Interview de Joshin Bachoux Sensei au Japon

Interview de Joshin Bachoux Sensei au Japon

PARTAGER

Interview de Joshin Bachoux Sensei,
au TEMPLE de ZUIGAKUIN, au Japon
en automne 1988,

par Bernard Rérolle, tiré de la revue de spiritualité belge les Voies de l’Orient.

sensei

R. – Pour vous rencontrer, il m’a fallu arriver jusqu’à votre monastère, le ZUIGAKU-IN complètement perdu dans la montagne . A quelle distance sommes-nous de Tokyo ?
B. – A 100 kilomètres exactement 88.
R. – Deux heures par le train. Il est vrai que le train n’est pas rapide.
B. – C’est vrai. Seuls les omnibus s’arrêtent à notre petite gare, en bas, dans la vallée. Après quoi, il reste encore une bonne heure de marche à pied ! Le fondateur de notre monastère a tenu à ce qu’il soit possible d’y vivre dans une vraie solitude : pas de route, pas d’électricité, pas de téléphone. Le chemin que vous avez gravi pour parvenir ici, monte sans discontinuer à travers la forêt : c’est assez symbolique, n’est-ce pas ? D’autant plus que la forêt est relativement dense et obscure. C’est une sorte de pins japonais destinés à la construction.
R. – Et on ne peut même pas dire que votre monastère soit construit dans une clairière puisque les arbres se pressent jusqu’à un mètre ou deux des murs de la maison. C’est impressionnant !
B. – Oui, nous avons tenu à en couper le minimum.
R. – Par raison d’économie ?
B. – Disons que c’est plutôt pour respecter l’environnement, pour mieux intégrer nos bâtiments dans la forêt, pour nous intégrer dans la nature telle qu’elle est ici.
R. – La nature et la vie monastique font bon ménage ?
B. – Surtout ce qui est important pour nous, bouddhistes, c’est d’être « un » avec la nature et de respecter tout ce qui vit. D’abord nous faisons partie de la forêt, et en même temps les gens qui viennent chez nous ont le désir de vivre une période en ermitage. Il ne s’agit donc pas pour eux de passer quelques jours au soleil et au grand air, ni de faire de la chaise longue.
R. – Et vous-même ? Est-ce pour vivre en ermite que vous êtes montée ici? C’est assez étonnant de vous trouver seule femme et seule européenne dans un monastère d’hommes et de zen au Japon. Pouvez-vous nous dire qui vous êtes ?
B. – Eh bien, je suis française, née à Paris, ayant toujours vécu dans les grandes villes, et en tous cas jamais en forêt. Cela fait maintenant quatre ans que je suis arrivée au Japon. Mon nom est Luce BACHOUX. Mais j’ai reçu ici mon nom de nonne : Jôshin. C’est ce nom qui est le plus utilisé et par lequel j’aime être appelée.
R. – Et Jôshin signifie . ?
B. – Cela signifie « foi pure ». C’est le nom que mon Maître m’a donné lorsqu’il m’a conféré l’ordination de nonne.
R. – Quand avez-vous été ordonnée ? Ou peut-être pour raconter les événements dans l’ordre, quand êtes-vous arrivée dans ce monastère ?
B. – Je suis à ZUIGAKU-IN depuis trois ans . mais je suis arrivée après un long périple ! Si j’ai quitté l’Europe pour le Japon, c’est bien pour devenir nonne zen dans un monastère. C’était vraiment mon but parce que j’avais pratiqué le zen en France pendant deux ans. Mais quand j’ai débarqué à Tokyo, c’est la déception qui m’attendait. Il n’est pas facile de trouver un monastère où la pratique quotidienne et la pratique de la méditation soient intenses. Pendant six mois, j’ai cherché, j’ai écouté, j’ai visité . Et puis un jour, quelqu’un m’a indiqué ce temple et je suis venue voir. Je dois dire que j’ai été très impressionnée par le site, les bâtiments, la forêt, mais aussi par l’horaire qu’on y pratique, par l’alternance de travail manuel et de méditation, bref par une ambiance qui me paraissait respecter l’essence même du Bouddhisme.
R. – Qui est le fondateur de ZUIGAKU-IN ?
B. – C’est Maître MORIYAMA, un moine d’une cinquantaine d’années. Il habite toujours ici. C’est lui mon maître, c’est lui qui m’a conféré mon ordination de nonne.
R. – Avant d’aller plus loin, revenons un instant sur la difficulté de trouver à Tokyo, ou dans les grandes villes du Japon, une vie monastique fervente, une pratique de méditation intense. Comment expliquez-vous cela ?
B. – Au fur et à mesure que les siècles passent, les temples zen deviennent des affaires de famille avec tous les problèmes de succession et d’argent que cela entraîne. Les cérémonies de funérailles prennent toute la place, il faut leur consacrer beaucoup de temps et de préparatifs . et il y a de moins en moins de temples où puisse se perpétuer la pratique originelle.
R. – Qu’entendez-vous par « pratique originelle » ?
B. – La pratique du moine bouddhiste repose d’abord sur la méditation, la pratique de ce que l’on appelle « za-zen », c’est-à-dire la méditation assise. Où que vous alliez en Asie ou même dans le monde, vous trouverez cette pratique au centre de toutes les écoles bouddhistes. Et dès les origines, comme découlant naturellement de cette pratique, a été introduite la pratique du travail manuel, c’est-à-dire la pratique de l’attention que chacun porte à son travail, de l’importance de la réalisation de soi par le travail manuel, par le geste attentif et habité. Cette pratique du travail est donc entrée à son tour dans l’essence même du zen.
Cette essence consiste donc à faire alterner, avec un souci d’harmonie et d’équilibre, les moments d’assise et les moments de pratique dans le concret. Les moments d’assise sont des moments d’ouverture, d’ouverture au monde dans son entier, au-delà de notre moi, au-delà de notre ego. Ils sont des moments de retour à l’identité fondamentale entre moi et les autres, entre moi et l’extérieur, etc. Ils consistent à « rejeter corps et esprit », à « lâcher prise » pour employer les termes mêmes de Maître DOGEN. Et les moments de travail dans le concret consistent par exemple à entretenir le temple, le jardin, les bâtiments, à travailler le bois, faire la cuisine, faire la vaisselle. Mais au fond, il n’y a pas de différence entre za-zen et activité, puisque dans les deux, cas il s’agit d’abandonner le moi, de s’ouvrir à ce qui est.

R. – Donc le travail manuel aussi est effectué en silence ?
B. – Bien sûr ! Mais surtout ce qu’il est important de préciser, c’est que tout cela est vécu sur le même plan. Il ne faut pas s’imaginer qu’il y a des moments privilégiés qui seraient les moments de méditation et des moments « roturiers » pour les occupations terre-à-terre, la vaisselle, la cuisine .
Dans notre vie, rien ne reste à l’extérieur du cheminement de la réalisation de nous-mêmes. C’est à chaque moment qu’il est important de nous mettre à l’écoute de nous-mêmes et en même temps à l’écoute du monde extérieur.
R. – Oui, j’ai remarqué que les gestes des repas sont passablement ritualisés.
B. – Bien sûr, nous mangeons en silence : en lui-même, le repas n’est pas différent des autres activités et de la méditation. En d’autres termes, la forme immobile de la méditation, c’est za-zen ; et la forme active de la méditation, c’est manger, cuisiner, balayer, fendre du bois . à condition de garder notre concentration pendant toutes ces actions, d’habiter les gestes que nous faisons par une certaine forme précise d’attention.
R. – Vous êtes une femme, mais vous êtes intégrée à la communauté au point que rien ne vous distingue des hommes qui la composent vêtements, crâne rasé, travail . N’est-ce pas un peu étrange que vous soyez la seule femme dans un monastère fréquenté exclusivement par des hommes?
B. – Disons effectivement que depuis la fondation, pour les séjours à long terme, ce sont surtout des hommes qui ont habité ici. Je crois même être la première femme à effectuer un séjour de plusieurs années. Mais nous recevons beaucoup de retraitants pour de courts séjours, et parmi eux, il y a presque autant de femmes que d’hommes. Ce monastère se veut mixte parce qu’au niveau de la pratique, comme de la réalisation, il n’y a pas dans le Bouddhisme de différence entre hommes et femmes.
R. – Le fait que ce soit un monastère d’hommes conduit par un Roshi « masculin » a-t-il compté dans votre détermination de venir vivre ici ?
B. – Non, non. Il me semble que ce qui a compté en tout premier lieu, c’est la personnalité du Roshi lui-même. Évidemment, d’un certain côté, je regrette qu’il n’y ait pas davantage de femmes qui vivent ici. Il est parfois difficile d’être la seule femme dans un monde d’hommes, jour après jour.
R. – Avez-vous fait l’expérience d’un monastère de femmes, de nonnes bouddhistes ?
B. – oui, mais en fait cette expérience a été de courte durée : je n’ai passé qu’une semaine dans ce monastère de femmes. Peut-être y aurait-il eu d’autres expériences à tenter. Mais dans le monastère où j’étais, il me semblait qu’on préparait les jeunes nonnes à – comment pourrais-je dire ? – à une « carrière ». Cela m’a paru comparable à ce que j’imagine des couvents européens du XIXe siècle. On y apprend les beaux-arts, ceux qui sont nécessaires dans la bonne société japonaise : la calligraphie, l’art des fleurs, la cérémonie du thé t toutes les choses de ce genre. Quant à moi, ce n’était pas du tout ce que je venais chercher dans un monastère .
R. – Pourquoi apprennent-elles cela ? Auront-elles à s’en servir ?
B. – Oui bien sûr. Comme tous les prêtres hommes, d’ailleurs. Elles doivent être capables de faire de belles calligraphies, de beaux arrangements floraux. Elles devront pouvoir officier dans de belles cérémonies, ces fameuses cérémonies de funérailles. Car à ce niveau-là, il n’y a pas de différences les femmes peuvent être officiantes comme les hommes, si elles ont reçu l’ordination.
Mais toutes ces activités ne sont pas celles que j’appellerais la « pratique originelle » d’un monastère, à savoir de se centrer sur la méditation, la réalisation de soi, en évitant de donner trop d’importance aux activités mondaines. Ne garder que les contacts indispensables et ne pas s’y attarder.
R. – Revenons à vous. Est-ce que le Roshi vous a demandé de mettre votre qualité de femme « sous le boisseau », costume, travail, etc. . ou fait-il une différence ?
B. – Non, je n’ai jamais ressenti que cela pose un problème. Chacun est soi-même. De toutes façons, je crois que c’est très difficile pour une femme d’entrer dans un monastère au Japon. Et même quand il s’agit d’un monastère spécifiquement féminin. Je suis donc sûre d’avoir eu beaucoup de chance de rencontrer MORIYAMA Roshi qui attache de l’importance à effacer les différences entre hommes et femmes. Nous remplissons tous les mêmes tâches et quelle que soit la tâche, chacun doit faire attention à ce qu’il lui est possible de faire ou non. Chacun doit mesurer s’il est en état de porter des choses lourdes ou non, par exemple. Ce n’est pas parce qu’il est un homme ou une femme.
Il n’y a pas de raison pour exiger que tout le monde fasse exactement la même chose, chacun a sa personnalité propre. C’est en respectant la personnalité de chacun, que le Roshi ne fait pas de différence Et je lui en suis très, très reconnaissante. Et c’est très rare, vous savez.
Une autre difficulté pour moi de vivre ici : en ce moment, je suis la première disciple et il n’est pas évident d’être reconnue comme telle par les autres moines. C’est une situation exceptionnelle que moi, femme, je reçoive la transmission du Roshi. Cela signifie que je vais pouvoir à mon tour devenir enseignante de ce que le Roshi m’a appris. Au Japon en tous cas, c’est extrêmement rare, je crois. Autre chose encore, et cela redouble la distinction femme-homme : c’est la distinction japonais-étranger. Cette dernière distinction aussi est difficile à surmonter.
R. – Au cours de la célébration, tout à l’heure, c’est vous qui avez entonné le chant des sutras, sonné le gong, etc. . Donc ils doivent accepter que vous présidiez ainsi ? Le font-ils même lorsqu’un public nombreux assiste à l’office?
B. – Oui, c’est précisément à cela que je faisais allusion. Encore une fois ce n’est pas d’abord en termes de hommes-femmes que la question se pose, mais plutôt en termes de japonais-étranger. Pour les Japonais, et surtout pour les gens modestes, ici, à la campagne, c’est extrêmement surprenant de voir une étrangère être l’officiante. Pour eux, ce sont des gestes qui ne sont vraiment naturels que par les Japonais de souche. Comment un étranger peut-il les faire ?
Oui, cela a posé vraiment des problèmes à quelques personnes qui sont montées ici. Mais le Roshi considère que c’est leur problème et que si, vraiment, ils n’arrivent pas à le surmonter, il vaut mieux qu’ils aillent pratiquer dans un autre temple qui conserve des traditions plus exclusivement japonaises. Mais je dois ajouter qu’en sens inverse, de nombreuses personnes ont été par ailleurs d’une grande générosité envers moi. C’est ainsi que quand MORIYAMA Roshi a commencé récemment une campagne pour recueillir des fonds destinés à mon installation en France, je suis très touchée par les nombreux dons qui nous arrivent.
R. – Parmi les personnes qui montent régulièrement, vous disiez qu’il se trouve des femmes japonaises : avez-vous pu parler avec elles ?
B. – Oui, bien sûr. Il faut dire que s’il y a un peu moins de femmes que d’hommes qui montent jusqu’ici, c’est avant tout pour des problèmes de société. Il y a la maison à tenir et les enfants à garder, et ce sont les femmes qui assurent toutes ces nécessités familiales. De ce fait, elles disposent de moins de temps libre et, en particulier, il leur est difficile de se dégager pour un week-end ou pour quelques jours.
Beaucoup m’ont dit : « Ah ! J’aimerais bien pouvoir venir plus régulièrement, plus souvent . Mais, comme vous le savez, la société japonaise est encore très traditionnelle et je dois être à la maison pour m’occuper de mon mari, de mes enfants, de mes parents .  » Je n’irais pas jusqu’à dire que nous avons échangé des confidences, mais, entre femmes, la conversation était spontanément simple, cordiale.
Les hommes japonais, c’est autre chose. Déjà ils ne parlent pas volontiers, surtout pas d’eux-mêmes, et encore moins volontiers avec une femme, et d’autant moins si cette femme est une étrangère .
R. – Comment se fait-il que les hommes n’aiment pas parler ?
B. – C’est un fait de société. J’irais même jusqu’à dire qu’un homme qui parle beaucoup est en butte à un préjugé défavorable. C’est ainsi dans toute la société et pas seulement chez les moines.
R. – Est-ce la raison pour laquelle ils montent dans ce lieu de silence ?
B. – Attention ! Il y a silence et silence ! Le silence dont je viens de parler est un fait de société, une pudeur, un poids sociologique, que sais-je. Tandis que le silence monastique, c’est autre chose. Comme je l’ai dit tout à l’heure, il s’agit avant tout d’un silence d’attention. Et cette attention est tournée vers ce que nous faisons il faut éviter de laisser une part de nous-mêmes se disperser dans le bavardage, car nos paroles sont le plus souvent inutiles, raison pour laquelle la tâche que nous sommes en train d’accomplir pendant ce temps-là contribue moins à notre réalisation.
R. – Pourtant vous sembliez dire tout à l’heure que la vie dans les monastères s’était quelque peu affadie .
B. – Ce serait vraiment indélicat de critiquer sans nuances tous les monastères . En tous cas, MORIYAMA Roshi, lui, a voulu revenir au message originel du fondateur de la branche à laquelle nous appartenons, la branche SOTO. Ce fondateur s’appelait DOGEN et il était moine zen au XIIIe siècle.
Déjà à son époque, il lui avait semblé nécessaire de revenir à la source pour donner un nouvel élan. Pour cela, il a fait le voyage de Chine et a passé là-bas quelques années à étudier le Bouddhisme zen auprès des Maîtres chinois, puis il revint au Japon avec l’intention de pratiquer le zen dans la force originelle. Pour cela, il a créé un petit monastère très pauvre, très isolé dans la forêt, sur la côte Est du Japon, c’est-à-dire dans une contrée très froide et un peu désertique. Assez vite, cette nouvelle fondation a connu le succès, elle a grandi en nombre et en importance. Finalement DOGEN fut et reste reconnu comme un Maître, comme le fondateur de l’une des principales branches zen du Japon . Mais de fil aiguille, les siècles succédant aux siècles, la ferveur première se perd toujours plus ou moins. N’est-ce pas toujours comme cela, lorsqu’un message passe d’une personne à l’autre ? C’est pourquoi MORIYAMA Roshi, le maître de ce monastère ici, a éprouvé le désir de revenir à la source à son tour. Il a repris le écrits de Maître DOGEN, et il y en a beaucoup. Il s’est attaché à y re-découvrir ce que DOGEN disait des impératifs de base de la vie monastique, ce qu’il conseillait comme horaire ou comme activité etc. . Puis il s’est mis en devoir de les mettre en pratique à la lettre.
R. – Une « Réforme » donc, en quelque sorte, pour trouver un parallèle dans notre histoire européenne et chrétienne.
B. – Si vous voulez . Mais il faut bien comprendre que MORIYAMA Roshi n’a jamais voulu tourner son action contre les autres monastères comme s’il avait voulu leur dire : « Voyez ce que nous sommes capables de faire, nous ! Non. Il s’agit seulement de sa démarche personnelle à lui, MORIYAMA. Il souhaitait s’y consacrer dès le moment ou il s’est fait moine. Mais il ne s’est estimé prêt à pouvoir se lancer qu’au bout d’une vingtaine d’années de pratique assidue à la « maison-mère ».
R. – C’est donc la démarche originale de MORIYAMA Roshi qui attire les gens ici ?
B. – Oui, voilà. Et nous recevons beaucoup d’invités, parce que notre temple se veut résolument tourné vers l’extérieur. Nous considérons que c’est notre mission d’accueillir les laïcs qu’ils soient japonais ou étrangers, hommes ou femmes. Ces gens viennent ici vivre des périodes de retraite dont ils fixent eux-mêmes la durée. A n’importe quel moment de l’année, ils peuvent entrer de plain- pied dans la vie monastique et partager avec nous toutes nos activités. Il n’y a pas de distinction entre les horaires et les activités pratiqué par les moines et ceux pratiqués par les laïcs pas de domaine réservé. Du matin au soir, nous vivons tous en complète communauté. Les mêmes signaux sonores, tintements de cloche, claquements de woodbloks, etc. règlent nos journées à tous. Nous mangeons ensemble, nous faisons za-zen ensemble, nous travaillons de nos mains ensemble. Et je crois que c’est le point capital de notre monastère : que ce soit pour quelques mois, pour une semaine ou seulement un jour de loin en loin, chacune et chacun a la possibilité de venir se retremper dans la vie monastique.
R. – Est-ce que cette règle reste égale à elle-même tous les jours de l’année ? Ou est-ce qu’il y a de temps en temps des exceptions, des jours ou des périodes de fête ou de vacances ?
B. – Non, non. Notre règle d’or, c’est : « RIEN DE SPECIAL » ! Notre horaire est en vigueur invariablement tous les jours, toute l’année. Nous commençons à quatre heures du matin et nous nous couchons à neuf heures du soir tous les jours, que nous soyons deux ou quinze ou vingt-cinq, que ce soit l’hiver (où nous sommes souvent seuls) ou l’été (où nous recevons beaucoup de monde). Cette rigoureuse régularité est importante, d’une part, pour nous, les moines qui habitons ici, puisque, comme je le disais, elle nous fournit la base de notre pratique originelle grâce à nos méditations régulières, à notre travail manuel régulier, etc. . Et elle est importante, d’autre part, pour les gens qui montent ici, parce qu’elle leur permet d’entrer à n’importe quel moment et de repartir à n’importe quel moment et de revenir quand ils veulent.
Ils sont absolument sûrs de retrouver chaque fois, chaque activité dans son même rythme, dans son même mouvement, dans sa même ambiance . Cette continuité les aide à se retrouver eux-mêmes et ils savent qu’ils peuvent toujours compter sur le monastère.
R. « Rien de spécial » ? Cette règle me surprend, moi qui appartiens à une tradition qui attache de l’importance aux fêtes ! Mais je devine qu’elle peut être un instrument d’authenticité de la vie spirituelle, en ce sens qu’elle favorise un cheminement dans le concret de la vie de tous les jours. Elle permet d’échapper à l’impression qu’une démarche spirituelle est une vie étrange qu’on va mener dans des lieux et dans des temps hors du commun.
B. – Oui : une vie quotidienne très simple, qui ne comporte ni grandes cérémonies, ni jours fériés. Les activités toutes simples des travaux et des jours : s’occuper du travail manuel, des invités, pratiquer za-zen, chanter les sutras . Mais vous savez, c’est parfois facile et parfois très difficile. Cela dépend des personnes qui viennent le faire. Est-ce qu’elles viennent pour vivre ici des expériences extraordinaires ? Non, en un certain sens. Si, par exemple, on vous demande ce que vous avez fait pendant les quelques jours que vous avez passés ici, qu’aurez-vous à répondre ? Eh bien, vous vous serez levé avant l’aube, vous aurez médité, vous vous serez lavé, vous aurez mangé et travaillé, balayé, coupé du bois, participé à la cuisine, que sais-je ? En tous cas vous n’aurez rien fait d’extraordinaire, rien dont vous puissiez vous faire un drapeau à agiter pour vous faire remarquer, rien dont vous puissiez dire: « Voyez les choses extraordinaires que je viens de faire ! ». Certains pourront en être déçus, mais il leur appartiendra de se demander pourquoi. En effet « rien de spécial », pas d’expérience hors du commun, cela fait partie de la base de la tradition zen. Vous parlez de « vie spirituelle ». C’est un terme que nous n’employons jamais dans le zen, nous parlons simplement de vie quotidienne. Quand nous parlons de « Panneau de la voie », cela signifie pour nous que la vie quotidienne se répète comme un cercle sans commencement ni fin.
R. – Le symbole du cercle ? Celui que l’on voit si souvent calligraphié sur vos murs ?
B. – Oui, nous l’utilisons énormément. Il représente notre souci de ne pas découper notre vie en « début-milieu-fin » mais au contraire de souligner sa continuité. Il en va de même quand vous entrez dans un mouvement ou dans une musique. Si vous y entrez complètement, c’est sans commencement ni fin, à partir du moment où vous y êtes entré.
R. – Les gens qui montent ici sont-ils tous des bouddhistes fervents? Y a-t-il aussi des gens en recherche ? Des chrétiens ? Des agnostiques?

brass-kuan-yin-sm
B. – Nous ne leur posons aucune question quand ils arrivent. Tout ce que nous leur demandons c’est de se plier à l’horaire de la maison qu’ils ne restent pas couchés le matin, même s’ils en ont envie, qu’ils participent à toutes les méditations et, dans la mesure du possible, qu’ils nous aident dans les travaux de la maison. Nous ne cherchons pas forcément à ce qu’ils vivent quelque chose sur un autre plan, c’est-à-dire sur le plan qu’on désigne parfois par le mot de « vie spirituelle ». Nous soulignons à chacun l’importance de ce qu’il vit sur le moment, s’il est « présent » ici et maintenant. Alors : bouddhistes ? non-bouddhistes ? Les Japonais ne semblent pas attacher beaucoup d’importance aux étiquettes. Quant aux étrangers qui viennent ici, je ne pense pas que beaucoup d’entre eux se diraient bouddhistes, mais tous semblent contents d’être venus et de faire quelques jours de retraite avec nous.
R. – D’où viennent ces étrangers ?
B. – De partout. Une majorité d’anglo-saxons parce que c’est surtout eux qui voyagent ou qui résident au Japon : Américains, Australiens, etc. Mais il vient aussi des gens de tous les pays d’Asie ou d’Europe. Le mélange est parfois étonnant. Cet été, nous avons eu en même temps un Danois, un mexicain, deux Anglais, quelqu’un d’Amérique du Sud et quelques Japonais.
R. – Comment faites-vous pour être connus de tous ces gens ?
B. – Il existe des guides touristiques et des « zen-guides » en japonais et en américain ; il y a des tracts dans différents bureaux de tourisme, à l’aéroport, etc. mais il y a surtout le « bouche-à-oreille » qui marche très bien et qui est le meilleur moyen.
R. – Revenons à « Rien de spécial ». Est-ce que vous n’avez pas peur que cela donne à penser qu’il manque chez vous je ne sais quelle dimension de transcendance ? Ou la prière ?
B. – Avant de venir au Japon, j’avais fait une retraite de huit jours en France dans un couvent de Carmélites et je me suis aperçue avec surprise que finalement l’horaire qu’elles suivent est exactement le même que l’horaire d’un monastère zen ! L’alternance entre la prière, le travail, les réunions, les repas, etc. . est exactement la même. C’est de la même façon, par exemple, que nous, nous commençons la journée par une méditation et qu’elles commencent la journée par un long temps de prière dans leur chapelle. C’est de la même façon qu’ensuite elles et nous rangeons nos chambres avant le petit déjeuner, que nous commençons le ménage, etc. . C’est exactement le même horaire, vraiment. Cela veut donc bien dire que nous nous retrouvons, même si le vocabulaire est très différent. Encore une fois, dans le zen, nous refusons d’employer des mots autres que concrets, nous nous refusons de parler de transcendance ou de vie spirituelle parce qu’il y a trop de chances pour qu’on ne sache plus très bien de quoi on parle. Nous préférons parler tout simplement d’attention, de concentration, de vie quotidienne. Mais finalement, est-ce qu’il n’y a pas beaucoup de points très semblables ?
R. – Mais pour vous, qu’est-ce qui a une dimension sacrée ?
B. – Prenons un exemple : on ne parle jamais dans la salle de méditation, on peut donc parler d’espace sacré. Mais si quelqu’un a besoin de parler, il le fait en toute simplicité. Vous voyez ce que je veux dire ? Ce n’est pas du sacré au sens où se serait une interdiction en soi. Il s’agit plutôt de nous adapter aux circonstances : autant que possible personne ne parle, mais si c’est nécessaire, on dira ce qu’on a à dire. Autant que possible on marche lentement pour entrer dans la salle de méditation (ce qui permet déjà à chacun de commencer sa propre méditation ! et de laisser son esprit se désagiter avant de s’asseoir en za-zen !), mais il peut arriver des cas où il devient nécessaire pour quelqu’un de marcher vite, alors il le fait.
R. – Notre foi à nous, chrétiens, c’est que c’est par le Seigneur Jesus que le salut arrive dans le monde pour tous les hommes. Or il me semble que vous, bouddhistes, avez aussi une certaine manière de mettre en perspectives vos actions avec un au-delà de ce monde. Par exemple, quand vous vous faites attentifs pendant que vous balayez, tenez la maison, arrangez des fleurs, etc. , vous vous rendez attentifs à un monde intérieur plus secret, un monde qui n’est pas visible alors qu’il est la vocation profonde de tout homme. .
B. – Je ne sais pas si je m’exprimerais dans les mêmes termes. Évidemment notre vie n’est pas une vie R. – Pour vous rencontrer, il m’a fallu arriver jusqu’à votre monastère, le ZUIGAKU-IN complètement perdu dans la montagne . A quelle distance sommes-nous de Tokyo ?
B. – A 100 kilomètres exactement 88.
R. – Deux heures par le train. Il est vrai que le train n’est pas rapide.
B. – C’est vrai. Seuls les omnibus s’arrêtent à notre petite gare, en bas, dans la vallée. Après quoi, il reste encore une bonne heure de marche à pied ! Le fondateur de notre monastère a tenu à ce qu’il soit possible d’y vivre dans une vraie solitude : pas de route, pas d’électricité, pas de téléphone. Le chemin que vous avez gravi pour parvenir ici, monte sans discontinuer à travers la forêt : c’est assez symbolique, n’est-ce pas ? D’autant plus que la forêt est relativement dense et obscure. C’est une sorte de pins japonais destinés à la construction.
R. – Et on ne peut même pas dire que votre monastère soit construit dans une clairière puisque les arbres se pressent jusqu’à un mètre ou deux des murs de la maison. C’est impressionnant !
B. – Oui, nous avons tenu à en couper le minimum.
R. – Par raison d’économie ?
B. – Disons que c’est plutôt pour respecter l’environnement, pour mieux intégrer nos bâtiments dans la forêt, pour nous intégrer dans la nature telle qu’elle est ici.
R. – La nature et la vie monastique font bon ménage ?
B. – Surtout ce qui est important pour nous, bouddhistes, c’est d’être « un » avec la nature et de respecter tout ce qui vit. D’abord nous faisons partie de la forêt, et en même temps les gens qui viennent chez nous ont le désir de vivre une période en ermitage. Il ne s’agit donc pas pour eux de passer quelques jours au soleil et au grand air, ni de faire de la chaise longue.
R. – Et vous-même ? Est-ce pour vivre en ermite que vous êtes montée ici? C’est assez étonnant de vous trouver seule femme et seule européenne dans un monastère d’hommes et de zen au Japon. Pouvez-vous nous dire qui vous êtes ?
B. – Eh bien, je suis française, née à Paris, ayant toujours vécu dans les grandes villes, et en tous cas jamais en forêt. Cela fait maintenant quatre ans que je suis arrivée au Japon. Mon nom est Luce BACHOUX. Mais j’ai reçu ici mon nom de nonne : Jôshin. C’est ce nom qui est le plus utilisé et par lequel j’aime être appelée.
R. – Et Jôshin signifie . ?
B. – Cela signifie « foi pure ». C’est le nom que mon Maître m’a donné lorsqu’il m’a conféré l’ordination de nonne.
R. – Quand avez-vous été ordonnée ? Ou peut-être pour raconter les événements dans l’ordre, quand êtes-vous arrivée dans ce monastère ?
B. – Je suis à ZUIGAKU-IN depuis trois ans . mais je suis arrivée après un long périple ! Si j’ai quitté l’Europe pour le Japon, c’est bien pour devenir nonne zen dans un monastère. C’était vraiment mon but parce que j’avais pratiqué le zen en France pendant deux ans. Mais quand j’ai débarqué à Tokyo, c’est la déception qui m’attendait. Il n’est pas facile de trouver un monastère où la pratique quotidienne et la pratique de la méditation soient intenses. Pendant six mois, j’ai cherché, j’ai écouté, j’ai visité . Et puis un jour, quelqu’un m’a indiqué ce temple et je suis venue voir. Je dois dire que j’ai été très impressionnée par le site, les bâtiments, la forêt, mais aussi par l’horaire qu’on y pratique, par l’alternance de travail manuel et de méditation, bref par une ambiance qui me paraissait respecter l’essence même du Bouddhisme.
R. – Qui est le fondateur de ZUIGAKU-IN ?
B. – C’est Maître MORIYAMA, un moine d’une cinquantaine d’années. Il habite toujours ici. C’est lui mon maître, c’est lui qui m’a conféré mon ordination de nonne.
R. – Avant d’aller plus loin, revenons un instant sur la difficulté de trouver à Tokyo, ou dans les grandes villes du Japon, une vie monastique fervente, une pratique de méditation intense. Comment expliquez-vous cela ?
B. – Au fur et à mesure que les siècles passent, les temples zen deviennent des affaires de famille avec tous les problèmes de succession et d’argent que cela entraîne. Les cérémonies de funérailles prennent toute la place, il faut leur consacrer beaucoup de temps et de préparatifs . et il y a de moins en moins de temples où puisse se perpétuer la pratique originelle.
R. – Qu’entendez-vous par « pratique originelle » ?
B. – La pratique du moine bouddhiste repose d’abord sur la méditation, la pratique de ce que l’on appelle « za-zen », c’est-à-dire la méditation assise. Où que vous alliez en Asie ou même dans le monde, vous trouverez cette pratique au centre de toutes les écoles bouddhistes. Et dès les origines, comme découlant naturellement de cette pratique, a été introduite la pratique du travail manuel, c’est-à-dire la pratique de l’attention que chacun porte à son travail, de l’importance de la réalisation de soi par le travail manuel, par le geste attentif et habité. Cette pratique du travail est donc entrée à son tour dans l’essence même du zen.
Cette essence consiste donc à faire alterner, avec un souci d’harmonie et d’équilibre, les moments d’assise et les moments de pratique dans le concret. Les moments d’assise sont des moments d’ouverture, d’ouverture au monde dans son entier, au-delà de notre moi, au-delà de notre ego. Ils sont des moments de retour à l’identité fondamentale entre moi et les autres, entre moi et l’extérieur, etc. Ils consistent à « rejeter corps et esprit », à « lâcher prise » pour employer les termes mêmes de Maître DOGEN. Et les moments de travail dans le concret consistent par exemple à entretenir le temple, le jardin, les bâtiments, à travailler le bois, faire la cuisine, faire la vaisselle. Mais au fond, il n’y a pas de différence entre za-zen et activité, puisque dans les deux, cas il s’agit d’abandonner le moi, de s’ouvrir à ce qui est.

R. – Donc le travail manuel aussi est effectué en silence ?
B. – Bien sûr ! Mais surtout ce qu’il est important de préciser, c’est que tout cela est vécu sur le même plan. Il ne faut pas s’imaginer qu’il y a des moments privilégiés qui seraient les moments de méditation et des moments « roturiers » pour les occupations terre-à-terre, la vaisselle, la cuisine .
Dans notre vie, rien ne reste à l’extérieur du cheminement de la réalisation de nous-mêmes. C’est à chaque moment qu’il est important de nous mettre à l’écoute de nous-mêmes et en même temps à l’écoute du monde extérieur.
R. – Oui, j’ai remarqué que les gestes des repas sont passablement ritualisés.
B. – Bien sûr, nous mangeons en silence : en lui-même, le repas n’est pas différent des autres activités et de la méditation. En d’autres termes, la forme immobile de la méditation, c’est za-zen ; et la forme active de la méditation, c’est manger, cuisiner, balayer, fendre du bois . à condition de garder notre concentration pendant toutes ces actions, d’habiter les gestes que nous faisons par une certaine forme précise d’attention.
R. – Vous êtes une femme, mais vous êtes intégrée à la communauté au point que rien ne vous distingue des hommes qui la composent vêtements, crâne rasé, travail . N’est-ce pas un peu étrange que vous soyez la seule femme dans un monastère fréquenté exclusivement par des hommes?
B. – Disons effectivement que depuis la fondation, pour les séjours à long terme, ce sont surtout des hommes qui ont habité ici. Je crois même être la première femme à effectuer un séjour de plusieurs années. Mais nous recevons beaucoup de retraitants pour de courts séjours, et parmi eux, il y a presque autant de femmes que d’hommes. Ce monastère se veut mixte parce qu’au niveau de la pratique, comme de la réalisation, il n’y a pas dans le Bouddhisme de différence entre hommes et femmes.
R. – Le fait que ce soit un monastère d’hommes conduit par un Roshi « masculin » a-t-il compté dans votre détermination de venir vivre ici ?
B. – Non, non. Il me semble que ce qui a compté en tout premier lieu, c’est la personnalité du Roshi lui-même. Évidemment, d’un certain côté, je regrette qu’il n’y ait pas davantage de femmes qui vivent ici. Il est parfois difficile d’être la seule femme dans un monde d’hommes, jour après jour.
R. – Avez-vous fait l’expérience d’un monastère de femmes, de nonnes bouddhistes ?
B. – oui, mais en fait cette expérience a été de courte durée : je n’ai passé qu’une semaine dans ce monastère de femmes. Peut-être y aurait-il eu d’autres expériences à tenter. Mais dans le monastère où j’étais, il me semblait qu’on préparait les jeunes nonnes à . comment pourrais-je dire ? . à une « carrière ». Cela m’a paru comparable à ce que j’imagine des couvents européens du XIXe siècle. On y apprend les beaux-arts, ceux qui sont nécessaires dans la bonne société japonaise : la calligraphie, l’art des fleurs, la cérémonie du thé t toutes les choses de ce genre. Quant à moi, ce n’était pas du tout ce que je venais chercher dans un monastère .
R. – Pourquoi apprennent-elles cela ? Auront-elles à s’en servir ?
B. – Oui bien sûr. Comme tous les prêtres hommes, d’ailleurs. Elles doivent être capables de faire de belles calligraphies, de beaux arrangements floraux. Elles devront pouvoir officier dans de belles cérémonies, ces fameuses cérémonies de funérailles. Car à ce niveau-là, il n’y a pas de différences les femmes peuvent être officiantes comme les hommes, si elles ont reçu l’ordination.
Mais toutes ces activités ne sont pas celles que j’appellerais la « pratique originelle » d’un monastère, à savoir de se centrer sur la méditation, la réalisation de soi, en évitant de donner trop d’importance aux activités mondaines. Ne garder que les contacts indispensables et ne pas s’y attarder.
R. – Revenons à vous. Est-ce que le Roshi vous a demandé de mettre votre qualité de femme « sous le boisseau », costume, travail, etc. . ou fait-il une différence ?
B. – Non, je n’ai jamais ressenti que cela pose un problème. Chacun est soi-même. De toutes façons, je crois que c’est très difficile pour une femme d’entrer dans un monastère au Japon. Et même quand il s’agit d’un monastère spécifiquement féminin. Je suis donc sûre d’avoir eu beaucoup de chance de rencontrer MORIYAMA Roshi qui attache de l’importance à effacer les différences entre hommes et femmes. Nous remplissons tous les mêmes tâches et quelle que soit la tâche, chacun doit faire attention à ce qu’il lui est possible de faire ou non. Chacun doit mesurer s’il est en état de porter des choses lourdes ou non, par exemple. Ce n’est pas parce qu’il est un homme ou une femme.
Il n’y a pas de raison pour exiger que tout le monde fasse exactement la même chose, chacun a sa personnalité propre. C’est en respectant la personnalité de chacun, que le Roshi ne fait pas de différence Et je lui en suis très, très reconnaissante. Et c’est très rare, vous savez.
Une autre difficulté pour moi de vivre ici : en ce moment, je suis la première disciple et il n’est pas évident d’être reconnue comme telle par les autres moines. C’est une situation exceptionnelle que moi, femme, je reçoive la transmission du Roshi. Cela signifie que je vais pouvoir à mon tour devenir enseignante de ce que le Roshi m’a appris. Au Japon en tous cas, c’est extrêmement rare, je crois. Autre chose encore, et cela redouble la distinction femme-homme : c’est la distinction japonais-étranger. Cette dernière distinction aussi est difficile à surmonter.
R. – Au cours de la célébration, tout à l’heure, c’est vous qui avez entonné le chant des sutras, sonné le gong, etc. . Donc ils doivent accepter que vous présidiez ainsi ? Le font-ils même lorsqu’un public nombreux assiste à l’office?
B. – Oui, c’est précisément à cela que je faisais allusion. Encore une fois ce n’est pas d’abord en termes de hommes-femmes que la question se pose, mais plutôt en termes de japonais-étranger. Pour les Japonais, et surtout pour les gens modestes, ici, à la campagne, c’est extrêmement surprenant de voir une étrangère être l’officiante. Pour eux, ce sont des gestes qui ne sont vraiment naturels que par les Japonais de souche. Comment un étranger peut-il les faire ?
Oui, cela a posé vraiment des problèmes à quelques personnes qui sont montées ici. Mais le Roshi considère que c’est leur problème et que si, vraiment, ils n’arrivent pas à le surmonter, il vaut mieux qu’ils aillent pratiquer dans un autre temple qui conserve des traditions plus exclusivement japonaises. Mais je dois ajouter qu’en sens inverse, de nombreuses personnes ont été par ailleurs d’une grande générosité envers moi. C’est ainsi que quand MORIYAMA Roshi a commencé récemment une campagne pour recueillir des fonds destinés à mon installation en France, je suis très touchée par les nombreux dons qui nous arrivent.
R. – Parmi les personnes qui montent régulièrement, vous disiez qu’il se trouve des femmes japonaises : avez-vous pu parler avec elles ?
B. – Oui, bien sûr. Il faut dire que s’il y a un peu moins de femmes que d’hommes qui montent jusqu’ici, c’est avant tout pour des problèmes de société. Il y a la maison à tenir et les enfants à garder, et ce sont les femmes qui assurent toutes ces nécessités familiales. De ce fait, elles disposent de moins de temps libre et, en particulier, il leur est difficile de se dégager pour un week-end ou pour quelques jours.
Beaucoup m’ont dit : « Ah ! J’aimerais bien pouvoir venir plus régulièrement, plus souvent . Mais, comme vous le savez, la société japonaise est encore très traditionnelle et je dois être à la maison pour m’occuper de mon mari, de mes enfants, de mes parents .  » Je n’irais pas jusqu’à dire que nous avons échangé des confidences, mais, entre femmes, la conversation était spontanément simple, cordiale.
Les hommes japonais, c’est autre chose. Déjà ils ne parlent pas volontiers, surtout pas d’eux-mêmes, et encore moins volontiers avec une femme, et d’autant moins si cette femme est une étrangère .
R. – Comment se fait-il que les hommes n’aiment pas parler ?
B. – C’est un fait de société. J’irais même jusqu’à dire qu’un homme qui parle beaucoup est en butte à un préjugé défavorable. C’est ainsi dans toute la société et pas seulement chez les moines.
R. – Est-ce la raison pour laquelle ils montent dans ce lieu de silence ?
B. – Attention ! Il y a silence et silence ! Le silence dont je viens de parler est un fait de société, une pudeur, un poids sociologique, que sais-je. Tandis que le silence monastique, c’est autre chose. Comme je l’ai dit tout à l’heure, il s’agit avant tout d’un silence d’attention. Et cette attention est tournée vers ce que nous faisons il faut éviter de laisser une part de nous-mêmes se disperser dans le bavardage, car nos paroles sont le plus souvent inutiles, raison pour laquelle la tâche que nous sommes en train d’accomplir pendant ce temps-là contribue moins à notre réalisation.
R. – Pourtant vous sembliez dire tout à l’heure que la vie dans les monastères s’était quelque peu affadie .
B. – Ce serait vraiment indélicat de critiquer sans nuances tous les monastères . En tous cas, MORIYAMA Roshi, lui, a voulu revenir au message originel du fondateur de la branche à laquelle nous appartenons, la branche SOTO. Ce fondateur s’appelait DOGEN et il était moine zen au XIIIe siècle.
Déjà à son époque, il lui avait semblé nécessaire de revenir à la source pour donner un nouvel élan. Pour cela, il a fait le voyage de Chine et a passé là-bas quelques années à étudier le Bouddhisme zen auprès des Maîtres chinois, puis il revint au Japon avec l’intention de pratiquer le zen dans la force originelle. Pour cela, il a créé un petit monastère très pauvre, très isolé dans la forêt, sur la côte Est du Japon, c’est-à-dire dans une contrée très froide et un peu désertique. Assez vite, cette nouvelle fondation a connu le succès, elle a grandi en nombre et en importance. Finalement DOGEN fut et reste reconnu comme un Maître, comme le fondateur de l’une des principales branches zen du Japon . Mais de fil aiguille, les siècles succédant aux siècles, la ferveur première se perd toujours plus ou moins. N’est-ce pas toujours comme cela, lorsqu’un message passe d’une personne à l’autre ? C’est pourquoi MORIYAMA Roshi, le maître de ce monastère ici, a éprouvé le désir de revenir à la source à son tour. Il a repris le écrits de Maître DOGEN, et il y en a beaucoup. Il s’est attaché à y re-découvrir ce que DOGEN disait des impératifs de base de la vie monastique, ce qu’il conseillait comme horaire ou comme activité etc. . Puis il s’est mis en devoir de les mettre en pratique à la lettre.
R. – Une « Réforme » donc, en quelque sorte, pour trouver un parallèle dans notre histoire européenne et chrétienne.
B. – Si vous voulez . Mais il faut bien comprendre que MORIYAMA Roshi n’a jamais voulu tourner son action contre les autres monastères comme s’il avait voulu leur dire : « Voyez ce que nous sommes capables de faire, nous ! Non. Il s’agit seulement de sa démarche personnelle à lui, MORIYAMA. Il souhaitait s’y consacrer dès le moment ou il s’est fait moine. Mais il ne s’est estimé prêt à pouvoir se lancer qu’au bout d’une vingtaine d’années de pratique assidue à la « maison-mère ».
R. – C’est donc la démarche originale de MORIYAMA Roshi qui attire les gens ici ?
B. – Oui, voilà. Et nous recevons beaucoup d’invités, parce que notre temple se veut résolument tourné vers l’extérieur. Nous considérons que c’est notre mission d’accueillir les laïcs qu’ils soient japonais ou étrangers, hommes ou femmes. Ces gens viennent ici vivre des périodes de retraite dont ils fixent eux-mêmes la durée. A n’importe quel moment de l’année, ils peuvent entrer de plain- pied dans la vie monastique et partager avec nous toutes nos activités. Il n’y a pas de distinction entre les horaires et les activités pratiqué par les moines et ceux pratiqués par les laïcs pas de domaine réservé. Du matin au soir, nous vivons tous en complète communauté. Les mêmes signaux sonores, tintements de cloche, claquements de woodbloks, etc. règlent nos journées à tous. Nous mangeons ensemble, nous faisons za-zen ensemble, nous travaillons de nos mains ensemble. Et je crois que c’est le point capital de notre monastère : que ce soit pour quelques mois, pour une semaine ou seulement un jour de loin en loin, chacune et chacun a la possibilité de venir se retremper dans la vie monastique.
R. – Est-ce que cette règle reste égale à elle-même tous les jours de l’année ? Ou est-ce qu’il y a de temps en temps des exceptions, des jours ou des périodes de fête ou de vacances ?
B. – Non, non. Notre règle d’or, c’est : « RIEN DE SPECIAL » ! Notre horaire est en vigueur invariablement tous les jours, toute l’année. Nous commençons à quatre heures du matin et nous nous couchons à neuf heures du soir tous les jours, que nous soyons deux ou quinze ou vingt-cinq, que ce soit l’hiver (où nous sommes souvent seuls) ou l’été (où nous recevons beaucoup de monde). Cette rigoureuse régularité est importante, d’une part, pour nous, les moines qui habitons ici, puisque, comme je le disais, elle nous fournit la base de notre pratique originelle grâce à nos méditations régulières, à notre travail manuel régulier, etc. . Et elle est importante, d’autre part, pour les gens qui montent ici, parce qu’elle leur permet d’entrer à n’importe quel moment et de repartir à n’importe quel moment et de revenir quand ils veulent.
Ils sont absolument sûrs de retrouver chaque fois, chaque activité dans son même rythme, dans son même mouvement, dans sa même ambiance . Cette continuité les aide à se retrouver eux-mêmes et ils savent qu’ils peuvent toujours compter sur le monastère.
R. « Rien de spécial » ? Cette règle me surprend, moi qui appartiens à une tradition qui attache de l’importance aux fêtes ! Mais je devine qu’elle peut être un instrument d’authenticité de la vie spirituelle, en ce sens qu’elle favorise un cheminement dans le concret de la vie de tous les jours. Elle permet d’échapper à l’impression qu’une démarche spirituelle est une vie étrange qu’on va mener dans des lieux et dans des temps hors du commun.
B. – Oui : une vie quotidienne très simple, qui ne comporte ni grandes cérémonies, ni jours fériés. Les activités toutes simples des travaux et des jours : s’occuper du travail manuel, des invités, pratiquer za-zen, chanter les sutras . Mais vous savez, c’est parfois facile et parfois très difficile. Cela dépend des personnes qui viennent le faire. Est-ce qu’elles viennent pour vivre ici des expériences extraordinaires ? Non, en un certain sens. Si, par exemple, on vous demande ce que vous avez fait pendant les quelques jours que vous avez passés ici, qu’aurez-vous à répondre ? Eh bien, vous vous serez levé avant l’aube, vous aurez médité, vous vous serez lavé, vous aurez mangé et travaillé, balayé, coupé du bois . participé à la cuisine, que sais-je ? En tous cas vous n’aurez rien fait d’extraordinaire, rien dont vous puissiez vous faire un drapeau à agiter pour vous faire remarquer, rien dont vous puissiez dire: « Voyez les choses extraordinaires que je viens de faire ! ». Certains pourront en être déçus, mais il leur appartiendra de se demander pourquoi. En effet « rien de spécial », pas d’expérience hors du commun, cela fait partie de la base de la tradition zen. Vous parlez de « vie spirituelle ». C’est un terme que nous n’employons jamais dans le zen, nous parlons simplement de vie quotidienne. Quand nous parlons de « Panneau de la voie », cela signifie pour nous que la vie quotidienne se répète comme un cercle sans commencement ni fin.
R. – Le symbole du cercle ? Celui que l’on voit si souvent calligraphié sur vos murs ?
B. – Oui, nous l’utilisons énormément. Il représente notre souci de ne pas découper notre vie en « début-milieu-fin » mais au contraire de souligner sa continuité. Il en va de même quand vous entrez dans un mouvement ou dans une musique. Si vous y entrez complètement, c’est sans commencement ni fin, à partir du moment où vous y êtes entré.
R. – Les gens qui montent ici sont-ils tous des bouddhistes fervents? Y a-t-il aussi des gens en recherche ? Des chrétiens ? Des agnostiques?
B. – Nous ne leur posons aucune question quand ils arrivent. Tout ce que nous leur demandons c’est de se plier à l’horaire de la maison qu’ils ne restent pas couchés le matin, même s’ils en ont envie, qu’ils participent à toutes les méditations et, dans la mesure du possible, qu’ils nous aident dans les travaux de la maison. Nous ne cherchons pas forcément à ce qu’ils vivent quelque chose sur un autre plan, c’est-à-dire sur le plan qu’on désigne parfois par le mot de « vie spirituelle ». Nous soulignons à chacun l’importance de ce qu’il vit sur le moment, s’il est « présent » ici et maintenant. Alors : bouddhistes ? non-bouddhistes ? Les Japonais ne semblent pas attacher beaucoup d’importance aux étiquettes. Quant aux étrangers qui viennent ici, je ne pense pas que beaucoup d’entre eux se diraient bouddhistes, mais tous semblent contents d’être venus et de faire quelques jours de retraite avec nous.
R. – D’où viennent ces étrangers ?
B. – De partout. Une majorité d’anglo-saxons parce que c’est surtout eux qui voyagent ou qui résident au Japon : Américains, Australiens, etc. Mais il vient aussi des gens de tous les pays d’Asie ou d’Europe. Le mélange est parfois étonnant. Cet été, nous avons eu en même temps un Danois, un mexicain, deux Anglais, quelqu’un d’Amérique du Sud et quelques Japonais.
R. – Comment faites-vous pour être connus de tous ces gens ?
B. – Il existe des guides touristiques et des « zen-guides » en japonais et en américain ; il y a des tracts dans différents bureaux de tourisme, à l’aéroport, etc. mais il y a surtout le « bouche-à-oreille » qui marche très bien et qui est le meilleur moyen.
R. – Revenons à « Rien de spécial ». Est-ce que vous n’avez pas peur que cela donne à penser qu’il manque chez vous je ne sais quelle dimension de transcendance ? Ou la prière ?
B. – Avant de venir au Japon, j’avais fait une retraite de huit jours en France dans un couvent de Carmélites et je me suis aperçue avec surprise que finalement l’horaire qu’elles suivent est exactement le même que l’horaire d’un monastère zen ! L’alternance entre la prière, le travail, les réunions, les repas, etc. . est exactement la même. C’est de la même façon, par exemple, que nous, nous commençons la journée par une méditation et qu’elles commencent la journée par un long temps de prière dans leur chapelle. C’est de la même façon qu’ensuite elles et nous rangeons nos chambres avant le petit déjeuner, que nous commençons le ménage, etc. . C’est exactement le même horaire, vraiment. Cela veut donc bien dire que nous nous retrouvons, même si le vocabulaire est très différent. Encore une fois, dans le zen, nous refusons d’employer des mots autres que concrets, nous nous refusons de parler de transcendance ou de vie spirituelle parce qu’il y a trop de chances pour qu’on ne sache plus très bien de quoi on parle. Nous préférons parler tout simplement d’attention, de concentration, de vie quotidienne. Mais finalement, est-ce qu’il n’y a pas beaucoup de points très semblables ?
R. – Mais pour vous, qu’est-ce qui a une dimension sacrée ?
B. – Prenons un exemple : on ne parle jamais dans la salle de méditation, on peut donc parler d’espace sacré. Mais si quelqu’un a besoin de parler, il le fait en toute simplicité. Vous voyez ce que je veux dire ? Ce n’est pas du sacré au sens où se serait une interdiction en soi. Il s’agit plutôt de nous adapter aux circonstances : autant que possible personne ne parle, mais si c’est nécessaire, on dira ce qu’on a à dire. Autant que possible on marche lentement pour entrer dans la salle de méditation (ce qui permet déjà à chacun de commencer sa propre méditation ! et de laisser son esprit se désagiter avant de s’asseoir en za-zen !), mais il peut arriver des cas où il devient nécessaire pour quelqu’un de marcher vite, alors il le fait.
R. – Notre foi à nous, chrétiens, c’est que c’est par le Seigneur Jesus que le salut arrive dans le monde pour tous les hommes. Or il me semble que vous, bouddhistes, avez aussi une certaine manière de mettre en perspectives vos actions avec un au-delà de ce monde. Par exemple, quand vous vous faites attentifs pendant que vous balayez, tenez la maison, arrangez des fleurs, etc. , vous vous rendez attentifs à un monde intérieur plus secret, un monde qui n’est pas visible alors qu’il est la vocation profonde de tout homme. .
B. – Je ne sais pas si je m’exprimerais dans les mêmes termes. Évidemment notre vie n’est pas une vie purement ménagère. Balayer, faire la cuisine avec une attention soutenue dans l’esprit d’un monastère zen, c’est loin d’une vie purement ménagère. C’est avant tout cultiver l’oubli de soi-même et c’est l’une des caractéristiques principales de toute vie monastique, certainement. Ce n’est pas seulement pour soi que chacun le fait, ce n’est pas non plus seulement pour les gens que nous recevons, c’est comment dire ? pour DEVENIR UN avec la chose qu’il y a à faire en elle-même
R. – Que nos mots sont donc fragiles pour exprimer ce genre de réalité !
B. – Oui, l’expression est difficile. A part les heures que nous pouvons passer en méditation, qu’est-ce qui fait la différence entre la vie ménagère que nous menons ici et la vie ménagère d’une femme mariée dans sa maison ? Elle aussi ne pense pas seulement à elle-même, elle se consacre à sa famille, elle peut même être tournée vers un don de soi plus vaste encore. Nous, nous nous appuyons sur la notion tout à fait bouddhiste de « non-moi », de « non-personnel », d’effacement. Encore une fois, notre tâche est offerte, mais non pas offerte à une personne ou à quelques personnes ou au petit groupe de personnes qui vivent autour de nous: elle est offerte, un point c’est tout. C’est cela le salut. Enfin ! ce que vous appelleriez, je crois, le salut et que nous appellerions plutôt la RÉALISATION, ou la PRATIQUE au sens plein de ce mot. A partir du moment où notre tâche est faite pour elle-même, où elle dépasse notre intérêt personnel, où elle dépasse le désir de vouloir la faire pour une personne ou pour un groupe de personnes pour leur faire plaisir, à partir du moment où notre tâche est faite en elle-même spontanément et complètement, alors la Réalisation (le salut) est là. Elle n’est pas au-delà ou à côté, ni au-dessus, ni en-dessous. La Réalisation, le salut, c’est ce moment-là, précisément.
R. – Peut-être que vous, bouddhistes, pourriez aider beaucoup d’entre nous, chrétiens, à critiquer les significations et fantasmes trop idéalistes dont nous investissons le mot « salut ». Il n’y a aucun intérêt à en faire une réalité transcendantale et loin de ce monde quand on a tellement besoin qu’il soit une réalité concrète de la vie d’aujourd’hui .
B. – Voilà une parole que pourraient répéter tous les moines bouddhistes, je pense !
R. – Vous rentrez bientôt en France : est-ce la fin de votre expérience ?
B. – Eh ! Je ne considère pas ce que je suis en train de vivre comme une expérience ! Cet engagement est ma vie désormais ! En accord avec ce que mon Maître me demande, je vais ouvrir en France un monastère semblable à celui-ci, un second ZUIGAKU-IN en quelque sorte.
R. – Et ZUIGAKU-IN . cela signifie ?
B. – Cela veut dire : « La Grande Montagne de la Fortune Spirituelle ».
R. – C’est donc une Grande Montagne Spirituelle que vous venez fonder en France . je m’en réjouis !
B. – Oh ! Un petit ermitage pour commencer. D’abord un endroit où je puisse poursuivre ma pratique, déjà. Depuis plusieurs années, telle est ma vie quotidienne et je me suis engagée à continuer. Éventuellement, si d’autres personnes viennent me rejoindre, je m’apprête à la partager. J’espère nouer de bons contacts avec les associations zen qui existent déjà en France ou même en Europe. Mais vous savez que le zen et le Bouddhisme répugnent à trop de centralisation. Chacun s’efforce de suivre et de mettre en pratique l’enseignement qu’il a reçu de son propre Maître. Mon projet et mon souhait : continuer la même vie, le même horaire, les mêmes alternances de méditation et de travail. Mais je serai aussi attentive à me laisser guider par ce qui viendra naturellement, par ce qui s’exprime du lieu, du climat, des gens qui viendront. La France n’est pas le Japon. Je n’ai pas d’autre projet que de transmettre et vivre ce que j’ai reçu de mon Maître.
R. – Il me reste à vous remercier. Je suis très touché de l’atmosphère de paix et de tranquillité de votre monastère : il règne une sorte de lumière non seulement là-haut, à la cime des arbres, mais sur vos visages à tous ici. Je souhaite qu’une même lumière vous environne en France.
B. – Je trouve bien que les mots qui vous viennent à l’esprit soient : paix et tranquillité.
C’est précisément ce que nous cherchons : rien de spécial, pour le dire encore une fois, rien d’exotique ni d’extatique, pas de moments spéciaux qui nous arracheraient à l’existence. Mais simplement revenir à soi-même, à cette paix intérieure qui est toujours présente, jusqu’à ce que nous y soyons si bien enracinés qu’il n’y ait plus de tourbillons ni pour ceux qui vivent dans l’ermitage, ni pour ceux qui vivent dans la grande ville.
purement ménagère. Balayer, faire la cuisine avec une attention soutenue dans l’esprit d’un monastère zen, c’est loin d’une vie purement ménagère. C’est avant tout cultiver l’oubli de soi-même et c’est l’une des caractéristiques principales de toute vie monastique, certainement. Ce n’est pas seulement pour soi que chacun le fait, ce n’est pas non plus seulement pour les gens que nous recevons, c’est comment dire ? pour DEVENIR UN avec la chose qu’il y a à faire en elle-même
R. – Que nos mots sont donc fragiles pour exprimer ce genre de réalité !
B. – Oui, l’expression est difficile. A part les heures que nous pouvons passer en méditation, qu’est-ce qui fait la différence entre la vie ménagère que nous menons ici et la vie ménagère d’une femme mariée dans sa maison ? Elle aussi ne pense pas seulement à elle-même, elle se consacre à sa famille, elle peut même être tournée vers un don de soi plus vaste encore. Nous, nous nous appuyons sur la notion tout à fait bouddhiste de « non-moi », de « non-personnel », d’effacement. Encore une fois, notre tâche est offerte, mais non pas offerte à une personne ou à quelques personnes ou au petit groupe de personnes qui vivent autour de nous: elle est offerte, un point c’est tout. C’est cela le salut. Enfin ! ce que vous appelleriez, je crois, le salut et que nous appellerions plutôt la RÉALISATION, ou la PRATIQUE au sens plein de ce mot. A partir du moment où notre tâche est faite pour elle-même, où elle dépasse notre intérêt personnel, où elle dépasse le désir de vouloir la faire pour une personne ou pour un groupe de personnes pour leur faire plaisir, à partir du moment où notre tâche est faite en elle-même spontanément et complètement, alors la Réalisation (le salut) est là. Elle n’est pas au-delà ou à côté, ni au-dessus, ni en-dessous. La Réalisation, le salut, c’est ce moment-là, précisément.
R. – Peut-être que vous, bouddhistes, pourriez aider beaucoup d’entre nous, chrétiens, à critiquer les significations et fantasmes trop idéalistes dont nous investissons le mot « salut ». Il n’y a aucun intérêt à en faire une réalité transcendantale et loin de ce monde quand on a tellement besoin qu’il soit une réalité concrète de la vie d’aujourd’hui .
B. – Voilà une parole que pourraient répéter tous les moines bouddhistes, je pense !
R. – Vous rentrez bientôt en France : est-ce la fin de votre expérience ?
B. – Eh ! Je ne considère pas ce que je suis en train de vivre comme une expérience ! Cet engagement est ma vie désormais ! En accord avec ce que mon Maître me demande, je vais ouvrir en France un monastère semblable à celui-ci, un second ZUIGAKU-IN en quelque sorte.
R. – Et ZUIGAKU-IN . cela signifie ?
B. – Cela veut dire : « La Grande Montagne de la Fortune Spirituelle ».
R. – C’est donc une Grande Montagne Spirituelle que vous venez fonder en France . je m’en réjouis !
B. – Oh ! Un petit ermitage pour commencer. D’abord un endroit où je puisse poursuivre ma pratique, déjà. Depuis plusieurs années, telle est ma vie quotidienne et je me suis engagée à continuer. Éventuellement, si d’autres personnes viennent me rejoindre, je m’apprête à la partager. J’espère nouer de bons contacts avec les associations zen qui existent déjà en France ou même en Europe. Mais vous savez que le zen et le Bouddhisme répugnent à trop de centralisation. Chacun s’efforce de suivre et de mettre en pratique l’enseignement qu’il a reçu de son propre Maître. Mon projet et mon souhait : continuer la même vie, le même horaire, les mêmes alternances de méditation et de travail. Mais je serai aussi attentive à me laisser guider par ce qui viendra naturellement, par ce qui s’exprime du lieu, du climat, des gens qui viendront. La France n’est pas le Japon. Je n’ai pas d’autre projet que de transmettre et vivre ce que j’ai reçu de mon Maître.
R. – Il me reste à vous remercier. Je suis très touché de l’atmosphère de paix et de tranquillité de votre monastère : il règne une sorte de lumière non seulement là-haut, à la cime des arbres, mais sur vos visages à tous ici. Je souhaite qu’une même lumière vous environne en France.
B. – Je trouve bien que les mots qui vous viennent à l’esprit soient : paix et tranquillité.
C’est précisément ce que nous cherchons : rien de spécial, pour le dire encore une fois, rien d’exotique ni d’extatique, pas de moments spéciaux qui nous arracheraient à l’existence. Mais simplement revenir à soi-même, à cette paix intérieure qui est toujours présente, jusqu’à ce que nous y soyons si bien enracinés qu’il n’y ait plus de tourbillons ni pour ceux qui vivent dans l’ermitage, ni pour ceux qui vivent dans la grande ville.