Dipa Ma, la mère de Dipa

Dipa Ma, la mère de Dipa

PARTAGER

Nous avons célébré jusqu’ici des enseignantes qui ont choisi d’être nonne — ou que leur karma a orienté vers ce choix.

Dans ce numéro, nous célébrons une femme extraordinaire que son destin ne prédisposait pas à première vue à devenir un maitre du Théravada. Non seulement, parce qu’il s’agit d’une femme (voir le précédent numéro sur les difficultés rencontrées par les femmes dans cette tradition), mais d’une laïque.

Nani Bala Barua est né en 1911 en Inde, dans l’est du Bengale, d’une famille bouddhiste, dont la pratique consistait essentiellement à offrir un soutien aux moines et à effectuer des rites. Ainée de six enfants, elle abandonna l’école à l’âge de douze ans lorsqu’elle fut, comme cela se pratique encore en Inde, mariée à Rajani, un homme de vingt cinq ans qu’elle ne connaissait même pas.

dipama1

Arrachée à son foyer, elle dut aussitôt aller habiter chez ses beaux parents, son mari travaillant en Birmanie. Après deux années malheureuses, elle rejoignit son mari et fit sa connaissance. Rajani se révéla, par chance, être un homme bon et affectueux. Leur relation conjugale fut toutefois assombrie par un problème extrêmement douloureux. En effet, les années passant, Nani n’attendait toujours pas d’enfant comme la tradition et sa belle famille l’attendaient d’elle. Son mari la tranquillisa et l’assura qu’en dépit de la pression de sa famille il ne l’abandonnerait pas.

La Birmanie est un pays où le bouddhisme, sous sa forme première, le Théravada, est extrêmement vivant. Rajani et Nina étaient activement impliqués dans la communauté, participant à des rituels et à des actes de charité.

Dès son arrivée à Rangoon, Nina montra un très fort désir de pratiquer la méditation, mais son mari l’en dissuada, suggérant qu’elle remplisse d’abord ses devoirs de femme au foyer, selon la tradition indienne qui repousse une pratique spirituelle après que les devoirs d’une vie de famille aient été remplis.

Après plus de vingt années de mariage, un miracle se produisit : Nina attendait un enfant. Elle avait trente-cinq ans quand elle donna le jour à une petite fille. Mais, trois mois après, l’enfant tomba malade et mourut. Accablée de chagrin, Nani commença à avoir des problèmes cardiaques.

Quatre ans plus tard, elle se retrouva à nouveau enceinte, ce fut une autre fille qui fut nommée Dipa. C’est à partir de ce jour que Nina fut appelée Dipa ma, la mère de Dipa. Dipa était un beau bébé quand sa mère fut à nouveau enceinte, cette fois de l’enfant mâle tant attendu qui mourut à la naissance, plongeant Nani dans un désespoir inconsolable.

Elle demanda alors, pour apaiser sa douleur, à pratiquer la méditation. Mais son mari lui dit à nouveau qu’elle était trop jeune. L’hypertension la cloua bientot au lit pendant plusieurs années. Durant cette période où elle pouvait mourir à tout moment, Rajani s’occupa de sa femme et de sa fille tout en travaillant à l’extérieur. Le stress de la situation finit par le terrasser et il mourut en 1957 d’une crise cardiaque.

En dix ans, Dipa Ma avait perdu deux enfants, son mari et sa santé. A quarante-six ans, elle se retrouvait seule avec une fillette de sept ans, l’Inde était loin et elle était accablée de chagrin et de désespoir.

Sa santé empira au point qu’elle sentit que son seul espoir de survie serait de pratiquer la méditation. Elle se rendit dans un centre à Rangoon, reçut des instructions et commença sa pratique avec une ferveur extraordinaire, mais elle était si faible qu’elle dut rentrer chez elle où il lui fallut trouver la force de s’occuper de sa fille tout en pratiquant assidûment la méditation pendant plusieurs années.

Elle eut enfin l’opportunité de faire une autre retraite. Sa concentration était si profonde, qu’après seulement six jours de pratique, elle connut le premier stade de l’illumination. Sa santé s’améliora aussitôt. Après une autre retraite, elle atteignit le second stade d’illumination et son état physique et mental furent transformés. Ceux qui la connaissaient étaient fascinés par le changement qui s’opérait en elle.

Inspirées par son exemple, les femmes qui l’entouraient commencèrent à suivre, avec leurs enfants, des retraites de méditation. Et, sans l’avoir cherché, Dipa Ma commença à guider vers la sagesse spirituelle les femmes au foyer de son entourage. En 1967, elle dut retourner en Inde et trouva un petit appartement à Calcutta. Bientôt, parmi la communauté bouddhiste de la ville se répandit la nouvelle qu’un maître de méditation était arrivé de Rangoon et les pratiquantes se pressèrent à sa porte.

Le Vénérable Rastrapala Mahatera qui était moine depuis dix-huit ans devint son élève, un choix désapprouvé par certains de ses pairs. Comment pouvait-il être guidé spirituellement par une femme, laïque de surcroit !. Il répondit « Je ne connais pas le chemin, mais elle, elle le connait, je ne la regarde pas comme une femme, mais seulement comme celle qui m’enseigne. » Au cours d’une retraite avec elle, il expérimenta ce dont il n’avait jusque là qu’une connaissance livresque. Quelques mois plus tard, il fonda un centre international de méditation à Bodh Gaya.

dipama2Des étudiants occidentaux découvrirent Dipa ma et furent profondément touchés par ce qu’elle dégageait. Quand eux-mêmes devinrent des enseignants respectés – en particulier Sharon Salzberg, Joseph Goldstein et Jacques Kornfield, qui ont fait connaître la méditation Vipassana aux Etats Unis – ils invitèrent Dipa Ma à venir diriger des retraites en Amérique, ce qu’elle fit à deux reprises malgré ses problèmes cardiaques qui s’aggravèrent avec l’âge et qui l’emportèrent en 1989 à l’âge de soixante-dix huit ans.

C’est ainsi que son portrait figure parmi les maîtres de cette tradition dans les grands centres américains où Amy Schmidt l’a découvert, ce qui l’a amené à écrire un ouvrage sur elle, nous faisant partager avec bonheur l’influence spirituelle que cette femme remarquable a exercé et continue d’exercer autour d’elle.

Une vidéo montrant Dipa Ma lors de l’une des retraites qu’elle vient animer en Amérique en 1980 : voir

Ci-dessous l’interview de Jeanne Schut qui a traduit l’ouvrage d’Amy Schmidt en français en 2014.