approche du jardin en tant que bouddhiste est particulière ? Comment est ce que cela joue dans votre façon d’approcher la terre et les plantes ?

Anne Ribes : En persan, jardin se dit « paradis ». C’est un grand sujet et dans toutes les traditions, on trouve le bienfait du jardin au point de vue thérapeutique. On s’aperçoit qu’on est bien dans un jardin. Donc on peut dire qu’il est thérapeutique, à partir du moment où il diminue la souffrance et allège l’esprit.

A.G. : Le jardin peut aussi permettre à certaines personnes, notamment dans les hôpitaux, de se réapproprier un peu de vie. C’est vraiment ce que vous essayez de faire ?

Anne Ribes : Absolument, jardiner est une action qui paraît naturelle. C’est comme respirer ou nager. On a l’impression de vivre. Et il y a un petit plus dans le jardin : c’est que vous êtes toujours en contact avec des choses vivantes, qui sont par exemple les arbres, les plantes, les insectes. On peut dire que le jardin fait vivre.

A.G. : C’est ce que vous essayez de transmettre à travers votre association « Belles plantes ». Mais avant que vous nous expliquiez plus en détails en quoi elle consiste, je vous propose de regarder ce reportage, tourné dans un hôpital en banlieue parisienne.

(Nous sommes dans une des cours de l’hôpital Louis Maurier à Colombes. Comme tous les mardis après midi, depuis six ans, Anne Ribes prépare fleurs, graines et outils avant d’accueillir quatorze élèves de maternelle et six personnes âgées du service de gérontologie. Un à un, les résidents de l’hôpital arrivent, puis c’est au tour des enfants. … Après un bref exposé sur le thème du jour, place aux travaux pratiques : planter, tailler, arroser. Tout le monde est mis à contribution, avec un maître mot : la transmission.
Dr Philippe Charru : « Transmission dans les deux sens : on n’est pas seulement des gens avec de l’expérience qui transmettons quelque chose, mais la spontanéité, le regard neuf est aussi une façon de transmettre de la vie. Il s’échange de la vie. En tous cas, on porte témoignage l’un à l’autre que, quelque soit le niveau d’âge, on peut encore partager beaucoup de choses, fabriquer des choses ensemble ou, en tous cas, être ensemble pour être dans une action commune. » Reportage Aurélie Godefroy)

A.G. : Ce qu’on vient de voir là, c’est vraiment une triple rencontre, entre les personnes âgées, les enfants la terre. Il y a une vraie valeur fédératrice du jardinage ?

Anne Ribes : Oui, le jardin, à ce moment-là, est un lieu où on se retrouve. On se retrouve soi-même par rapport à l’univers, par rapport aux éléments qui sont, comme vous le disiez, l’eau, la terre, le feu, l’air et l’espace surtout. Donc, à partir du moment où on est en contact direct dans le jardin avec ces éléments, être en contact avec les éléments qui vous entourent, stimule effectivement ce que vous avez en vous et crée ce bien être.

A.G. : Et donne aussi envie de partager et de donner de l’amour ?

Anne Ribes : Oui, car à partir du moment où vous avez ce bonheur, cette sensation, vous avez envie de le communiquer. Et moi, ce qui m’anime et m’entraîne dans ce jardin, c’est l’envie qu’il y ait une passion qui s’établisse et une envie de dire que c’est vraiment très important et agréable de se sentir bien. Et à partie de ce moment là, quand vous vous sentirez bien, vous pourrez aller vers les autres.

Dans le bouddhisme, on dit beaucoup cela : comment se soigner et comment soigner les autres, si on ne se soigne pas soi-même ? A partir du moment où vous vous sentez mieux et que vous avez du bonheur, vous le partagez ou vous le rendez systématiquement.

A.G. : Votre passion pour le jardinage vous a poussé à créer cette association « Belles plantes ». Est-ce que vous pouvez nous dire dans quelles circonstances vous l’avez créé et ce qu’elle propose ?

Anne Ribes : En tant qu’infirmière, j’ai toujours beaucoup aimé aller vers les gens, et j’ai eu la chance d’arriver dans la nature. J’ai voulu partager cette beauté que j’avais en face de moi tous les jours. J’ai donc pensé être jardiniste et aller dans les hôpitaux pour y remettre de la vie.

A.G. : Vous l’avez évoqué, la notion d’univers, de cosmos est très importante. Lorsque vous parlez aux enfants, vous leur montrez comment fonctionne l’univers, la terre, les éléments. C’est aussi une façon de montrer l’interdépendance ?

Anne Ribes : Par exemple, dans l’atelier, j’essaie de les re-situer. On amène un globe terrestre, des choses comme ça et on essaye de leur expliquer qu’ils ne sont pas tout seuls, qu’ils sont interdépendants et impermanents également, grâce à la disparition des fleurs par exemple. C’est un moyen de leur faire parler de tout cela en même temps et un moyen de leur faire découvrir ce qu’ils ressentent.

Une amie tahitienne m’amusait beaucoup en disant que vivre par les sens, c’est appartenir au moment présent, c’est-à-dire qu’on est là. On le fait aussi dans la méditation : on est là.

L’autre jour, j’ai fait asseoir les enfants, fermer les yeux, respirer. Ils étaient dans un bonheur extraordinaire. Cela, c’est important de pouvoir les reconnecter avec ce qu’ils ressentent et ce qu’ils sentent de l’extérieur.

A.G. : Est-ce que le fait d’aller dans un jardin peut s’apparenter selon vous à un acte sacré ?

Anne Ribes : Oui, parce que tout est sacré. Il y a un auteur américain très amusant qui a écrit ce petit livre en 1970 qui s’appelle « Hurlement ou lamentation ». Il a fait un poème extraordinaire qui commence par : sacré, sacré, sacré 14 fois sacré ! Tout est sacré : ma mère est sacrée, mon voisin est sacré, mon âme est sacrée. C’est-à-dire qu’à partir du moment où vous prenez conscience que les choses sont sacrées, c’est un moyen de méditer, d’aller vers ce qui existe pour prendre conscience effectivement des éléments, tout en gardant l’illusion, tout en gardant l’impermanence et l’interdépendance. C’est un moyen de bien travailler sur soi-même.

A.G. : Le jardin, c’est une façon, pour vous, de transmettre les valeurs du bouddhisme aux enfants et aux personnes âgées ?

Anne Ribes : Complètement. Dans le jardin, vous pouvez vraiment pratiquer, comme on dit, les six paramitas (vertus transcendantes) On peut les répéter : le don, l’éthique, la patience, le courage, la concentration. Tout cela avec sagesse. Et on peut décliner chaque chose dans le jardin. Par exemple le don : donner de l’eau, de la terre. Après, vous avez des légumes. Vous pouvez les donner également. L’éthique : vous faites attention. Vous n’allez pas tuer tous les petits animaux. Vous faites attention à ne pas écraser l’escargot sous le pied. Vous pouvez parler de tout cela. C’est un très bon moyen de développer cette approche du monde à travers le jardin.

A.G. : Pouvez vous nous parler de l’impact que cet atelier jardinage a également sur les personnes âgées ?

Anne Ribes : Oui, un impact très fort dans la mesure où ils sont en fin de vie, on peut dire, et c’est un moyen de les remettre dans la vie, de leur faire vivre des moments extraordinaires avant la fin de vie et de pouvoir être heureux, à des moments difficiles pour eux, qui sont des moments où ils perdent un peu la tête. Recréer des moments de bonheur, essayer de susciter chez eux des souvenirs de leur jeunesse. C’est un peu le problème de la maladie d’Alzheimer, c’est qu’ils oublient tout cela. Ils oublient même les bons moments. Le jardin est un moyen de les remettre dans l’instant présent, de revivre tout de suite quelque chose.

A.G. : Pour terminer, pouvez vous nous parler des projets futurs de votre association ?

Anne Ribes : Les projets futurs, c’est de continuer. Il faut que partout, on ait cet esprit de développer cette beauté qui nous entoure pour pouvoir, avec passion, la partager. Et qu’après, les enfants puissent également la partager. On revient à la transmission, qui est importante. Il faut perpétuer, il faut développer chez eux cet amour des fleurs, des plantes, de l’univers, sauver cette planète. Je trouve que c’est un bon moyen, quand on est sur son lieu de travail, son lieu de vie, de développer au maximum tout ce qui tourne autour de la nature pour pouvoir se recentrer et pouvoir apprécier cette beauté et cette sacralisation des choses.

Je crois aussi que le bouddhisme a une qualité thérapeutique, comme on peut dire, dans le sens qu’avec les bases du bouddhisme qui sont les quatre nobles vérités, vous pouvez complètement balancer par rapport au médical et au thérapeutique. Par exemple, dans les quatre nobles vérités, il y a l’existence de la souffrance : il y a l’existence effectivement de la maladie, à côté. Ensuite, vous avez la reconnaissance de la souffrance, le pourquoi de la souffrance : vous avez l’étiologie, le pourquoi de la maladie. Et puis vous avez l’existence de la voie : ce sont les médicaments. Et ensuite, vous avez la pratique de la voie qui est de prendre les médicaments pour guérir. Le bouddhisme rejoint bien la thérapeutique. Et on peut à travers les éléments qui sont les paramitas rejoindre cette possibilité de développer tous ces effets.

A.G. : Merci, Anne Ribes, d’avoir été avec nous aujourd’hui.

Plus : le site d’Anne Ribes